Le nouvel album de Linette, Opération peau de banane, est en librairie. L’occasion pour poser des questions à sa scénariste, Catherine Romat. Une autrice formant un joli duo avec Jean-Philippe Peyraud, le dessinateur. Plongée dans un univers sans texte avec beaucoup de rebondissements et très drôle.

Catherine Romat, vous écrivez des romans et pour la presse jeunesse depuis de nombreuses années. Pourquoi aimez-vous écrire pour la jeunesse ?
Sûrement parce que quand j’étais enfant, c’est moi qui racontais les histoires aux plus jeunes de mes frères et sœurs quand mes parents, débordés, ne pouvaient pas le faire. Ce qui arrivait souvent.
C’est moi qui inventais ou, pour mieux le dire, qui “improvisais” des histoires que j’inventais au fur et à mesure. Histoires ponctuées de mimiques, de jeux de voix. Je ne suis pas sûre, mais je pense que ça pourrait venir de là l’idée d’écrire des histoires pour les enfants.

« Avec Linette, je travaille vraiment à hauteur d’enfant. »
Pourquoi est-ce important de vous adresser aux plus jeunes lecteurs ?
Je ne sais pas pourquoi. Ça s’est fait comme ça. Peut-être que c’est vrai que j’aimais la littérature jeunesse. Plus jeune, je lisais vraiment de tout, des livres, des bandes dessinées…
Les jeunes enfants, c’est un public vraiment ouvert, très intéressant à travailler. Quand on a la liberté de le faire, on peut faire des choses vraiment bien avec eux.
Je me sens à l’aise pour leur parler. Il y a peut-être une connivence avec eux.
Avec Linette, je travaille vraiment à hauteur d’enfant. Je travaille sur les moments où les enfants jouent tout seuls. Ce moment de concentration, d’implication, quand on les voit jouer, parler. Il se passe des choses, et c’est ça que j’ai envie de capter. Ces moments magiques où il y a tellement de liberté.
J’essaie de créer une connivence avec les lecteurs. Je pense que les petits lecteurs, vu les réactions qu’on a, savent qu’on écrit pour eux, pas pour les adultes.

En 2009, Catherine Romat, vous plongez dans le monde de la bande dessinée avec Ringo livreur de pizza avec Jacques Azam. Le 9e art n’était pas inconnu pour vous. Quels étaient vos liens avec la bande dessinée jusqu’à cette période ?
J’ai toujours lu des bandes dessinées. Plus petite, j’en lisais beaucoup. À la maison, il y avait Charlie Hebdo, Fluide Glacial et mes cousins lisaient Spirou. Je lisais vraiment tout ce qui me passait dans les mains. On était très libres de lire ce que l’on voulait.

« J’adorais le dessin de Jacques Azam »
Comment est donc arrivé ce petit basculement pour travailler avec Jacques Azam sur Ringo, le livreur de pizza ?
Avec Jean-Philippe Peyraud, nous avions déjà l’idée de travailler sur des histoires muettes. Chez Milan, à cette époque, ils avaient lancé la collection Petit Bonum. Avec Jacques Azam, nous leur avons soumis le projet de Ringo. Une série sans texte.
J’adorais le dessin de Jacques Azam. J’adorais son trait jeté. Je suivais tout ce qu’il faisait.
Ringo était un petit livreur de pizza qui habitait dans la forêt dans une cabane avec son papa et qui livrait des pizzas.
Mais la série s’est arrêtée après le premier tome.
Comment avez-vous travaillé avec Jacques Azam ?
On s’était déjà rencontrés avant. Mes scénarios sont très travaillés, très calibrés, mais on en parlait toujours un petit peu en amont.
J’essaie d’écrire case par case. Et Jacques est resté assez fidèle à ce que j’écrivais. Je découvrais tout au fur et à mesure et c’était un plaisir de le faire.
Ça s’est passé assez naturellement, sans difficultés particulières. J’en garde un bon souvenir. C’était chouette !

