Mangez-le si vous voulez

« A bas la France », voilà les mots d’Alain de Monéys qui mirent le feu dans le petit village dordognot d’Hautefaye. Le bienveillant et altruiste homme fut alors lynché en place publique en pleine Guerre franco-prussienne de 1870. Dominique Gelli adapte avec grande intelligence le roman de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez, un fait-divers judiciaire très connu. Effroyable !

Alain le bienaimé

Eté 1870, demeure des Bretanges en Dordogne. Chez les De Monéys, tout semble serein : Amédée, le père fut maire de Beaussac, un petit village et Alain, le fils, en est aujourd’hui le premier adjoint. Très investis dans leur commune, ils sont très appréciés.

Mieux, Alain aime sa commune d’Hautefaye. Très bienveillant et altruiste, il n’hésite jamais à trouver des solutions pour le bien-être des habitants. Là, une zone d’assainissement, ici une génisse à offrir en cadeau, ou plus loin trouver un artisan à faire travailler sur la toiture de leur grange.

Alain le guerrier

Malgré un handicap à une jambe, hors de question pour Alain de ne pas partir à la guerre, cette guerre contre les Prussiens.

A l’époque, il existait un système de tirage au sort pour aller au front. Les gens du peuple, souvent pauvres, qui tiraient un bon numéro, le revendaient aux bourgeois ou notables qui ne souhaitaient pas voir partir leur progéniture. Mais Alain, malgré sa richesse, ne veut pas de cela. Il intégrera la cavalerie puisqu’il boite et qu’il possède un cheval.

Quatre malheureux mots

Alain se rend alors à la foire d’Hautefaye. Comme à son habitude, il a un mot gentil pour ceux qui le croise. Grâce à cette bienveillance et ses actions pour la commune, il est très apprécié de tous.

Quelques minutes plus tard, Alain rejoint ses camarades au troquet du coin. Là, on essaie de connaître les dernières nouvelles du front. Elles ne sont pas bonnes, les défaites s’accumulent. Le pauvre lecteur du journal, un peu défaitiste, manque d’y laisser sa peau, obligé de prendre ses jambes à son cou.

Les esprits s’échauffent, l’alcool tourne les têtes et le pauvre Alain par une réponse en quiproquos « A bas la France » s’attire les foudres de ses congénères. Il n’arrive pas à se faire comprendre de cette vilaine méprise. C’est le début d’un lynchage long et cruel…

Mangez-le si vous voulez : de la cruauté de la masse

Edité en 2009 chez Julliard, Mangez-le si vous voulez est encore un très grand roman de Jean Teulé. Il est admirablement mis en image par Gelli dans un noir et blanc au lavis très à propos. Seules quelques taches rouges dans les planches renforcent le sang d’Alain de Monéys.

Après Charly 9, Henriquet et Entrez dans la danse de Richard Guérineau mais également Je François Villon de Luigi Critone, les éditions Delcourt poursuivent les adaptations des livres de Jean Teulé. C’est un univers que l’ancien chroniqueur télé connait bien, lui qui publia une douzaine de bandes dessinées dont notamment Bloody Mary, Virus ou Filles de nuit.

Dans Mangez-le si vous voulez, les lecteurs découvrent avec effroi la cruauté de la masse, celle qui ne fait qu’un seul bloc, qui n’a plus ni intelligence ni esprit critique.

Lynchage pour quatre mots

Alors qu’Alain de Monéys est extrêmement apprécié de tous les habitants de Hautefaye, tout cela ne trouve grâce aux yeux des lyncheurs après les quatre malheureux mots dans sa bouche « A bas la France ». Dans cette période très conservatrice, très militariste et loyaliste, prononcer ces mots, c’est comme déclarer la guerre à la France entière. Le pauvre homme est déclaré traitre à la nation sans autre forme de procès.

La foule gronde, la foule frappe, la foule humilie, la foule torture. Sans en dévoiler trop pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture, on ne pensait pas que des femmes et des hommes étaient capables de telles cruautés envers l’un des leurs. On ne veut même pas penser à celles commises en temps de guerre ou lors de génocides lorsque l’on lit cette bande dessinée.

Fake news et autres rumeurs

Seuls deux hommes se dressent contre la foule en délire. C’est trop peu pour aider le malheureux et l’arracher à son funeste sort. Ils tentent de raisonner les irraisonnables, en vain. Ils frappent aux portes des notables, du curé ou du bistrotier mais personne n’ouvre.

A l’heure des fake news et autres rumeurs colportées par l’extrême-droite et certains médias, Mangez-le si vous voulez s’inscrit dans cette veine. Les lecteurs sont frappés par les inventions de la foule des mots qu’Alain n’a pas prononcé. A l’aune de « A bas la France », ses faits et gestes sont réinterprétés. Désinformation, déformation et inventions sont les plaies de ces lyncheurs complétement hystériques.

Jean Teulé s’était appuyé sur les annales judiciaires et les arrêtés du tribunal de Périgueux pour étayer son roman. Gelli pour son album a fait de même. Pour comprendre ce fait-divers sordide, il faut se documenter. L’auteur de Raoul Fulgurex (avec Didier Tronchet) y apporte visuellement le trajet d’Alain de Monéys sur une carte. Le village est ainsi passé en revue pour le martyr sanglant du pauvre homme.

Mangez-le si vous voulez : une histoire glaçante et étonnante d’un homme lynché par une foule hystérique pour quatre mots mal interprétés.  Un récit sombre et haletant mis en image avec habileté !

Article posté le lundi 07 septembre 2020 par Damien Canteau

Mangez-le si vous voulez de Gelli d'après le roman de Jean Teulé (Delcourt)
  • Mangez-le si vous voulez
  • Auteur : Gelli d’après le roman de Jean Teulé
  • Éditeur : Delcourt, collection Mirages
  • Prix : 18.95 €
  • Parution : 02 septembre 2020
  • ISBN : 9782413013709

Résumé de l’éditeur :  À l’été 1870, alors que la puissance de l’armée prussienne décide du sort du second Empire, le moral du peuple français est au plus bas. Quand un jeune notable de Dordogne, Alain de Monéys, se rend à la foire d’Hautefaye, il ne sait pas que c’est pour y subir les pires tortures, jusqu’à son meurtre et sa dévoration par une foule rendue hystérique d’avoir cru l’entendre dire : « à bas la France »…

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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