L’autrice rochelaise Gwenaëlle Revereau propose avec Le Joint Français la chronique dessinée d’une entreprise délocalisée en Bretagne. En 1972, celle-ci défraya la chronique avec une grève générale qui marqua durablement l’histoire des revendications sociales.

Délocalisé(e)s
C’est une chronique à la fois intimiste et universelle que nous propose les éditions Des Ronds dans l’O avec l’ouvrage de l’autrice rochelaise Gwenaëlle Régereau, Le Joint Français (1972, une usine en grève). Une chronique à forte coloration sociale puisqu’elle relate le long conflit qui opposa entre mars et mai 1972, les salariés de cette usine à leurs patrons, à Saint-Brieuc, en Bretagne.
Le « Joint Français » filiale de la C.G.E., fabrique des joints d’étanchéité pour l’industrie et l’automobile. En 1962, elle délocalise une partie de sa production dans cette petite ville des Côtes d’Armor, au cœur d’une Bretagne encore très rurale. Une aubaine pour un patronat qui souhaite tirer profit d’une main d’œuvre pas chère et sans doute docile… On verra qu’il n’en a pas été ainsi…

Conditions de travail difficiles
S’appuyant sur l’expérience de son père, militant syndical, et les témoignages des ouvriers de l’époque, l’autrice reconstitue l’histoire collective de ces six semaines de lutte qui marquèrent durablement ces terres de l’Ouest.
Car « au Joint », on ne rit pas tous les jours. Les femmes, qui constituent les deux tiers de l’effectif de l’usine, travaillent dans des conditions difficiles.
Une ancienne, Eugénie, se confie à la dessinatrice : « il fallait être solide: on faisait 49 heures par semaine et c’était chaque jour les mêmes gestes, les mêmes charges lourdes, la même poussière… Pour les filles qui étaient au moulage, c’était encore pire : la fumée, les odeurs, la chaleur épouvantable, le bruit et la crasse… La crasse partout… »

Une forte solidarité
Ajoutez à cela des salaires nettement inférieurs à ceux des autres usines du groupe et vous obtenez tous les ingrédients d’un conflit social. Alors, en avril 1972, face au silence de la maison mère, les ouvriers votent la grève. Une grève générale qui de locale va s’étendre et toucher toute la Bretagne. L’usine est occupée.
La lutte s’organise. La solidarité aussi. De toutes parts, les dons affluent pour soutenir les grévistes du Joint. Dons en nourriture que les paysans solidaires fournissent volontiers, caisses de grèves abondées par les syndicats, soutien parfois discret mais efficace des élus locaux, concerts des artistes… Parmi eux, un certain Gilles Servat, dont les chansons serviront aussi à médiatiser cette lutte, pourfendant un patronat sourd aux revendications et des forces de l’ordre parfois brutales.
Une dimension identitaire
Au fil des semaines, le mouvement social va s’intensifier. Jusqu’à ce que syndicats et ouvriers obtiennent gain de cause. Le 8 mai, un accord est signé. Il valide une augmentation de 65 centimes de l’heure (contre 70 demandés). Mais au-delà de ce conquis, c’est autre chose qui s’est joué sur ces terres bretonnes. « On défendait les ouvriers mais aussi la dignité d’un territoire » résume un ancien salarié.
« Ce conflit s’inscrivait dans une constellation de mobilisations ouvrières post-68, analyse un historien, interrogé par l’autrice dans ce docu-fiction, « Ce n’était ni une exception, ni un cas isolé… » En effet, à la même époque, des usines comme Lip, Doux ou Michelin connaissent les mêmes mobilisations.

La force du témoignage dessiné
Le projet de Gwenaëlle Régereau, entre petite histoire et grande histoire, s’ajoute avec élégance à la liste déjà fournie des albums relatant les grandes luttes sociales de ces dernières décennies. Son récit en noir et blanc est porté par un dessin simple mais efficace.
Un cahier-photos et des documents d’époque viennent clore ces 160 pages. Une autrice à suivre…
- Le Joint Français (1972, une usine en grève)
- Scénario et dessin : Gwenaëlle Régereau
- Editeur : Des ronds dans l’O
- Prix : 25 €
- Parution : septembre 2025
- ISBN : 9782374181639
Résumé de l’éditeur. Le « Joint Français », filiale de la C.G.E., est à l’origine une usine implantée à Bezons dans le Val d’Oise. Elle se délocalise en 1962 à Saint-Brieuc. Tout est mis en œuvre pour faciliter son installation mais la filiale ne tient pas ses promesses : les conditions de travail sont difficiles et les salaires sont bien en-deçà des salaires de Bezons. Face au silence de la C.G.E., les ouvriers vont voter en avril 1972 la grève générale. Ce mouvement, très localisé au départ, va toucher toute la région Bretagne qui va, au fil des semaines de conflit, affirmer son identité et sa culture.
Ce récit est l’histoire d’un mouvement social dont l’élan de solidarité marqua l’histoire des revendications sociales.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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