Avec Jean-Philippe Peyraud, le mode de travail est identique ?
Avec Jean-Philippe, c’est différent. Quand on a commencé à travailler ensemble, il avait déjà de nombreux albums à son actif. C’est son truc la bande dessinée. Il sait raconter en images. Quand moi, je me trompe un peu dans le scénario, il va trouver une solution. Un truc qui va faire que la chose va être plus fluide. Même moi, je commence à comprendre un petit peu ce que je dois lui proposer en amont.

« Linette, ça leur apporte la liberté »
Linette et Ringo, ce sont des séries sans texte. Qu’est-ce que cela apporte un récit muet au jeune lecteur ?
Notre cœur de cible, c’est quand même les tout-petits. Au début de leur découverte de la lecture, ils regardent des imagiers ou des images illustratives. C’est comme ça qu’ils peuvent se créer des histoires.
Et nous, on monte un petit peu le curseur. On leur propose des images plutôt informatives, précises, qu’on organise. Nos histoires, ce sont des petites mécaniques très précises.
Avec Jean-Philippe, on pense qu’il faut que la lecture soit très fluide. Donc, on pense d’abord à eux. C’est pour qu’ils puissent, sans lire les mots et en sachant tout à fait bien lire les images, se faire leur histoire à eux et être autonomes au niveau de la lecture.
S’ils sont vraiment très petits, il y a forcément le problème du sens de lecture. Donc, on conseille aux adultes de lire une première fois la page en suivant le récit avec le doigt. Les enfants, ils impriment très vite.
Ça leur apporte donc la liberté. La liberté de l’autonomie. Ça les fait grandir. Ils peuvent dire : “Ça, ce sont mes livres. Je peux les lire quand je veux.”

« J’adore travailler avec des contraintes. Ça me stimule. »
Quelles étaient vos envies, à Jean-Philippe Peyraud et vous, lorsque vous avez imaginé Linette ?
Avec Linette, l’enjeu pour le lecteur, c’est qu’il soit libre, comme je l’ai dit, mais qu’il se marre aussi. C’est qu’il rigole et qu’il ne s’ennuie pas.
Et en plus, on n’a que 30 pages. On n’a pas le droit d’utiliser des ellipses. On est dans le muet. Il y a plein de contraintes comme ça. J’adore travailler avec des contraintes. Ça me stimule.

Quel place tient le jardin dans Linette ?
Pour Linette, son jardin, c’est son espace de liberté. Par la même occasion, c’est mon espace de liberté à moi aussi.

Comment réfléchissez-vous lorsque vous créez une histoire de Linette ?
On écrit avec Jean-Philippe une histoire sur 30 pages comme un long plan-séquence, avec plein de rebondissements. C’est très rythmé.
C’est un peu Mission Impossible. Dans Opération peau de banane, Linette est un peu dans le rôle de Tom Cruise. Elle vole avec un parachute en peau de banane avant d’atterrir sur un composteur. Je ne sais pas si Tom Cruise l’a déjà fait de voler avec une peau de banane !
On veut que le lecteur ne s’ennuie pas et qu’il prenne possession du truc. L’enjeu, c’est de faire qu’ils développent leur imagination. De voir quelque chose que nous, on n’a pas vu. De rajouter un truc à notre histoire.

« Ce n’est pas une BD muette, c’est une BD bavarde. »
Et ce n’est pas parce que l’album est muet qu’il n’est pas bavard.
C’est ce que je dis à tout le monde. Ce n’est pas une BD muette, c’est une BD bavarde. Il y a pas mal de grands-parents ou de parents qui l’achètent pour la raconter aux enfants le soir. Il y en a qui prennent plaisir à ça.

