Daniel Goossens : « La quantité de connaissances et de sens commun nécessaires pour comprendre un dessin d’humour est incroyable »

Le Grand Prix de la ville d’Angoulême 1997, Daniel Goossens, est aussi chercheur spécialisé en intelligence artificielle. Peut-on concilier carrière scientifique et humoristique? Les ordinateurs peuvent-ils comprendre ses dessins d’humour? Réponses.

Vous êtes un auteur de bande dessinée et reconnu comme tel, mais également chercheur. Est-ce par choix, ou avez-vous gardé votre travail de chercheur parce que la bande dessinée ne vous jamais assez rapporté ?

J’ai commencé par faire de la bande dessinée quand j’étais tout petit. Et ça c’est assez bien présenté, j’avais des perspectives. En parallèle, j’ai fait des études pour satisfaire les inquiétudes de mes parents. Je me suis engoué pour l’informatique, et en particulier pour l’intelligence artificielle. Et à partir de ce moment là, je n’ai pas pu choisir. Ça n’a pas été « je fais soit le truc risqué, artiste, soit le truc sérieux ». Si j’avais fait que de la bande dessinée, je n’aurais pas gagné énormément, mais largement suffisamment pour en vivre. Et j’en aurais fait plus. J’aurais accepté des commandes et d’autres projets.

Quand s’est présenté l’opportunité d’avoir un poste d’enseignant chercheur, j’avais une petite voix qui me disait « Refuse, t’es un artiste, fonce dans cette voie ». Mais j’avais un problème : la science, ça me passionne vraiment. Là j’aurais eu un gros fil à la patte si j’avais fait de la bande dessinée en priorité et science en hobby, parce que c’est vraiment dévoreur de temps. Je ne sais pas si j’aurais pu le supporter.

Il ne s’agissait donc pas d’un choix entre un métier et une passion, mais entre deux passions ?

Exactement. Mais au final je n’ai pas fait de grosse carrière ni dans l’un ni l’autre. Par exemple, en bande dessinée, je ne me suis pas obligé à faire de séries… J’avais des retours qui disaient que ce que je faisais c’était assez étroit comme segment, qu’il y avait peu de public pour ça… Et ça ne me gênait pas. Et en recherche, j’avais des opportunités mais je suis plutôt resté en retrait. J’ai d’ailleurs pris ma retraite il y a un an et demi. Je continue mes recherches chez moi. Comme mon sujet est assez personnel, c’est possible. Dans mon domaine, il suffit d’un ordinateur.

L’évolution récente fait que le gros de la recherche en intelligence artificielle s’est focalisé sur des objectifs à court ou moyen terme, en tout cas des choses réalisables. Alors que mon sujet est plus un sujet de mathématicien, avec des horizons et applications extrêmement lointaines. Ce que je cherche à faire, c’est les prolongements de l’algèbre, l’algorithmisation de l’algèbre… C’est pas tout seul dans mon coin que je vais réussir cela. Je ne suis évidemment qu’une petite goutte dans ce courant.

Aujourd’hui, la bande dessinée est dans une situation assez compliquée. Certains disent qu’elle s’approche d’un modèle économique similaire au Rock. Comment vous positionnez-vous par rapport à cela ?

Je conseillerais d’avoir une activité pour manger, qui prenne le moins de temps possible, et une activité dans la bande dessinée à côté, pour ensuite pouvoir être libre de choisir ses sujets. Si je n’avais fait que de la bande dessinée, à un moment ou à un autre j’aurais été obligé de n’être que dessinateur, par exemple, parce que je ne sais pas faire des séries grand public. Je ne sais faire qu’une chose : ce que mon intuition amène à ma conscience.

Vos deux activités se sont-elles nourries l’une de l’autre ?

C’est plutôt une occupation intellectuelle commune que j’exprime de deux façons différentes. Avec la BD, la dérision, je travaille sur l’extrême pointe de l’intuition. Et par l’informatique, c’est l’extrême pointe de la formalisation : on n’utilise presque plus d’intuitions. On essaie des choses totalement in-intuitive. On est obligé de se lancer dans des structures mathématiques très étranges, pour essayer de rendre compte de l’incroyable capacité acrobatique de notre compréhension. Rien ne nous dit comment nous, humains, faisons pour comprendre, intuitivement une phrase. L’ordinateur, d’ailleurs, n’en est pas capable.

Pouvez-vous résumer votre activité de chercheur en informatique et spécialiste de l’intelligence Artificielle ?

En tant que chercheur, j’essaye de formaliser des hypothèses sur le fonctionnement de l’esprit, sur la compréhension. Formaliser, ça veut dire quelque chose de précis : ça veut dire transformer en symboles logiques, qu’on peut rentrer dans un ordinateur, et qu’on peut mécaniser. C’est à dire qu’après, on aimerait que l’architecture que l’on a programmée se débrouille toute seule. On lui pose des questions, on lui apporte des informations, et on voit si elle est assez à l’aise. Pas aussi à l’aise qu’un humain : c’est un objectif impossible à atteindre. Mais au moins plus à l’aise que le programme que l’on avait fait avant. Et donc je passe ma vie comme ça, à améliorer un modèle. Un modèle toujours piégeable, évidemment.

Y-a-t-il une chance qu’un jour, on puisse créer une intelligence artificielle capable de comprendre vos bandes dessinées ?

Non, aucune chance. Car l’humour, c’est au-delà du sens commun. Il faut déjà avoir le sens commun avant de comprendre l’humour. Or les intelligences artificielles n’ont pas ce sens commun. Pour comprendre le problème de la phrase « Quel âge avait Raimbaud ? » ou la blague sur le musée qui possède le crane de Mozart quand il était enfant, il faut du sens commun que les ordinateurs n’ont pas. Ils ne comprennent pas l’absurde. La quantité de connaissances et de sens commun nécessaires pour comprendre un dessin d’humour est incroyable.

Article posté le samedi 20 décembre 2014 par Thierry Soulard

À propos de l'auteur de cet article

Thierry Soulard

Thierry Soulard

Thierry Soulard est journaliste indépendant, et passionné par les relations entre l'art et les nouvelles technologies. Il a travaillé notamment pour Ouest-France et pour La Nouvelle République du Centre-Ouest, et à vécu en Chine et en Malaisie. De temps en temps il écrit aussi des fictions (et il arrive même qu'elles soient publiés dans Lanfeust Mag, ou dans des anthologies comme "Tombé les voiles", éditions Le Grimoire).

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