Après Le chanteur perdu et L’année fantôme, Didier Tronchet conclut sa trilogie introspective avec Le cahier à spirale. Rencontre avec un dessinateur qui navigue avec humour et bonheur entre fiction et biographie personnelle. Les 29 et 30 mars 2025, Didier Tronchet était l’un des invités de la 28e édition du festival de la bande dessinée de Ligugé, dans la Vienne. Le créateur de Jean-Claude Tergal et de Raymond Calbuth se penche sur ses racines et son histoire familiale.

DIDIER TRONCHET, PEUT-ON DIRE QU’AVEC CE CAHIER À SPIRALE, VOUS ÊTES REPARTI À LA CONQUÊTE DE VOTRE HISTOIRE FAMILIALE ?
Oui, on peut dire ça comme ça. J’ai raconté ça déjà mais la question que je me suis posée, est-ce que c’était la vérité ? Les récits qu’on se fait sur soi-même, quelle est la part de vérité là-dedans ? On n’est pas les mieux placés pour dire la vérité sur nous-mêmes.
On a un mécanisme dans le cerveau qui nous fait produire du récit, supportable pour nous-même, parce que voilà, ça nous valorise et qu’on se présente un peu comme un personnage, ou un héros ou une victime mais en tout cas il y a déjà un filtre qui est dans le cerveau. Sa fonction c’est ça entre autres, de produire des choses acceptables pour ne pas déranger.
En fait, il est là pour nous sauver la vie, par exemple dans des circonstances graves c’est lui qui va agir et qui va nous faire avoir des réponses très rapides à une situation de danger ou quand c’est pire que tout, il coupe le courant. Moi j’ai beaucoup observé mon cerveau (sourire). Je vois comment son souci c’est de maintenir l’équilibre pour que ce soit à peu près harmonieux, qu’il n’y ait pas de danger, ni de crainte…
Je me suis dit est-ce que ce mécanisme-là, il n’agit pas quand on se raconte à nous-même des histoires, notamment familiales ? Un peu comme un enquêteur qui se dirait est-ce que je n’ai pas été trompé sur la vérité.

ET LÀ VOUS ALLEZ ASSEZ LOIN DANS CETTE QUÊTE DE VÉRITÉ. VOUS ÊTES RETOURNÉ À MARLES-LES-MINES, PRÈS DE BÉTHUNE, OÙ VOUS ÊTES NÉ, VOIR VOTRE MAMAN. ET VOUS NE VOUS ATTENDIEZ PAS À TOUT CE QU’ELLE VOUS RACONTE. C’EST PRESQUE UNE PSYCHANALYSE ?
Je trouve que c’est utile la psychanalyse et les thérapies en général mais quand on les met en bande dessinée, je suis toujours méfiant. Parce que on n’est pas seul, on a les lecteurs. Je me méfie toujours des autobiographies des auteurs qui se mettent en scène. J’ai voulu éviter ça et je me suis dit bon je vais rester au plus près des faits et pour rester au plus près des faits. Mon idée c’était d’aller retrouver la personne dans la famille qui en savait le plus sur des épisodes un peu nébuleux comme en connaissent toutes les familles. C’est le principe du secret familial, c’est le principe du mensonge et tout ça…
Je suis retourné voir ma mère, là-bas dans le Pas-de-Calais et je me disais : « il ne va rien se passer ». Ça fait des années que on se côtoie, quand j’étais enfant, quand j’étais adulte et il n’y a jamais rien qui s’est dit de vraiment fort. Tout était toujours passé sous silence ou réduit. J’avais le sentiment qu’il y avait quelque chose qu’il ne fallait pas aborder. L’enfant que j’étais n’a jamais posé de questions. Notamment dans ma génération, on est confrontés à des parents qui ne sont pas forts en communication…
Ils n’ont pas le sentiment que leurs enfants sont dignes d’échanges et de communication. Ils attendent. Ça ne se fait jamais finalement… Prendre dans les bras les enfants, leur dire qu’on les aime, ça ce n’est absolument pas le cas dans ma famille. Alors que moi depuis que j’ai eu un enfant, je sais très bien ce qu’il attend et ça me fait plaisir, je le fais spontanément. Je suis retourné chez cette mère, je pensais qu’elle n’allait jamais me répondre et elle m’a tout raconté. Pas tout mais… Presque.
« Ma mère, une héroïne, une guerrière »
COMMENT AVEZ-VOUS TRAVAILLÉ ? VOUS L’AVEZ INTERVIEWÉE ?
Oui, exactement. J’ai été journaliste. Alors j’ai repris ce vieux principe du carnet, le stylo et j’ai fait l’interview. C’était pas mal de faire comme ça. Cela mettait un peu les choses à distance. Elle a vraiment été très très libre et je pense qu’elle avait envie de partager ça. Elle était très étonnée qu’on veuille s’intéresser à elle et qu’on lui prête attention. Parce qu’elle pensait que toute sa vie n’avait pas d’intérêt, qu’elle avait eu une vie banale. Or aucune vie n’est banale ! Quand on a traversé la Seconde Guerre mondiale. C’est incroyable ce par quoi elle est passée. Je me suis dit que c’était une héroïne !

