Alex W. Inker : rencontre avec l’auteur de Servir le peuple

Rencontrer un auteur sur un bateau sous le doux soleil malouin, c’est un petit moment rare. Comixtrip a pris quelques minutes de son temps à Alex W. Inker pour parler de son nouvel album Servir le peuple – adaptation du roman contre révolutionnaire de Yan Liancke – mais aussi de Apaches & Panama Al Brown, ces deux précédents ouvrages. Plongée dans l’univers fait de personnages à la marge de cet auteur talentueux.

« Je suis rapidement tombé amoureux du livre »

Alex W. Inker, comment t’es venu l’idée d’adapter le roman de Yan Liancke, Servir le peuple ?

C’est un échange de romans avec mon éditeur – Frédéric Lavabre – qui savait que j’étais allé en Chine, que j’aimais les voyages et cela faisait très longtemps qu’il voulait adapter ce livre. De mon côté, je recherchais quelque chose dans la veine de ce que j’avais fait auparavant : des personnages qui se retrouvent à contre-courant d’une grosse machine comme Al Brown dans les années 30, noir et homosexuel.

Dans ce roman, il y avait deux personnages qui se retrouvaient contre-révolutionnaires dans la Chine maoïste. Je suis rapidement tombé amoureux du livre.

J’ai aussi aimé cet échange :  moi, je lui apportais un roman et lui aussi. Frédéric a aimé le roman qui je lui ai passé et moi celui qu’il m’a donné. Nous avons alors signé pour les deux adaptations. Actuellement, je travaille donc sur la version de celui que je lui ai fait lire.

C’est aussi un heureux hasard. De mon voyage en Chine, j’avais rapporté de nombreuses images de propagande et j’étais tombé amoureux de ces petites bandes dessinées chinoises – les lianhuanhua – très détaillées avec un très beau dessin. J’aime les belles images et je trouvais intéressant de travailler l’histoire d’un anti-héros du peuple en prenant l’imagerie des héros du peuple. Je voulais une sorte de pastiche qui se prête très bien à l’encrage au pinceau. J’ai juste adapté mon trait à ces personnages aux joues rouges et aux sourcils bien marqués, héros de cette propagande.

Lorsque tu lisais le livre, est-ce que tu avais déjà les images qui te venaient en tête ?

Oui, dès que j’ai commencé à voir comment était présenté le personnage principal. Wu est un aspirant héros du peuple – comme celui de Li Kunwu dans Une vie chinoise – quelqu’un qui monte en grade dans l’armée, qui cherche le moyen comme beaucoup de Chinois à l’époque de se faire remarquer et qui n’y parvient pas. J’aimais donc l’idée de commencer comme ces petits récits que je connaissais. Puis à un moment de l’histoire, il y a un blocage, on garde la même imagerie mais on inverse complètement le contenu pour en faire un objet iconoclaste en gardant l’imagerie officielle.

Contrairement à Li Kunwu, je suis un jeune artiste français qui adapte un livre chinois, c’est une démarche très particulière. Je m’adresse aussi à un public de sinophile et sinophone puisque j’ai des slogans qui ont un sens ou un contre-sens dans les images pour que celui qui s’y intéresse puisse y prendre plaisir.

Il y a un truc qui m’intéresse dans la bande dessinée chinoise actuelle : c’est la filiation avec l’imagerie de propagande. Li Kunwu a commencé comme peintre du régime et on reconnaît cela dans son trait.

« Le sexe ne devait pas avoir de rôle érotique mais de besoin »

Comment as-tu abordé cette adaptation ?

Il y a d’abord eu mes deux mois de recherche pour l’imagerie. En revanche pour certaines scènes, notamment pornographiques, j’ai eu des freins notamment parce qu’il y a des scènes de viol qui m’ont mises mal à l’aise. J’avais du mal à les dessiner parce que cela me posait question. Il a de la manipulation et de la soumission forcées et cela me posait problème de le dessiner sans le comprendre réellement.

J’ai ensuite mieux creusé la pensée de l’auteur et j’ai alors mieux compris le sens des images que je dessinais. Je ne voulais en aucun cas faire de l’érotique qui allait attirer la concupiscence du lecteur. Je voulais avant tout qu’il y ait un lien avec le rôle de Petit Wu. Il sert le peuple, il fait à manger. Je voulais ce rapport naturel du besoin qu’est la nourriture dans l’album mais aussi celui du sexe.

