Interview d’Usamaru Furuya

À l’occasion de sa venue en France pour le Festival du Livre de Paris de 2025, nous avons eu la chance de pouvoir interviewer Usamaru Furuya, auteur culte qui navigua entre différents éditeurs sur le sol français. Vous ne le connaissiez pas ? C’est le moment de le découvrir !

1- Comment vous portez-vous ? Est-ce que votre arrivée en France s’est bien déroulée ?

Oui, à merveille. Je viens de passer quelques jours en Italie dans un festival qui se nomme « Romics » et, après cela, je suis directement venu en France. En Italie, j’ai pu rencontrer de nombreux fans.

2- Est-ce qu’il y a quelque chose que vous appréciez particulièrement en France ?

J’ai toujours voulu venir en France, mais je n’ai jamais pu y aller car j’étais toujours très occupé. Aujourd’hui, je suis très heureux de parcourir la ville de Paris. Ce matin, je m’y suis baladé et j’ai même pu discuter avec quelques personnes. J’ai hâte d’en voir davantage !

3- Vous débutez votre carrière par des études dans l’Art pour ensuite vous diriger vers le manga. Pouvez-vous nous en parler ? Qu’est-ce qui vous a amené à emprunter cette voie ?

Il s’est passé beaucoup de choses durant mes années d’études. À l’origine, quand j’ai commencé à étudier l’Art, j’étais très intéressé par un mouvement artistique japonais, le Mono-ha, dans lequel il y a une approche assez minimaliste et concrète des choses. Il peut s’agir d’une installation au sein de laquelle on vient seulement insérer un objet ou une action. C’est quelque chose qui m’a beaucoup nourri et avec lequel j’ai énormément réfléchi.

Ensuite, je me suis intéressé à l’expression corporelle du côté de la danse. Et spécifiquement la danse Butô. J’ai étudié aux côtés de Saburo Teshigawara, un chorégraphe et scénographe japonais de danses contemporaines, et de maître Semimaru de la compagnie Sankai Juku. Et, toujours, depuis mes années d’études, je développe cette volonté de réaliser un livre. Je ne savais pas encore quelle forme lui donner, mais j’ai toujours aimé le dessin et le manga. Peut-être que ça allait aller dans ce sens ? À mes 24, 25 ans, je me suis mis à dessiner pour réaliser un manga afin d’exprimer tout ce que je ressentais. Finalement, je me suis davantage tourné vers le manga et… je ne me suis toujours pas arrêté depuis !

 

 

4- Laquelle de vos œuvres recommanderiez-vous à quelqu’un qui souhaite découvrir vos travaux et pourquoi ?

Monsieur Furuya réfléchit et échange avec son assistante.

Au Japon, beaucoup d’adolescents découvrent mon travail par le biais de Litchi Hikari Club. Au départ, ce sont surtout des lycéens qui le découvraient comme cela, mais plus le temps avance et plus la moyenne d’âge diminue. Aujourd’hui, ce sont plutôt des collégiens qui découvrent cette série. Cela me met un peu mal à l’aise car je ne pense pas que le contenu leur soit adapté. Comme la série a déjà acquis une certaine popularité, je pense que les lecteurs découvrent la série par le cosplay et les fanarts, que l’on peut voir passer sur X ou Tik Tok.

Je remarque une certaine différence entre mon lectorat japonais et celui de l’étranger. Au Japon, le lectorat est composé à 90% de femmes. À l’étranger, on retrouve des personnes plus âgées et surtout des hommes. Les œuvres qui leur parlent le plus sont La Musique de Marie et La déchéance d’un homme.

 

Litchi Hikari Club – Usamaru Furuya

 

5- Lorsque l’on s’intéresse à vos travaux, le nom de Suehiro Maruo apparaît souvent. Qu’est-ce qui vous fascine chez lui, humainement comme artistiquement ?

J’ai ressenti un profond choc quand j’ai découvert ses travaux à mes 17 ans. Il y a un mélange de violence et de saleté qui produit, finalement, une grande beauté. À peu près à la même période dans ma vie, je me suis rendu à la pièce de théâtre Litchi Hikari Club interprétée par Tokyo Grand Guignol pour laquelle il réalisait l’affiche. Il était acteur de la pièce en y interprétant le personnage du marquis de Maruo. Également au même moment, je m’intéressais beaucoup à la musique indépendante et underground. Maître Maruo réalisait les jaquettes de différents groupes et, notamment, celui d’AUTO-MOD, un groupe de rock gothique japonais qui s’est formé dans les années 1980. C’était une star dans ce milieu-là.

 

 

Au début de ma carrière, l’influence de Maruo n’était pas manifeste. Il a fallu une bonne dizaine d’années pour que je me tourne vers les choses qui m’ont vraiment marqué lorsque j’étais plus jeune. Notamment, la pièce Litchi Hikari Club et le style de Maruo. En travaillant sur Litchi Hikari Club, j’ai vraiment voulu y mêler toutes les choses qui me plaisaient à l’époque. Notamment, l’esthétique du magazine Jenet, qui doit prendre son nom de l’artiste du même nom : Jean Genet. C’est un magazine qui propose un grand nombre de boy’s love (histoires homosexuelles entre deux hommes) et, notamment, des mangas de Moto Hagio. L’imaginaire de ce magazine se tournait souvent vers de jeunes gens qui découvrent et vivent l’Amour. Autrement, ce que j’ai le plus pris de Maître Maruo est sa manière de dessiner les bouches.

