Avec leur Rue de la Grande Truanderie, Jean-David Morvan et Romain Rousseaux-Perin revisitent l’histoire du familistère de Guise, une utopie sociale née au dix-neuvième siècle qui entendait redistribuer les richesses aux ouvriers.

Détrousser le bourgeois
A Paris en 1864, les rues ne sont pas sûres. Même si du côté de Montmartre, un certain baron Haussmann a entrepris son grand œuvre d’assainissement et de constructions dans la capitale. Les détrousseurs, les surineurs, les tire-laine, bref, les voleurs de tous poils détroussent à loisir les bourgeois en goguette…
La jeune Glannes est de ceux-là. Elle a tenté de soulager l’un d’eux de sa montre à gousset. Mais cet homme en redingote a déjoué son plan. C’est Jean-Baptiste André Godin, un industriel qui a fait fortune dans la fabrication de poêles à charbon. Et au lieu de punir la jeune voleuse ou de la livrer à la police, il va lui proposer un marché.
Il l’emmènera avec lui, chez lui, à Guise, dans l’Aisne, là où il a fait construire son familistère, un lieu où les ouvriers et leurs familles peuvent vivre en communauté dans un confort matériel et intellectuel jamais connu jusque là…

Deux familistères
Si le familistère de ce philanthrope aux idées socialisantes a réellement existé, jusque dans les années 1960, celui qui a été créé dans les années 1880, le familistère du crime, rue de la Grande Truanderie à Paris est fictif. La rue, elle, n’a rien de fictif. Elle se situe dans le 1er arrondissement. Un nom idéal pour les auteurs Jean-David Morvan et Romain Rousseaux Perin qui avec ce titre éponyme, premier volet d’un diptyque, font revivre à travers histoire et fiction policière une utopie oubliée.
Dans le familistère du crime, en 1883, on a aussi des principes. Une morale, peut-être pas… Là évoluent des criminels, des prostituées et autres personnes de « basse extraction ». Il est dirigé par une certaine madame Fourier, qui y fait régner d’autres principes. On découvrira assez vite que cette « madame Fournier » ressemble à s’y méprendre à la petite Glannes, recueillie des années plus tôt par le philanthrope Godin.
Elle aussi rêve d’une vie meilleure pour celles et ceux qui peuplent son familistère. Elle le dit et le répète à d’illustres visiteurs qui fréquentent son établissement où « travaillent » ses filles : « En offrant aux désespérés sociaux les équivalents de la richesse en matière de logement, de nourriture et de médecine, je leur ai enlevé bien des raisons de dévaliser les nantis « assène la jeune mère maquerelle, amoureuse d’un certain Célestin Rivoire .
Ce dernier aura maille à partir avec les « durs » du premier familistère, ceux de Guise, qui ne voient pas d’un bon œil cette « entreprise » parisienne.

Un diptyque prometteur
Cette Rue de la Grande Truanderie, parue chez le label Grand Angle de Bamboo tient toutes ses promesses. Un dessin somptueux, révélé par son auteur qui signe ici sa première bande dessinée en son nom propre. Il excelle dans la restitution des rues et des immeubles du Paris du XIXe siècle, multipliant les jeux de perspectives, plongées et contre-plongées magnifiées par le coloriste Hiroyuki Ooshima.
Au scénario, Jean-David Morvan multiplie les allers-retours entre l’histoire réelle et la fiction. Un peu déroutante au début, elle permet d’éviter une lecture par trop linéaire. Ce premier opus tient en tout cas de belles promesses. En fin d’album, un cahier historique sur le familistère de Guise, « une utopie réalisée » recontextualise une histoire encore méconnue.
- Rue de la Grande Truanderie, tome 1/2 : Une enfance au familistère
- Scénariste : Jean-David Morvan
- Dessinateur : Romain Rousseaux-Perin
- Couleurs : Hiroyuki Ooshima
- Éditeur : Grand Angle
- Prix : 15, 90 €
- Parution : Avril 2025
- Nombre de pages : 64
- ISBN : 9782818969014
Résumé de l’éditeur : Jeune indigente parisienne, Glannes a été adoptée par Jean-Baptiste Godin à Guise, dans son Familistère, un établissement dans lequel les ouvriers de son usine et leurs familles vivent en communauté dans un confort qui leur était jusqu’alors inaccessible. Mais en grandissant, la jeune femme pressent que la fin de cette utopie réalisée est inévitable, car le progrès technique finira par rendre les poêles obsolètes, et les profits en baisse marqueront la fin de ce formidable modèle de société. En butte avec les intégristes du lieu, elle est renvoyée à Paris, où elle retrouve ses compagnons d’infortune : prostituées, mendiants, voleurs, travailleurs journaliers…
Pour aider les habitants de l’ancienne cour des miracles, Glannes décide de mettre en pratique les idées que son mentor, Godin, lui a inculquées, en utilisant les “métiers” de ces rebuts de la bonne société. Car leurs activités à eux sont éternelles.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
En savoir