Il y a un détail qui m’a permis de passer ce cap, c’est le filet de bave. Le fil de bave dans la nourriture lorsque Tante Liu donne à manger à Wu et celui lors de la scène du cunnilingus, cela me permettait donc de faire le lien avec la nourriture. Souligner le fait que se nourrir est un besoin. Les deux personnages sont humains et ont des besoins.

Dans l’histoire de Yan Liancke, il n’y a pas de côté graveleux. Le message que je voulais garder par rapport au roman – il est très chaud dans sa façon d’aborder le sexe – moi je voulais qu’il y ait cette distance, je voulais que l’on souligne le message de deux personnages humains avant tout. Le sexe ne devait pas avoir de rôle érotique mais de besoin.

« Je n’adapte pas le roman à proprement parler mais j’adapte mon récit du roman »

Est-ce que cela t’a demandé du temps pour la réalisation de l’album ?

Comme c’était ma première adaptation, j’ai utilisé quelque chose que je fais dans ma manière de scénariser comme dans Panama Al Brown et Apaches : je n’adapte pas le roman à proprement parler mais j’adapte mon récit du roman.

Je réécris complètement le roman, cela me permet de voir ce qui m’a marqué. Je l’ai lu plusieurs fois pour être sûr de ne rien oublier mais régulièrement j’allais en parler autour de moi, je m’apercevais que ce que je racontais pour tenir mon public en haleine était important et je voyais dans quel ordre je devais réagencer les idées. Le roman de Yan Liancke n’est pas du tout linéaire. J’ai observé que lorsque je le racontais, je changeais l’ordre. Certaines choses partaient alors dans l’ellipse et d’autres elliptiques dans le roman prenaient plus de place dans ma bande dessinée.

Cela me permet de bien l’absorber, notamment les dialogues que je réécris. C’est avant tout une expérience personnelle du roman.

Peux-tu nous présenter Wu et Liu, les caractériser ?

Petit Wu, c’est un jeune homme qui gravit les échelons dans la société, dans le système auquel il appartient, qui l’écrase mais c’est le seul qu’il connaît. Il le fait toujours en suivant les règles. Il veut aussi les contourner pour permettre à sa femme et son fils d’avoir une meilleure existence. Nous sommes donc dans quelque chose de très naturel, de vouloir assurer à sa femme et son fils le meilleur des avenirs.

Grande sœur Liu, c’est une jeune femme qui à peu près l’âge de Petit Wu – une petite trentaine d’années –  qui est la femme d’un vieux colonel impuissant. C’est aussi un personnage très humain.

Les deux sont à contre-courant d’un système qui devient inhumain, où l’individu est écrasé et ses besoins aussi. J’espère que le lecteur ne verra pas Liu comme un garce sans foi ni loi et Wu comme un simple arriviste, sorte de Barry Lindon chinois.

Le sexe sert aussi à l’ascension sociale de Wu. Est-ce aussi en cela que ce livre est subversif ?

Complètement ! C’est l’histoire d’une promotion canapé dans un système qui le bloque, un plafond de verre. Ce roman, j’aurais pu l’adapter en quittant la Chine et en le transposant dans une grosse entreprise européenne avec un personnage qui veut gravir les échelons, des slogans qui vendent du rêve mais un système interne qui écrase l’individu et qui le force au travail.

[Petit Wu]  » il entre dans ma galerie de personnages que je tisse au fil des albums : des marginaux, des personnages désaxés »

En quoi Servir le peuple est-il contre-révolutionnaire ?

Les deux personnages se mettent en porte-à-faux du système. Ils deviennent des marginaux alors qu’ils étaient des exemples. Petit Wu mérite la mort au moins dix fois selon les règles du Parti. Ainsi, il entre dans ma galerie de personnages que je tisse au fil des albums : des marginaux, des personnages désaxés. Comme Al Brown qui était un désaxé dans la société des années 30 comme ceux de Apache que j’avais été chercher dans la marge.

Quel rôle tient la résidence du colonel ?

J’aime beaucoup le principe du huis-clos, le lieu où tout est permis. Ces personnages ne pourraient jamais oser sortir de l’axe à la vue de tous. Dans une scène, Grande sœur Liu ferme la grille de la résidence à clef et ensuite les deux amants vivent nus. Vivre nu, c’est aussi retirer l’uniforme. A ce moment-là, ils commencent à détruire tout ce qui est imagerie à l’effigie de Mao. Puis lorsqu’ils se rhabillent, on retrouve leurs problèmes.