Qui est Linette ?
Linette a 4 ans. C’est une petite fille ni mieux ni plus mal qu’une autre. C’est une petite fille sympa. Elle est quand même très curieuse. Ce qui l’amène des fois dans des situations un peu périlleuses. Mais elle est inventive aussi. Elle a toujours des solutions.
Ce n’est pas le genre à pleurer dans le giron de sa maman pour dire : « J’ai fait telle bêtise ». Souvent, elle fait des bêtises, donc elle n’a pas intérêt à en parler à ses parents. Elle est débrouillarde. Elle a aussi un petit côté sauvage que j’aime bien.
Dans son jardin, il lui arrive des choses. Mais loin du regard des adultes. C’est très important. Ce jardin, c’est son jardin secret au sens propre comme au sens figuré. Ce qui se passe dans le jardin de Linette, reste dans le jardin de Linette.
Les parents de Linette ne savent jamais ce qui se passe dans son jardin. Le jardin, c’est l’espace de liberté de tous les petits, je pense.
Et donc, les fins sont ouvertes exprès. Tout d’un coup, à la fin d’Opération Peau de Banane, elle propose à son copain : « On va jouer à la balançoire ? C’est toi qui pousses ? Non, c’est moi qui pousse. » Elle est déjà passée à autre chose.

Comment avez-vous imaginé la silhouette de Linette ? Etait-ce votre envie, celle du dessinateur ou de vous deux ?
Je ne me souviens même pas comment j’imaginais Linette. En fait, j’adore être surprise par des propositions dessinées. La plupart du temps, je suis ravie. Quand Jacques m’a fait “mon petit Ringo”, j’étais ravie.

« Linette, c’est moi ! »
En fait, vos personnages et leurs silhouettes ne sont pas très détaillées dans vos scénarios. Vous laissez une grande liberté au dessinateur ?
Au début, quand j’ai commencé des scénarios BD, je voulais vraiment me faire comprendre. J’avais tendance à ne pas faire confiance au dessinateur en étant très précise. Je me suis rendu compte que je n’en avais pas besoin. Aujourd’hui, je donne une indication quand même précise du sentiment que le personnage traverse à ce moment-là. Puis, je laisse faire.
Comme dirait Flaubert : « Linette, c’est moi ! » Ce que je reconnais d’elle en moi, c’est que son imaginaire n’est pas préfabriqué…

Vous dites qu’il y a une part de Linette en vous. Est-ce aussi le cas pour Jean-Philippe qui dessine ?
C’est moi qui imprègne un esprit. Mais Jean-Philippe, je pense qu’il commence à s’y plier. Peut-être que maintenant, il en est imprégné.
Il a compris le truc. Dans cet esprit-là, il en rajoute parfois. Parfois, il me surprend en me proposant des choses. Ça matche bien. On est sur la même longueur d’onde.

« Linette, je trouve que ça ferait un très beau dessin animé. »
Dernière question, Catherine Romat. Qu’est-ce que ça vous procure comme sentiment que ce soit une série avec plusieurs tomes ?
Ça fait un super effet sur ma créativité ! L’idée qu’une équipe, en l’occurrence celle de la Gouttière, croie en notre projet, le soutienne, cela nous booste.
C’est rare de trouver une équipe qui croit et qui porte, au sens littéral du mot, les projets qu’elle édite.
Cela me donne de l’élan, comme quand on te pousse dans le dos quand tu apprends à faire du vélo. Ça m’ouvre des perspectives. Cela m’encourage et cela me donne envie d’exploiter encore et encore ce joli petit filon qu’est Linette.
Et notre personnage grandit, évolue un peu. D’ailleurs, Marie Cavanne, notre éditrice, m’a dit dans ce nouveau tome qu’elle a pris du poil de la bête. Linette est plus volontaire. Elle subit moins les choses.
Et en plus, je trouve que ça ferait un très beau dessin animé.
Merci Catherine Romat pour ce moment d’échange. En espérant qu’un producteur de films d’animation puisse lire notre interview !
Entretien réalisé le 18 août 2025
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
En savoir