GRAPHIQUEMENT, COMMENT AVEZ-VOUS ORGANISÉ LE RÉCIT ? ICI PAS DE CASES, À L’INVERSE DES ALBUMS PLUS ANCIENS COMME LES JEAN-CLAUDE TERGAL…
Oui, j’essaie d’avoir un dessin plus libre, de la bande dessinée comme je l’avais apprise, sans les codes de la BD. C’est un dessin moins contraint par les conventions mais jamais je n’étais allé aussi loin que dans ce livre-là parce qu’il n’y a aucune case. Le défi, il faut que ça reste lisible, qu’on puisse lire le livre en circulant. C’était mon gros problème de faire circuler les bulles, les textes, faire des grands dessins, des petits, varier énormément les formats. Que ça parte dans tous les sens mais en restant très lisible, comme une conversation à bâtons rompus où tout à coup on part dans un sens dans l’autre, on revient … Dans cette liberté de ton, j’espérais aussi que vienne se glisser un peu de la vérité, comme si ça pouvait surgir du chaos. Donc voilà, j’ai fait un chaos organisé.

LE SEUL PERSONNAGE DE FICTION DANS CE LIVRE, C’EST L’ÉDITEUR. À LA FOIS DRÔLE ET PATHÉTIQUE. C’EST LE VÔTRE ?
(Sourire) C’est un personnage qui m’était nécessaire pour faire le contrepoint. Autant l’histoire est finalement assez sérieuse, cette investigation, ce sont des vrais personnages, tout est vrai. Mais j’ai eu besoin de réintroduire de la fiction là-dedans, en faisant un personnage un peu délirant.
Au début, il est à peu près sérieux. Il est dans son rôle d’éditeur mais plus ça avance, on se dit où il va, et plus on s’aperçoit qu’en fait lui-même est une création, il n’existe pas. Mais il se révèle être quand même l’un des personnages majeurs de l’album puisque c’est lui à la fin qui reprend le contrôle et qui trouve une morale à cette histoire, à savoir : Ok, pour chercher la vérité, mais qu’est-ce que ça nous apporte à l’arrivée, s’il n’y a pas une transfiguration et cette transfiguration c’est le rôle de la fiction, des histoires qu’on se raconte depuis des millénaires, chez les humains.

MAINTENANT QUE VOUS AVEZ FAIT CET ALBUM, TRÈS PERSONNEL, VERS QUOI ALLEZ-VOUS VOUS DIRIGER ?
En tout cas, je suis content de l’avoir fait. Ça m’a nettoyé. Je me suis vraiment amusé à manier toute cette histoire et à la mettre à distance et à en faire un sujet aussi de comédie, parce qu’à l’arrivée ça reste de la comédie. Il faut que ça reste drôle mais sincère. L’enjeu pour moi était celui-là : être sincère dans la drôlerie et drôle dans la sincérité. C’est ce que j’essaie de faire depuis le début et là j’étais embarqué dans un truc vraiment qui pouvait être plombant mais j’espère m’en être sorti avec des artifices de dessin, en faisant des choses très visuelles, très fantasmatiques, avec des décors quelquefois réalistes, quelquefois pas du tout. J’espère avoir rempli mon objectif qui était que ça reste plaisant, tout en étant vrai.
IL Y A TOUJOURS CHEZ VOUS CE MÉLANGE D’HUMOUR UN PEU DÉSESPÉRÉ…
Oui, j’essaie ça, j’essaie ça. Je crois que c’est une question de politesse par rapport au lecteur. On ne peut pas l’embarquer dans une histoire qui va le tirer vers le fond. On n’a pas besoin de ça, surtout en ce moment. Donc par politesse pour le lecteur, j’essaie que ça soit plaisant, qu’il y ait de la fantasmagorie, qu’il y ait de la fantaisie, de la drôlerie mais que ce soit une histoire vraie, sincère, qui raconte vraiment les choses.
Entretien réalisé le vendredi 28 mars 2025 à Ligugé
- Découvrez l’interview de Jean-Philippe Peyraud pour Première dame, un album scénarisé par Didier Tronchet
- Le cahier à spirale
- Scénario et dessin : Didier Tronchet
- Éditeur : Aire libre
- Prix : 23 €
- Parution : 28 mars 2025
- ISBN : 9782808507677
Résumé de l’éditeur. En examinant les divers récits qu’il a produit au cours de ces longues années, Didier Tronchet a retrouvé des figures du passé, masquées sous la forme d’avatars, de personnages idéalisés ou caricaturés. Et puis, un jour, tout est devenu clair : la fiction faisait écran, son vécu n’étant qu’une histoire à trous, qu’il a comblé, comme il a pu, autant par goût du jeu que par peur du vide. Mais ce travestissement a fini par atteindre ses limites. Armé d’un simple cahier à spirale, il décide de partir à la rencontre de ce personnage qu’il a mille fois mis en scène, jusqu’à ne plus savoir lui-même déceler le vrai du faux, cette personne dont il sait qu’elle détient forcément la vérité : sa mère. Avec cet obstacle majeur, aux allures immuables : jamais au grand jamais, il n’a eu de véritables échanges avec elle, le non-dit a régné en maître, telle une règle entre les deux, qu’il serait dangereux de briser.
Auteur de sommets d’humour comme Jean-Claude Tergal, Tronchet est aussi passé maître dans les intrigues psychologiques, nostalgiques et touchantes. Après Le Chanteur perdu et L’Année fantôme, il conclut ce cycle personnel avec Le Cahier à spirale.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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