« C’est le malheur des temps que les fous guident les aveugles ». Avec une citation du Roi Lear de Shakespeare en guise de préface, La terre verte – nouveau projet d’Alain Ayroles après Les Indes Fourbes et L’ombre des lumières – donne le ton. Un album au goût de vitriol, de trahison, d’intrigues et de coups bas qu’il est aisé à rapprocher de nos tumultes contemporains.
Aout 1492. Christophe Colomb n’a pas encore découvert le Nouveau Monde à bord de ses caravelles. Mais c’est à bord d’une nef tout aussi semblable à ce que seront ces navires de légende qu’un triste sire à embarqué pour une destination des plus septentrionale : le Groenland.

Atteint d’une scoliose ayant dégénérée, l’homme qui se fait appeler Messire Richard ne présente pas un physique des plus avenants. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Sa difformité ne saurait cacher une force de caractère hors du commun.

Accompagnant l’évêque Mathias chargé de reprendre en main l’évêché au nom de Rome, Richard a tôt fait de démontrer ses talents de mercenaire… et de génie politique. Tout en s’attirant les faveurs de Dame Ingeborg, seule femme soldat de l’île, Richard explore cette terre rude et ventée, jaugeant les forces en présence. Il y a les mystérieux Skrealings redoutés par la population, les diseurs de loi Kolgrim et Thorgrim qu’il faudra mettre au pas un jour ou l’autre et les gens d’armes manquant d’un leader digne de ce nom…

Pour autant, le déchu Richard entend faire place nette, lentement mais sûrement, afin de redonner à ce Groenland, cette « Terre verte » son lustre d’entant. Les caisses sont vides ? Le commerce de l’ivoire au détriment des paisibles morse fera l’affaire. Un premier massacre et un premier triomphe pour l’ancien Roi bien décidé à embrasser le nouveau destin qui s’offre à lui. Et ce, quel qu’en soit le prix…
Ayroles, Shakespeare…et un parfum d’actualité
A l’heure où le locataire de la maison blanche pense à annexer le Groenland, les auteurs avaient-ils pressenti l’écho qu’aurait leur livre ? On peut raisonnablement en douter mais force est de constater que La terre verte est d’une actualité brûlante. Certes, l’image d’un leader charismatique investi d’un destin à nulle autre pareil a déjà été traité en bande dessinée. Avec la trahison et la perfidie en bandoulière, le personnage de Richard aurait eu tout à fait sa place dans Game of Thrones. Mais force est de constater que la trame dramatique développée tout au long des quelques 260 pages de ce livre rend le rend fascinant à plus d’un titre.
Sans tomber dans une surenchère de violence, la dureté du climat n’a d’égal que la cruauté de Richard, toujours plus obsédé par sa reconquête du pouvoir. En outre, l’image de l’érudit brillant orateur manipulant les foules sied à cette époque de troubles et l’on est en droit d’y voir des réminiscences aujourd’hui. Rien de nouveau sous le soleil comme dirait l’autre.
L’antithèse d’une épopée ?
Qu’il s’agisse des ambiances de foyer, de navire en plaine tempête ou de processions au cœur de l’hiver, Hervé Tanquerelle a su s’emparer au mieux du récit du créateur de Garulfo. On plonge ainsi aisément dans ce Moyen Âge crépusculaire et l’on se plaît à imaginer chansons de geste et autres batailles rangées. Les couleurs d’Isabelle Merlet et Jérôme Alvarez participent bien sûr grandement à ce résultat. Pour autant, le virage est rapidement pris et l’on comprend aisément que complots, traitrise et paroles doucereuses constitueront le cœur de l’histoire. L’épopée se transforme donc progressivement en exploration des tréfonds de l’âme humaine et ce, avec maestria. Sans oublier le soupçon de macabre qu’il convient à ce genre de roman graphique !
Une terre verte et une verve d’or
Enfin, et comme à son habitude, Alain Ayroles n’a pas son pareil pour s’emparer d’une époque et de son vocabulaire. D’entrée de jeu, le langage soutenu est de mise, flirtant volontairement avec la poésie et les vers propres à la légende shakespearienne. Les auteurs ont clairement fouillé leur sujet. Ainsi, les références au matériel utilisé propre à la fin du XVᵉ siècle foisonnent. Armes blanches, vêtements et autres ustensiles de forge vous amèneront surement à farfouiller sur le net pour en savoir plus et c’est de bonne augure ! Et quand cette richesse des mots se conjugue au théâtre d’Othello et d’Hamlet, la lecture n’en est que plus séduisante.
Il n’est donc pas surprenant d’apprendre que le livre a reçu le Prix de la BD RTL du mois d’avril. Et nul doute que l’album n’a pas fini de faire parler de lui. En francophonie… et bien au-delà !
- La terre verte
- Scénariste : Alain Ayroles
- Dessinateur : Hervé Tanquerelle
- Coloristes : Isabelle Merlet et Jérôme Alvarez
- Éditeur : Delcourt
- Prix : 34,95 €
- Parution : 09 avril 2025
- Nombre de pages : 256
- ISBN : 9782413076780
Résumé de l’éditeur : Alain Ayroles (« Les Indes fourbes ») et Hervé Tanquerelle (« Le Dernier Atlas ») unissent leurs forces pour une épopée shakespearienne pleine de bruit et de fureur. Un immense roman graphique ! Aux derniers temps du Moyen Age, les ultimes descendants des Vikings tentent désespérément de survivre sur les rivages glacés du Groenland. Un homme au lourd passé, en quête d’une seconde chance, débarque parmi eux. Leur apportera-t-il le salut ou précipitera-t-il l’effondrement de la « Terre verte » ?
