Guy Delisle est un puissant narrateur. Ses précédents opus, S’enfuir – récit d’un otage en tête, en avait fait la démonstration. Dans Pour une fraction de seconde chez Delcourt, il parvient à nous faire découvrir un artiste que nous ne connaissions pas et à rendre trépidante une quête qui ne nous aurait guère intéressé autrement. Le talent !
Pour une fraction de seconde : la BD n’a jamais été autant animée
Eadweard Muybridge est un homme haut en couleur. Pionnier de la photographie et du cinéma, meurtrier, il a apporté la réponse à une question essentielle : Le cheval vole-t-il ? Ridicule ? Négligeable ? Non, fondamental pour illustrer ce moment où l’humain parvint enfin à arrêter le temps.

Les questions bêtes ne le sont pas forcément
Vous n’êtes pas un passionné de photographie ? Ne tournez pas les talons. Guy Delisle pourrait bien vous entraîner dans sa passion à lui. Issu de l’animation (comme il le racontait dans Shenzhen et Pyongyang notamment), il s’est abreuvé des ouvrages d’Eadweard Muybridge. Un nom totalement inconnu hors des cercles très spécialisés mais qui, au regard de cet album, a eu un impact colossal sur les arts de l’image.
Delisle ne manque pas de le placer aux côtés des Lumières, Edison, Gaumont et autres grands noms de l’Histoire de la prise d’image. Car Muybridge a réalisé une sacrée performance, celle de décomposer le mouvement du vivant et de le fixer sur pellicule. D’où la réponse à la question : le cheval vole-t-il ? Car les peintres, jusqu’alors, devaient se fier à leur regard, pour fixer le mouvement de l’animal sur toile. Et le regard humain n’est pas aussi fiable que nous le voudrions. Et c’est la technique, qui a permis de montrer que oui, dans sa course, le cheval possède à un instant les quatre pattes décollées du sol.

Pour une fraction de seconde et la puissance de la narration
Toujours pas convaincu que cette question soit importante ? Dites-vous qu’elle devient passionnante grâce au travail de Guy Delisle. Évidemment, quand on choisit un personnage aussi haut en couleur que Muybridge, c’est plus simple. L’homme apparaît tellement emporté par sa passion, qu’il en devient totalement iconoclaste, absolument déconnecté du reste de la société. Un fou illuminé, pourrait-on presque dire. Un mauvais mari, assurément. Un meurtrier, tout autant. Mais Delisle joue à merveille de tous les travers de son personnage pour nourrir un rythme haletant. La bande dessinée est-elle un média immobile ? Sans doute pas chez Delisle. La composition des pages, des cases, tout est travaillé pour emporter le lecteur, guide à le surprendre. Jusqu’à nous offrir la reproduction des photographies précédemment mises en scène en bande dessinée.

Quand le crayon court après le temps qui passe
Cette énergie se traduit aussi dans le dessin. Un trait peut-être plus tranchant que par le passé. Malgré ses nez en patate et ses visages très ovales, on perçoit moins de rondeur et de douceur, dans le travail de Guy Delisle. Comme si Eadweard Muybridge appelait à plus de dureté. Comme si le crayon filait sous le passage du temps et poussait l’artiste à fermer plus abruptement ses formes.
Fidèle à ses pratiques, Delisle propose une mise en couleur monochrome, en déclinaisons de couleur gris taupe. Un parti pris graphique assez constant dans son œuvre mais finalement rarement aussi adapté qu’en mettant en scène un des fondateurs de la photographie en noir et blanc.

Pour une fraction de seconde : une simple question de confiance
Toujours présent ? Alors nous avons une chance de vous avoir convaincu de faire confiance à Guy Delisle et à son nouvel album, Pour une fraction de seconde. Rarement la notion d’œuvre ne se sera aussi bien appliquée. Vous savez que Delisle raconte bien, vous aimez déjà son dessin. Alors s’il vous propose une découverte, pourquoi ne pas lui faire confiance une fois de plus ?
- Pour une fraction de seconde
- Auteur : Guy Delisle
- Éditeur : Delcourt
- Date de publication : 23 octobre 2024
- Nombre de pages : 208
- Prix : 24.5€
- ISBN : 9782413085850
Résumé éditeur : 1855, Eadweard Muybridge, un jeune anglais qui ne s’intéresse pas particulièrement aux chevaux émigre en Californie. Passionné par un procédé technique qui en est à ses débuts, la photographie, il va rapidement devenir un des plus célèbres photographes de son époque. Aidé par l’homme le plus riche des États-Unis, il va réussir un exploit inédit : fixer sur pellicule la course d’un cheval au galop.
