L’œil du STO

En pleine Seconde guerre mondiale, le gouvernement français instaure le Service du travail obligatoire et fait envoyer des centaines de milliers de jeunes hommes en Allemagne pour y travailler. Parmi eux, il y a Justin. Ces longs mois indélébiles dans sa mémoire sont contés dans L’œil du STO, un album de Julien Frey et Nadar. Percutant !

STO = collabo ?

Rares sont ceux qui ont pu dire la vérité après la Seconde guerre mondiale. Raconter avoir été enrôlé dans le Service du travail obligatoire (STO) était souvent une honte parce que synonyme de collaboration. Pas assez forts pour être résistants, pas assez vaillants pour partir au front, ils sont raillés après le conflit.

Comme l’explique Raphaël Spina, historien professeur agrégé à l’université d’Aix-en-Provence, dans le dossier à la fin de l’album, il furent entre 600 et 650 000 à être affectés dans le STO. L’auteur d’Histoire du STO, souligne que seulement 250 000 partirent de leur plein gré, les autres n’ayant pas le choix.

Le 16 février 1943, Pierre Laval, alors chef du gouvernement de Vichy, promulgue une loi sur le travail obligatoire. Oubliés volontaires après le conflit, ils furent entre 25 et 35 000 à mourir en Allemagne. La plupart en sont revenus, honteux. Parmi eux, il y eu notamment le chanteur Georges Brassens ou encore l’écrivain François Cavanna.

Justin, le grand-père de l’épouse de Julien Frey, était de ce contingent, obligé de se rendre en Allemagne sous peine de poursuite, voire plus.

Justin souhaite oublier le STO

L’œil du STO raconte l’histoire de Justin, cet homme ayant traversé cette période noire. Alors qu’il vient d’arriver à l’âge de la retraite et que ses collègues du Royal printemps le lui fête, sa fille n’a qu’une idée en tête : que son père fasse valoir cette année de STO dans le décompte de sa pension. Justin n’en a pas envie. Il veut juste oublier ce moment pénible. Il trouve cela ridicule.

Pendant la guerre, le jeune homme, sa mère et sa sœur tiennent Le national, une brasserie à Paris. Depuis que le père est parti pour Nîmes, ils doivent se retrousser les manches pour faire tourner la boutique. Après un exil dans le Sud de la France, ils sont de retour dans la capitale pour rouvrir leur restaurant.

Dans la vie de Justin, il y a aussi Maurice son ami et la belle de l’imprimerie, Renée. En instance de divorce, elle le fait chavirer. Ils dansent en essayant d’oublier tout le tumulte autour d’eux. Ils sont jeunes, parfois insouciants.

Mais voilà qu’arrive la loi sur le STO pour les jeunes hommes entre 20 et 23 ans. Justin est dans la tranche d’âge. Le 11 mars 1943, il se rend à la gare de l’Est, direction le camp de Hennigsdorf

Dans l’œil du STO

Rares sont les albums de bande dessinée parlant du STO (Les enfants de la résistance 6). Il faut dire que le sujet, même de nos jours, est encore tabou. Si les programmes de Terminale en font la mention, peu d’œuvres de fictions en ont fait part. Au cinéma, André Cayette en 1960 en parle dans Le passage du Rhin ou encore Nicolas Steil dans Réfractaire en 2008.

Julien Frey et Nadar ont planché durant trois années sur L’œil du STO pour être au plus près et au plus juste de la réalité. Le scénariste aime cette période historique, comme il l’a montré dans son précédent album Michigan, Sur la route d’une War Bride (avec Lucas Varela). Pour cela, l’auteur alterne les séquences dans les années 1970, 1980 et 1940.

Les conditions dans le camp et la vie des enrôlés sont d’une glaçante justesse. Tout y est : humiliations, violence, travail harassant, faible rémunération, fuite, meurtre, la faim, les maladies, le froid… Si l’on est loin de celui des camps de la solution finale, le quotidien est dur. Les séquelles psychologiques des STO sont nombreuses à la libération. Oublier semble être le bon mot.

Restent de belles histoires d’amitié, d’entraide et d’amour dans L’œil du STO. La volonté de s’échapper, la liberté à tout prix et de l’huile de machine dans un œil sont comme des lueurs d’espoir dans ces moments sombres. L’album parle aussi de la route de l’exil et de sa douleur, à l’image de La déconfiture de Pascal Rabaté.

Un dessin sobre en noir et blanc

Nadar et Julien Frey ont déjà travaillé ensemble sur Avec Edouard Luntz, leur précédente publication en 2018 chez Futuropolis.

Le premier, dessinateur, propose dans L’œil du STO, une partie graphique sobre. Les planches en noir et blanc de l’auteur de Le monde à tes pieds et Salud sont d’une belle justesse et très sobre. Les scènes dans le camp sont saisissantes et poignantes. Son trait souple donne énormément de mouvement aux personnages.

L’oeil du STO : un grand album sur un sujet encore tabou en France. Un récit de 200 pages, sobre et poignant !

Article posté le dimanche 19 avril 2020 par Damien Canteau

L’œil du STO de Julien Frey et Nadar (Futuropolis)
  • L’œil du STO
  • Scénariste : Julien Frey
  • Dessinateur : Nadar
  • Éditeur : Futuropolis
  • Prix : 24 €
  • Parution : 05 février 2020
  • ISBN : 9782754824965

Résumé de l’éditeur : Paris, 1943. Justin a vingt-deux ans. Il aime Renée et voudrait l’épouser. Mais le gouvernement de Vichy, pour fournir à l’occupant la main-d’oeuvre qu’il réclame, crée le STO, le Service du travail obligatoire. Comme des centaines de milliers de jeunes Français, Justin est alors contraint de partir en Allemagne.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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