Après Les évaporés sorti en septembre 2023 chez Sarbacane, Isao Moutte revient avec un nouvel album intitulé Saisons Rouge, toujours chez ce même éditeur. Cette fois, ce n’est plus un phénomène de société, les disparitions volontaires, que l’auteur franco-japonais nous raconte, mais un fait historique : le mai 68 japonais. En noir et blanc, il nous entraîne aux côtés de celles et ceux qui, en 1972, avaient voulu changer radicalement le Japon et sa société patriarcale.

Le Japon comme terrain d’écriture
Dans son précédent album, Les Evaporés adapté du roman de Thomas B.Reverdy, Isao Moutte avait mis en lumière un phénomène de société fréquent dans l’archipel nippon, qu’est la disparition volontaire. À travers ce thriller, le jeune auteur travaillait pour la première fois sur le Japon. Japonais par sa mère et ayant vécu au Pays du Soleil levant jusqu’à l’âge de 5 ans, il était tout désigné pour poursuivre son exploration de la société nippone.

Il s’est donc tout naturellement intéressé à un fait historique qui se déroula au début des années 1970. Occupé par l’armée américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon, par l’intermédiaire de sa jeunesse, montre des signes de refus de cette présence. La Guerre du Vietnam, opposant le Nord Vietnam communiste et le Sud Vietnam soutenu par les États-Unis, sert de catalyseur pour montrer au gouvernement japonais que les jeunes communistes japonais refusent cet envahisseur, présent maintenant depuis trop longtemps sur leur territoire.
Des manifestations à répétition…
Octobre 1969, un groupe d’étudiants de l’Université du Kantô participe aux manifestations qui se déroulent devant la gare de Shinjuku. En effet, c’est par ce lieu ferroviaire de Tokyo que transitent des trains qui transportent du napalm. Cette essence épaissie a été fréquemment utilisée pendant la Guerre du Vietnam et est acheminé par convoi jusqu’aux zones de combat.

Un groupe de jeunes gens, hommes et femmes, se donnent rendez-vous en ce lieu pour s’opposer à l’État japonais qu’ils estiment bourgeois. C’est à chaque manifestation un jeu du chat et de la souris entre les manifestants et les forces de l’ordre afin de ne pas être arrêté.
Un autre lieu de la capitale est également le centre de manifestations estudiantines, l’université des sciences du Kantô. Dorénavant fermée, l’institution est boycottée par les étudiants qui sont en grève. Ils revendiquent une baisse des frais d’inscription et la restitution de l’île d’Okinawa, sous administration américaine depuis la fin des combats en 1945. C’est en ce lieu que se trouve principalement regroupée la présence militaire américaine au Japon.
Un groupe déterminé
La ligue des communistes est un groupuscule de jeunes gens qui se réunissent à l’université pour débattre des actions à mener afin de s’opposer au gouvernement. Malheureusement cinq des leurs, dont leur chef Tsuyoshi, ont été arrêtés pendant la précédente manifestation puis mis en prison.

Se sentant en danger et afin de pouvoir continuer leur lutte, ils décident de changer de lieu de réunion et de passer à des actions plus radicales pour libérer les leurs. Estimant leur action fondée, ils veulent employer la force. Mais trouver des armes ou des explosifs n’est pas chose évidente. Ils sont prêts à tous les moyens d’action pour s’en procurer, quitte à attaquer l’ambassade américaine ou des commissariats.
Des actions plus violentes
Tsuyoshi libéré de prison, c’est en compagnie de Yuko qui l’avait remplacé en son absence, que la direction de la ligue va conduire ses membres vers des actions encore plus violentes. Désireux d’échapper à la police qui les recherche ardemment, des membres du groupe vont prendre le maquis et se réfugier dans la montagne. Armés et désireux de se former au combat grâce aux armes qu’ils ont pu se procurer lors d’un braquage, la douzaine d’hommes et femmes va élire domicile dans un chalet caché au milieu de la forêt.

C’est ici à huis clos qu’ils vont s’entraîner aux techniques de guérilla afin de devenir de parfaits révolutionnaires. Mais cet embrigadement va conduire les plus intransigeants à se dresser face aux plus faibles et à les obliger à effectuer leur autocritique, au moindre pas de côté.
Les dérives d’un groupuscule
Comment imaginer qu’un groupe prêt à se battre pour défendre ses idées ait pu avoir un comportement à ce point jusqu’au-boutiste. Cela les mènera jusqu’à éliminer certains membres de leur propre groupe. L’action en faveur de la révolution devient ainsi un but suprême à atteindre, bien supérieur à l’individu et à ses propres idées. Les membres du groupe doivent ainsi adhérer pleinement et sans aucun questionnement à la lutte, ou bien le payer de leur vie. C’est ainsi que ces dérives vont conduire certains de ces jeunes révolutionnaires à tuer, sans regret, les leurs.

Ce récit préfigure un fait historique connu au Japon comme l’affaire du Chalet Asama. En effet, du 19 au 28 février 1972, des membres de l’Armée rouge unifiée vont prendre en otage une femme dans un chalet. De nombreuses forces de police seront dépêchées sur place. Trois morts et de nombreux blessés seront à déplorer. Cet événement marquera la fin des combats des mouvements étudiants.
Une sobriété du dessin
Isao Moutte, comme il l’avait fait précédemment dans Les évaporés et dans La trève, Chérie, a à nouveau utilisé le noir et blanc pour donner encore plus de force à la sobriété de son dessin. Ainsi, il montre que l’action est l’essentiel pour les membres de ce groupuscule armé. Tout ce qui gravite autour de la lutte est accessoire et tous ceux qui émettent la moindre critique n’ont plus lieu d’être.

Les décors extérieurs, qu’ils soient en ville ou en pleine montagne, sont d’une précision chirurgicale, accentuée par l’utilisation d’un trait noir des plus fins. Il est important de souligner l’incroyable travail graphique assuré par Isao Moutte. L’emploi de cette technique minutieuse a dû nécessiter un nombre d’heures de travail astronomique qu’on aurait bien du mal à quantifier. Il ressort évidemment d’une telle performance une passion pour le 9e art en général, et pour le dessin en particulier, qui ne fait absolument aucun doute.
Isao Moutte a donc décidé, encore une fois, de nous faire voyager, alors n’hésitons surtout pas à mettre nos pas dans les siens et ainsi découvrir, avec Saisons rouges, son formidable travail au service d’une certaine histoire méconnue du Japon.
- Saisons rouges
- Auteur : Isao Moutte
- Éditeur : Sarbacane
- Prix : 26,00 €
- Parution : 19 août 2026
- Nombre de pages : 240 pages
- ISBN : 9791040805885
Résumé de l’éditeur : Immersion dans le mai 68 japonais… Une jeunesse rouge sang ! Vous connaissez la Bande à Baader. Voici son miroir japonais. Mai 68. Partout dans le monde, la jeunesse s’embrase. Une poignée d’étudiants révolutionnaires quitte Tokyo pour se retrancher dans les Alpes japonaises et préparer la lutte armée. Loin des villes et des regards, une autre bataille commence. Celle de la pureté idéologique. Le Grand Soir approche. La folie aussi…
À propos de l'auteur de cet article
Claire Karius
Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement !
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