Les éditions Delirium rééditent l’Histoire d’un vilain rat, une des œuvres les plus marquantes de Bryan Talbot.
L’histoire d’un vilain rat, car les contes de fées n’existent pas.

Il était une fois une jeune fille nommée Helen Potter. Pas Helen Beatrix Potter, comme l’autrice qu’elle aimait tant. Juste Helen Potter. Mais pour elle, c’était déjà beaucoup. Elle était blonde comme les blés et belle comme le jour. Sa mère n’avait jamais eu le moindre sentiment pour elle et elle ne s’en cachait pas. Son père, lui, disait qu’il l’aimait. Mais en réalité, il s’agissait de sentiments ignobles et malsains, qu’aucun père ne devrait jamais avoir pour ses enfants.
Peau de rat.
Et le soir, ou alors quand la maison était vide, il la retrouvait.
« Ma petite blonde, ma blondinette, ma petite bombe blonde. »
C’est ainsi qu’il l’appelait lorsqu’il s’approchait d’elle et la serrait près de lui, bien trop près de lui. Et ce qui se passait après, elle essayait de l’oublier pour moins souffrir.

« C’est un secret », disait-il.
Alors ce secret, elle ne le partageait avec personne. Ou plutôt si, avec un petit rat qu’elle avait un jour sauvé d’un cours de biologie. Il était son seul ami car elle avait l’impression qu’il était le seul à la comprendre.
Mais un jour où la souffrance fut trop grande, elle décida de partir avec son petit rat, loin de cette haine et de cet amour qui n’en avait jamais été.

Et en réalité, c’est à ce moment que commença son histoire, celle d’un vilain rat.
L’histoire d’un vilain rat, la (re)découverte d’une œuvre majeure.
Initialement parue en 1994 chez Dark Horse, l’Histoire d’un vilain rat avait déjà été traduite en France chez en 1999 chez Vertige Graphic, mais de manière assez marginale. Et aujourd’hui, grâce à l’intérêt plus que justifié que les éditions Delirium portent à Bryan Talbot, le lecteur français a la chance de pouvoir lire ou relire cette œuvre. Et le fait est qu’elle mérite indéniablement d’être mise sur le devant de la scène. Pourtant, lorsqu’on découvre le volume, on est un peu décontenancé, tant on semble s’éloigner de ce qu’on connaît de l’auteur (Grandville, Némésis).

Une œuvre à part ?
En effet, dans le cas présent, point d’uchronie ou de science-fiction, mais plutôt une œuvre inscrite dans la réalité, l’âpre réalité. Surprenant ? En fait non… Car même dans un univers peuplé d’animaux anthropomorphes, il n’était finalement question que de nos propres préoccupations. De la même manière, en dessinant Louise Michel, que sa femme Mary avait scénarisé, l’artiste réaffirmait sa volonté de s’ancrer dans la réalité. Et en fait, si on y réfléchit bien, il s’agit là du sujet principal de toutes les œuvres de Bryan Talbot. Qu’elle soit douce ou amère, c’est elle qui en fait le lien.
Une œuvre utile.
Et dans le cas présent, en abordant le thème de l’inceste, on le sait, certaines pages seront éprouvantes. Mais on peut faire confiance à Bryan Talbot. Jamais obscène, son écriture brille par son intelligence et permet de réfléchir tout en véhiculant de l’émotion. Alors ne nous étonnons pas, l’Histoire d’un vilain rat est bien une œuvre centrale dans la bibliographie de l’artiste. Et on pourrait même dire qu’il s’agit d’une œuvre utile qui dénonce autant qu’elle aide. D’ailleurs, la postface, le dossier et « les lien utiles » présents en fin d’ouvrage en témoignent. Mais on s’en doute, la lecture de cette histoire ne laissera personne indemne.
Une histoire douce-amère.
Ainsi, dès la couverture, on est comme fasciné par ce médaillon blanc qui ressort sur ce fond nacré. Au départ, on pense aux livres pour enfants – de Beatrix Potter évidement -, avec cette couverture au relief subtil.

Puis, on réalise que le personnage représenté fait la manche. Comment ne pas être interpellé par les yeux hagards de cette jeune fille qui nous demande de l’aide ? Enfin, les mots inscrits sur le carton à ses pieds résonnent dans notre tête : « AIDEZ-MOI SVP ». Alors, on ouvre le livre. Et on découvre le motif bleu en quinconce d’un petit rat, toujours comme dans les livres de Beatrix Potter. Mais cette fois-ci, ce sera au tour de Pierre Lapin de passer de l’autre côté du miroir pour découvrir la sauvagerie de notre société.
Alors bien sûr, entre rêve faussement protecteur et réalité insupportable, le chemin sera long. Mais on peut espérer se reconstruire. L’histoire d’Helen Potter, le rat qui n’était pas vilain du tout, en témoigne.

- L’Histoire d’un vilain rat
- Auteur : Bryan Talbot
- Traducteur : François Peneaud
- Éditeur : Delirium
- Prix : 22 €
- Parution : 05 février 2025
- Nombre de pages : 144
- ISBN : 9782493428479
Résumé de l’éditeur : L’Histoire d’un vilain rat (The Tale of One Bad Rat) est l’histoire de Helen, qui a fugué de chez elle accompagnée de son petit rat de compagnie et de son imagination nourrie des contes de Beatrix Potter.
Victime d’abus dans son enfance, elle va apprendre à confronter et dépasser ses blessures au fil du temps et des rencontres, dans un road-trip initiatique qui lui fera parcourir l’Angleterre, de Londres jusqu’à la magnifique région du Lake District.
À propos de l'auteur de cet article
Victor Benelbaz
Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.
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