Présence de la mort

L’illustratrice Karen Ichters propose une adaptation saisissante du roman de l’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz. Présence de la mort, c’est son titre, écrit dans les années 1920, décrit une fin du monde liée à un bouleversement climatique. Une histoire qui résonne étrangement avec l’actualité récente.

Incrédules

« Le grand message fut envoyé d’un continent à l’autre par-dessus l’océan. Pourtant, rien ne fut entendu. Par un accident survenu dans le système de la gravitation, rapidement la terre retombe au soleil et tend à lui pour s’y refondre: c’est ce que le message annonce ».

Ainsi commence Présence de la mort, étrange et beau roman graphique que propose l’illustratrice suisse Karen Ichters, aux éditions Helvetiq. Adapté du roman de son compatriote Charles-Ferdinand Ramuz, l’un des grands noms de la littérature helvétique, ce récit pourtant écrit dans les années 1920 résonne aujourd’hui fortement dans nos consciences, à peine remises d’un épisode caniculaire de haute intensité.

Le ciel est si beau

Car il s’agit bien de cela. Nous sommes en Suisse, un petit pays connu pour ses vertes prairies et ses montagnes enneigées. Mais ici, rien de tout cela. Le romancier Ramuz imagine que la terre se rapproche du soleil. Aussitôt les températures grimpent et grimpent encore. Un degré par jour… Le lac Léman, tout proche, voit ses eaux calmes se remplir d’algues et de mousses.

C’est Juillet. A la campagne, les paysans se réjouissent d’abord: « Les foins avaient été beaux, la moisson, abondante et drue… » Puis  » la terre avait commencé à se fendiller. L’herbe à jaunir et à devenir rare ». Signes avant-coureurs de la catastrophe ? La presse avait bien annoncé un événement extraordinaire mais « trop grand « pour être cru. Le ciel est si bleu, si beau. « Et puis, le vin sera de qualité »…

Déjà en 1921

S’appuyant sur le réel, la grande canicule de 1921 qui a touché l’hémisphère nord (On enregistre fin juin une température de 40, 4 ° à Carpentras dans le Vaucluse tandis que Genève flirte avec les 38 °), Ramuz campe une dystopie qui au fil des décennies a pris corps et s’est ancrée dans nos vies. Oui, n’en déplaise aux climatosceptiques et autres complotistes, notre planète est bien confrontée à des phénomènes climatiques de plus en plus violents et fréquents…

Dans Présence de la mort, il pointait déjà ce que nous vivons aujourd’hui. La peur, le doute, l’imminence d’une catastrophe brouillent les consciences. Là , dans cette Suisse prospère et insouciante de l’entre-deux guerres, on veut encore croire au bonheur, à la permanence d’un monde « qui semblait devoir durer toujours ». Le romancier, visionnaire, entrevoyait autre chose.

Quand tout s’éteint, même le soleil

Au fil des 104 pages de ce récit, l’illustratrice lausannoise Karen Ichters utilise un graphisme épuré, minimaliste, privilégiant le noir et blanc dans une technique qui conjugue encre et numérique. La noirceur du trait est là comme pour marquer encore plus l’imminence d’une catastrophe à laquelle on se refusait de croire.

Pourtant, peu à peu, la canicule s’intensifie, l’eau vient à manquer, le soleil lui-même menace de s’éteindre. « Quelque chose a fini de battre dans les artères du monde : le monde s’en va », écrit Ramuz.

La canicule, c’est la guerre

On passe du doute à l’inquiétude puis à la panique. En ville, les choses se dérèglent. C’est bientôt le règne du chacun pour soi. « Chacun qui se débat pour son propre compte. Dans le couple jusque dans les rues des quartiers bourgeois où la présence de l’armée tend à maintenir l’ordre social. Les quartiers populaires eux veulent encore boire et s’amuser mais aussi renverser la table. Puisque rien ne semble vouloir durer, on se met à chanter «L’internationale», à vouloir piller les banques. Le travail n’existe plus, L’argent n’a plus cours. Voici venu le règne du tous contre tous… »

Redoutable d’efficacité, glaçant par son propos, prémonitoire par bien des aspects, voici le récit qui nous est ici proposé. Et qui nous laisse en plan avec cette question : Combien de temps encore avant qu’il ne soit trop tard ?

Article posté le jeudi 03 juillet 2025 par Jean-Michel Gouin

Présence de la mort de Karen Ichters, d'après Ramuz (éditions Helvetiq)
  • Présence de la mort
  • Autrice : Karen Ichters, d’après Charles-Ferdinand Ramuz
  • Editeur : Helvetiq
  • Prix : 22 €
  • Parution : mai 2025
  • Nombre de pages : 104
  • ISBN : 9782889770328

Résumé de l’éditeur. C’est la fin du monde. C’est la fin du monde à Lausanne, au bord du lac, chez nous. Une terrible nouvelle, d’abord accueillie avec incrédulité, parce que c’est trop grand pour les gens d’ici, parce que l’imagination ne suffit pas à la concevoir, et puis parce que c’est tellement beau, ici. Mais la chaleur n’en finit pas de monter et, un à un, tous les verrous lâchent. Chacun est bien obligé de se retrouver face à lui-même, face à la vie et face à sa mort. Face à la mort imminente de tout ce que l’on a aimé, face aux questions que l’on ne s’est jamais posées. Dans un coucher de vie sans fin, dans la sidération de cette beauté encore jamais vue d’un lac si familier. Ce roman de Ramuz, inspiré de la canicule de 1921, résonne étrangement avec notre époque, où le réchauffement climatique n’est plus un horizon lointain mais une réalité que chacun peut désormais éprouver. Le décor familier de Lausanne, de Lavaux et du Léman viennent encore renforcer cette impression.
Pour cette adaptation, Karen Ichters a fait le choix du noir et blanc, qui reflète l’intensité et l’intemporalité de l’histoire contée par C. F. Ramuz.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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