 

Le cœur de Thomas – Moto Hagio

 

6- Aujourd’hui, on ressent cette même fascination mais pour vous chez d’autres auteurices. Je pense, ici, à Yama Wayama. Comment ressentez-vous cela ? Qu’est-ce qui vous frappe dans ses travaux ?

Je pense que c’est dans l’ordre des choses. L’Art a toujours fonctionné dans ce sens. On s’inspire de choses qui nous marquent puis on se les approprie pour réaliser des travaux très personnels qui inspireront, à leur tour, d’autres artistes. C’est à la fois très naturel et pas toujours identifiable. Par exemple, je considère que Maître Osamu Tezuka a nourri mon travail, mais il est compliqué de trouver une trace de son influence dans mes travaux. Le fait d’être une source d’inspiration pour d’autres auteurices me rend très fier et heureux.

 

Litchi Hikari Club Collaboration – Yama Wayama & Usamaru Furuya

 

7- Dans une interview que vous accordez au magazine ATOM en 2017, vous évoquez votre intérêt tout particulier à chercher les émotions cachées et la profondeur des sentiments de vos personnages. Dans vos travaux, vous le travaillez par le biais de personnages mineurs. Pouvez-vous nous parler de ce choix et de l’importance que ça a pour vos récits ?

Quand je conçois un manga, ce n’est pas le scénario qui m’intéresse, mais davantage l’univers et ses personnages. Il ne s’agit pas tellement pour moi de réfléchir, mais surtout de plonger dans cet univers, de me mettre à la place des différents personnages. Chacun des personnages ont des personnalités très différentes de la mienne. Tout l’enjeu est de comprendre au maximum ses personnages pour les retranscrire sous la meilleure forme. Ce travail de construction de personnage ne se passe pas par le biais de la création d’un groupe sanguin, d’une relation familiale ou d’une date d’anniversaire, mais davantage dans l’instinct et l’émotion.

8- Dans un grand nombre de vos travaux, la religion a une place importante. On l’observe, davantage, dans « La Croisade des Innocents« . Pouvez-vous nous en parler ?

 

La Croisade des Innocents – Usamaru Furuya

 

Ce n’est pas tellement le sujet de la religion en soit qui m’intéresse, mais davantage le fait que les personnages soient animés par des convictions très fortes qui les amènent à rencontrer des ennuis. Dans La Croisade des Innocents, on observe que l’église peut être autant un soutien qu’un ennemi. Mais la religion n’est pas le sujet. Dans Litchi Hikari Club, le groupe d’enfants peut être associé à une secte. Cela permet de montrer que le fanatisme et leurs idéaux qui portent ces personnages se heurtent à la réalité. Le thème de la religion n’est qu’un prétexte pour mettre tout cela en forme.

9– Dans « La Musique de Marie » ou dans « Litchi Hikari Club« , on remarque que vous dessinez une technologie très mécanique. Existe-t-il une raison particulière à ce choix ? Pourquoi ne pas avoir choisi de représenter le virtuel et l’électronique ?

 

La Musique de Marie – Usamaru Furuya

 

En fait, j’ai une passion qui tient presque du fétichisme à l’égard de la mécanique. Je suis un passionné de vieilles motos et, notamment, des Britanniques. Je possédais une Triumph de 1959, une Norton de 1962 et une moto de la marque BSA Motorcycle.

Ce qui me fascine dans ces machines, c’est l’aspect très concret de leur fonctionnement. Il est très palpable. C’est démontable, réparable quand quelque chose ne va pas. On peut aussi sentir l’huile de moteur. C’est cette manière dont les rouages s’emboîtent et s’entraînent les uns avec les autres qui me passionne dans la mécanique.

10– « Wsamarus 2001 » (inédit en France) en passant par « Litchi Hikari Club Collaboration« , vous réalisez des ouvrages en collaboration avec Taiyou MatsumotoTetsuya Chiba ou encore Yama Wayama. Est-ce que vous vous prêtez encore à ce genre d’exercice sans pour autant que cela soit édité ? Il y a des auteurices qui vous ont marqué récemment ?

Couverture de Wsamarus 2001 d’Usamaru Furuya

Aujourd’hui, tout n’est plus vu de la même manière sur ce genre de création. Je ne me prête plus à ce genre de travaux.

11- Très bientôt, c’est Naoki Urasawa qui fait son retour en France avec le festival de la bande dessinée d’Amiens. Je ne sais pas si vous l’avez lu sur 20th Century Boys, mais j’ai immédiatement pensé à ce titre en lisant « Notre Hikari Club ». Le robot, le vieux monsieur qui rencontre un génie souhaitant conquérir le monde, un groupe d’enfants…etc. Est-ce une coïncidence ?

Pour être honnête, je n’ai pas lu au-delà du tome 3 de 20th Century Boys. Je pense que c’est une coïncidence !

 

 

 

Un grand merci aux éditions IMHO, à Amamiya et à Monsieur Furuya pour le temps qu’ils m’ont accordé pour cette interview réalisée le mercredi 09 avril 2025.
Un grand merci à Lev et Arnaud sans qui certaines questions auraient été sans réponses.
Article posté le lundi 12 mai 2025 par Noissape

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À propos de l'auteur de cet article

Noissape

Très fan de Kotteri. "La passion guide ceux qui jouissent de la vie."

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