Le fleuve Shinano

Après Folles passions, Lady Snowblood, La plaine du Kantô, Maria, Le club des divorcés ou Une femme de Shôwa, les éditions Kana poursuivent leur travail de mémoire autour de l’œuvre de Kazuo Kamimura avec Le fleuve Shinano. Scénarisé par Hideo Okazaki, ce merveilleux manga met en scène les amours de Yukié, une jeune femme libre dans un Japon traditionnel du début du XXe siècle. Un petit bijou !

Mauvaise naissance

An 3 de l’ère Taisho, décembre 1918. Yukié Takano vient au monde dans une région où la nature prend souvent le pas sur les Hommes, le long du fleuve Shinano. Vivre sur ses berges n’est pas de tout repos parce qu’il n’en fait qu’à sa tête; il déborde souvent sans prévenir. Il faut ajouter à cela des hivers délicats et la famine fait alors rage.

Alors que Yukié grandit, le Japon s’ouvre sur une nouvelle ère (Shôwa : 1925-1989). Pensant être bien née, la jeune fille apprend la vérité : elle n’est pas le fruit d’une mère décédée très tôt et d’un grand propriétaire terrien; elle est la fille illégitime d’une femme mariée et d’un simple commis. Envolé les rêves d’une vie sous les ors, elle tombe des nus.

Sa mère biologique l’a abandonnée et son père n’est qu’un pervers sexuel qui saute sur tout ce qui bouge, y compris Tatsunosuké, l’intendant de la maison, qu’il traite indignement. Pire, il viole sa propre fille.

Des amours interdites

Yukié grandit donc dans un environnement peu recommandable, surtout qu’elle tombe amoureuse de Yoshisuké, un très bon ami mais c’est avec Kishi, un domestique, qu’elle découvre ses premiers émois. Tous deux sont séparés à leur entrée au collège.

Yukié intègre une école départementale pour fille. Alors que l’ensemble des élèves s’activent à leurs taches domestiques dans l’établissement, un très beau jeune homme passe en moto, elles sont en admiration devant lui. Elles découvrent avec stupéfaction qu’il sera leur nouveau professeur. Il  n’en fallait pas plus pour que Yukié tombe amoureuse de Yusuké Okishima. Si la morale le reprouve, les deux êtres – elle encore mineure, lui jeune majeur – se trouvent et vivent une belle histoire d’amour. Un vrai scandale pour l’époque…

Comme le Fleuve Shinano, une vie tumultueuse

Prépublié au Japon à partir de 1973 dans la revue Young King des éditions Shônen Gahosha, Le fleuve Shinano est un manga dramatique d’une puissance narrative et graphique hors du commun. Adaptation du roman éponyme de Hideo Okazaki, ce gekiga (manga pour adultes s’inspirant de sujets sociétaux et politiques) fut publié en trois volumes pour sa première sortie en France. Aujourd’hui Kana a décidé de les éditer en intégrale, ce qui en multiplie encore plus la puissance.

Comme Le fleuve Shinano, Yukié connait une vie des plus tumultueuses. Femme éprise de liberté, elle veut mener sa vie comme bon lui semble, passant d’un homme à l’autre et les faisant souffrir. Sa beauté, son intelligence et sa liberté sexuelle font d’elle une femme attirante pour des hommes voulant aller dans les marges : un domestique, un professeur ou un homme marié, rien ne l’arrête. Elle ne veut dépendre de personne, même si elle reste quelques années avec ces hommes. Elle veut néanmoins toute leur attention et leur affection.

A la recherche de ses racines

Si son père est un être infecte (il soumet sexuellement son intendant, la viole), elle veut retrouver la trace de sa vraie mère. Il faut souligner que sa vie débute sur un mensonge (elle serait la fille d’un homme riche) donc elle n’est pas dans les meilleures conditions pour la poursuivre. En la recherchant, elle cherche à l’imiter et à découvrir l’amour absolu (ce qu’elle ne parviendra pas à faire). Ainsi tout au long des 720 pages, le lecteur va suivre la lente descente aux Enfers de Yukié.

Très marqué par la littérature japonaise, Hideo Okazaki veut lui aussi imaginer une histoire dans cette veine, entre drame, cruauté de la vie et délicatesse. C’est d’ailleurs Kamimura qui donna l’idée à son comparse pour situer géographiquement l’histoire comme le souligne Stéphane Beaujan dans la préface. Endroit peu fréquentable, le fleuve Shinano était donc le lieu idéal pour ce récit sombre et mouvementé.

La toile de fond est aussi sociale avec la guerre, les relations avec les Chinois, le chômage, le militarisme, les assassinats d’hommes politiques, mais aussi le Communisme et la crise économique.

De la force du dessin

Si l’histoire du Fleuve Shinano est bouleversante, le dessin apporte au récit une plus grande puissance. Le récit est bien un gekiga, mais Kazuo Kamiura n’en adopte pas les codes narratifs (un trait épais et parfois grossier) pour plus de délicatesse. Son style est sobre et facilite la lecture. Alors qu’il n’a que 26 ans lorsqu’il dessine ce manga, il explique en 1973 que « Plus l’image est vide, plus elle est belle ».

Il faut s’attarder sur les hachures soulignant la pluie ou les grands aplats noirs pour goûter tout le sel de ses planches.

« Je voulais dessiner les nuances de l’encre noir la beauté de la nature, des fleurs, des oiseaux, du vent, de la lune, des montagne, de l’eau. J’ai voulu exprimer la tragédie, l’amour, le désir, la sensualité et le sang à travers la couleur de l’encre noire. Certaines choses ne peuvent être exprimées autrement qu’en noir et blanc ».

Le découpage est original et parfois certaines vignettes se poursuivent sur la page en face sans altérer la lecture. Les planches sont magnifiques.

Le fleuve Shinano : un drame plein d’éclats, la quête d’une femme pour un amour véritable et le destin de Yukié aussi tourmenté que le cours d’eau.

Article posté le mercredi 29 août 2018 par Damien Canteau

Le fleuve Shinano de Hideo Okazaki et Kazuo Kamimura (Kana)
  • Le fleuve Shinano
  • Scénariste : Hideo Okazaki
  • Dessinateur : Kazuo Kamimura
  • Editeur : Kana
  • Parution : 24 août 2018
  • Prix : 18€
  • ISBN : 9782505072348

Résumé de l’éditeur : Le fleuve Shinano est le fleuve le plus long du Japon. Les conditions de vie dans la région du bassin de ce fleuve ont toujours été difficiles : longs hivers enneigés, maigres récoltes… rien n’épargne les habitants. Même si la modernisation entreprise par l’État japonais depuis 1868 a développé les manufactures de tissage, les jeunes filles sont les premières victimes des difficultés économiques de la région. Et avec la crise des années 1930, elles ont le choix entre le travail à l’usine ou… le bordel. Pourtant issue d’un milieu aisé, Yukie ne fera pas exception à la règle. Elle cherchera alors le moyen de s’échapper de cette réalité cruelle…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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