Le huis-clos représente aussi un échiquier. Petit Wu donne à manger au colonel, puis prend sa place lorsqu’il part en séminaire. Tous prennent la place les uns des autres. Mais même dans cette liberté, il y a des mouvements réglés comme sur l’échiquier. On pourrait donc remarquer que cette liberté est assez artificielle.

Comme tu voulais en faire une parodie, était-ce pour cela qui tu as accentué les grimaces des personnages, les corps ?

Oui, la disproportion des corps, la perspective faussée, des plans très gros puis ensuite on se retrouve dans des petits paysages; c’est aussi ce côté pastiche qui m’attirait.

Comment es-tu entré au catalogue Sarbacane ?

C’est eux qui m’ont donné ma chance. A l’époque, j’ai envoyé mon projet à une dizaine d’éditeurs. J’avais arrêté mes études dans la recherche en art (les rapports entre cinéma et bande dessinée à la fin du XIXe siècle), je travaillais dans une imprimerie et je venais tout juste de devenir papa.

Mon deuxième projet de vie, c’était de faire de la bande dessinée – j’avais suivi les cours de Saint-Luc à Bruxelles – j’ai écrit mon scénario de Apache en un été. Puis, j’ai envoyé une version alpha-test aux éditeurs, notamment Sarbacane qui avait la réputation d’être un éditeur sérieux et d’aimer les histoires fortes.

J’ai alors reçu des réponses, eu des rendez-vous chez des grands éditeurs mais le format à l’italienne de l’album et sa dimension subversive les ont freiné. J’ai donc accepté la proposition de Frédéric Lavabre, éditeur chez Sarbacane.

« Sarbacane m’offre une grande visibilité, c’est une chance ! »

Comment as-tu reçu les critiques positives sur Panama Al Brown et sur Apaches qui a aussi gagné le Prix polar SNCF ?

Un album ça dure un an. Tu le réalises pendant un an. Tu es bien reçu, tu es content mais tu gardes les pieds sur terre parce que tu te dis que le prochain n’aura peut-être pas cette chance. Sarbacane m’offre une grande visibilité, c’est une chance !

J’ai fait trois albums et trois excellentes réceptions. Un jour, je ferai un four et il faudra que je pense à ces trois albums qui ont bien marché et ne pas me miner le foie pour ça.

Quels retours as-tu déjà eu sur Servir le peuple ?

Les lecteurs le voient comme une progression et un acte de courage parce que je change de style graphique, de thème et de façon de travailler parce que j’y ajoute de la couleur. Alors que je trouve plus simple de changer complètement de thème que de se répéter. Se répéter, c’est prendre le risque d’entendre dire : « ah c’est encore du Panama Al Brown » ! Servir le peuple m’attire aussi un autre lectorat.

« Dans Panama Al Brown, il y a aussi l’homophobie et le racisme, des discours encore très présents actuellement »

Quels seraient les autres points communs entre tes trois albums ?

Cette grosse machine qu’est la société – une sorte de théâtre de papier – que je travaille. Apache et Panama Al Brown se déroulent dans les années 30, donc à travers l’imagerie de cette période. Ce monde artificiel où Al Brown à sa place dans l’artificialité de la nuit parisienne. Dans Panama Al Brown, il y a aussi l’homophobie et le racisme, des discours encore très présents actuellement.

Ma dernière question Alex W. Inker : Quel est ton prochain projet en bande dessinée ?

Je suis à peu près au premier tiers du story-board du prochain album qui reprend aussi cette notion d’individu écrasé par la société. Il se déroulera dans la période de la Grande dépression avec des thèmes comme la solidarité, les migrants qui traversent les Etats-Unis et le repli sur soi du personnage principal électricien qui travaille dans une ferme. Il va électrifier les lieux or pour les paysans du coin, la machine, c’est l’outil des banques.

Entretien réalisé le samedi 13 octobre 2018 à Saint-Malo
Article posté le dimanche 21 octobre 2018 par Damien Canteau

Servir le peuple de Alex W. Inker (Sarbacane)
  • Servir le peuple
  • Auteur : Alex W. Inker d’après le roman de Yan Lianke
  • Editeur : Sarbacane
  • Prix : 28€
  • Parution : 03 octobre 2018
  • IBAN : 9782377311040

Résumé de l’éditeur : Une adaptation du roman dans lequel un commandant de l’Armée populaire de libération a reçu pour ordre de satisfaire les besoins sexuels de la femme de son supérieur censé s’absenter durant deux mois. A partir du slogan de la Révolution culturelle, l’auteur déconstruit les tabous de l’armée, de la révolution et de la sexualité.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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