Stupor mundi

Hannibal, l’un des plus grands savants de Bagdad, en est convaincu : il est capable de fixer des images sur des tissus. Accueilli dans le château de Castel del Monte par Frédéric II, il met au point la dernière version de sa camera obscura, ancêtre de la photographie. Pourtant, il va connaître de nombreux désagréments et notamment la volonté farouche des hommes d’Eglise pour que son invention reste lettre morte. Néjib conte cette drôle d’aventure scientifique dans Stupor Mundi, un roman graphique étonnant et passionnant.

DE LA FUITE DE BAGDAD…

XIIIe siècle. Hannibal Qassim El Battouti est obligé de quitter précipitamment Bagdad chassé par des imams qui ne croient pas à ses recherches scientifiques. En effet, cet érudit est l’un des plus grands savants de l’ancienne Irak. Dans sa fuite, il est accompagné par Houdê, sa jeune fille paralysée des jambes et El Goulh, ancien guerrier féroce, affublé d’un masque et qui sert à la locomotion de la petite fille.

Le convoi impressionnant se rend au château de Castel del Monte, dans les Pouilles, demeure de Frédéric II de Hohenstaufen surnommé Stupor mundi (La stupeur du monde), souverain à l’autoritarisme fort, polyglotte mais qui s’est toujours entouré de scientifiques imminents. Il a accepté de recueillir le savant d’orient et sa aréopage dans son Castel afin qu’il puisse tranquillement continuer ses recherches.

… A LA CAMERA OBSCURA

Si Stupor Mundi est heureux de rencontrer Hannibal, il n’en va pas de même pour les personnes qui l’entourent : les autres hommes de science et les ecclésiastiques sont dubitatifs. L’un d’eux dira d’ailleurs à l’arrivée du Bagdadi : « C’est le diable en personne qui pénètre en ces murs ». Il faut souligner que la méfiance est forte entre « un mahométan » et ces catholiques. La foi n’a jamais fait bon ménage avec l’esprit des lumières et les sciences.

Se réclamant le descendant Alhazen, Hannibal essaie de mettre en œuvre les théories de son ancêtre autour de la camera obscura (Chambre noire). Principe connu depuis Aristote à l’époque de la Grèce Classique, il repose sur la réflexion de la lumière sur une surface plane et ainsi obtenir une vue en deux dimension, proche de celle de l’homme. Il obtient de l’argent pour faire construire une immense chambre au milieu des champs afin d’avoir un maximum de soleil. Mais son procédé de fixation ne fonctionne pas, le bâtiment est incendié et le temps presse…

UN ROMAN GRAPHIQUE A MULTIPLES FACETTES

Lorsqu’il referme Stupor Mundi, le lecteur le ressent, il a lu un excellent album, riche et aux thématiques fortes. Néjib – dont c’est la deuxième bande dessinée après Haddon Hall, quand David inventa Bowie (Galliamrd) – met en scène un récit d’aventure, mâtiné de suspens et qui accroche le lecteur.

L’auteur tunisien a pris un grand soin dans les détails afin de rendre son histoire la plus compréhensible possible mais aussi la plus haletante, croisant les thèmes à la résonance actuelle : la religion, l’art, les sciences, le pouvoir ou encore le handicap.

HANNIBAL : UN PERSONNAGE IMAGINAIRE

Pour cela, il s’inspire librement de la vie du souverain très pieux, qui continue d’asseoir son pouvoir en allant combattre aux quatre coins de son royaume et qui sent que l’invention de Hannibal pourra impressionner le Pape. L’homme de Bagdad est quand à lui un descendant imaginaire de Alhazen (965-1038).  Sa femme sera assassinée alors que Houdê sera enfant. Prêt à tout pour que la camera obscura fonctionne, le scientifique semble arrogant avec les petites gens, très sûr de lui et survolté.

Quand à sa fille, hyper-mnésique et handicapée, elle joue un rôle important dans Stupor mundi, c’est « l’intermédiaire entre l’histoire et le lecteur […] Elle se pose des questions à la place du lecteur […] Houdê me permet d’aborder encore une fois l’idée de l’image, en l’occurrence celle que l’on a de soi. Cette jeune fille se reconstruit en revoyant ce qui s’est passé à Bagdad. L’image, c’est aussi ça : l’image de soi, les fantômes du passé, les images traumatiques (ici le meurtre de sa mère). Houdê, c’est quelqu’un qui incarne en même temps la mémoire (elle en maîtrise l’art) et la perte de mémoire (elle enfouit un souvenir traumatique » confie Néjib.

LA RELIGION ET L’OBSCURANTISME

Si le suspens est fort et le questions sont nombreuses autour de Hannibal, sa fuite, sa fille – son handicap – et même le mystérieux El Ghoul, la tension est surtout palpable autour des relations entre le scientifique et les Hommes d’Eglise. Par peur de perdre leur domination sur le réel et le spirituel à cause de la découverte de la chambre noire, ils tenteront de la discréditer aux yeux de Stupor Mundi et de la faire échouer.

Pour forcer le destin, Hannibal usera de la mystique du Saint Suaire du Christ pour achever de convaincre le souverain. Cette supercherie sera au centre de l’album. Ainsi, les relations seront délicates entre ce musulman et des catholiques sûrs d’eux. Les sciences n’ont jamais fait bon ménage avec les religions et l’obscurantisme était très fort au Moyen-Age. Ce concept reprendrait un peu de vigueur à l’heure actuelle, ce qui rend Stupor Mundi très moderne.

Cette aventure scientifique originale est portée par une partie graphique au diapason du propos tenu dans l’album : riche et singulière. Le trait vif et quasi jeté de Néjib est renforcé par de grands aplats noirs et de couleurs.

Article posté le dimanche 24 avril 2016 par Damien Canteau

Stupor Mundi est un très bel album signé Néjib aux éditions Gallimard, décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Stupor mundi
  • Auteur : Néjib
  • Editeur : Gallimard
  • Prix : 26€
  • Parution : 08 avril 2016

Résumé de l’éditeur : Au début du XIIIe siècle, Hannibal Qassim El Battouti, un éminent savant arabe, débarque dans les Pouilles à Castel del Monte, refuge d’érudits en tout genre. Accompagné de sa fille Houdê, paralysée, et de El Ghoul, son serviteur masqué, il a dans ses bagages une invention extraordinaire: la photographie. Pour obtenir la protection de Frederic II et continuer ses recherches, il lui faudra retrouver une formule chimique disparue, réaliser un faux saint-suaire… et lutter contre les forces ennemies liguées contre lui. Une aventure médiévale digne du «Nom de la Rose».

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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