Marc Boutavant, rencontre avec le dessinateur de Ariol

Nous sommes allés à la rencontre de Marc Boutavant pour lui poser des questions sur Ariol, sa superbe série scénarisée par Emmanuel Guibert. Nous avons aussi parlé de son parcours, de ses livres Jeunesse et des adaptations télévisuelles de ses albums. Plongée dans l’univers de cet auteur talentueux, chaleureux et malicieux.

Marc Boutavant, plus jeune, est-ce que vous avez été baigné dans la monde de la bande dessinée ?

J’ai complètement été baigné dans le monde du 9e art. J’en ai mangé des quintaux et des quintaux de feuilles et d’encre. La bande dessinée que je consommais le plus c’était les journaux de Mickey dans lesquels il y avait de vraies merveilles dont notamment Le père Lacloche et La famille Glougloub. J’étais sensible aux styles de dessins différents.

Dans le village de Bourgogne, j’habitais près d’une décharge où j’allais avec mes frères et dans laquelle je trouvais énormément de Journaux de Mickey. Dans le village d’à côté, il y avait un marché d’occasion où j’ai acheté beaucoup de bandes dessinées américaines, de super-héros. Mon grand frère dessinais déjà beaucoup à l’époque.

[Mon frère] : « Je lui dois énormément ! »

Est-il illustrateur ?

Oui, il signe sous le nom de Pierre Caillou des albums Jeunesse. J’ai passé 18 ans à copier sur lui et j’ai tenté de dépasser le modèle.

Je lui dois énormément ! Il m’a poussé souvent, notamment en me disant que ce que je faisais était mauvais. Ça me forçait donc à progresser. Il m’a aussi dit à 18 ans  : « Pourquoi tu ne dessines pas ? ». C’était étonnant parce que je n’y avais jamais pensé. Je voulais faire médecine mais il m’a dit que c’était trop dur et qu’il valait mieux que je dessine. J’y suis donc allé avec son autorisation.

Vous avez publié votre premier album Jeunesse en 1999 : Le soleil à petits pas. Qu’avez vous fait entre-temps ?

Je suis partie faire une école privée de dessin à Paris. Je ne savais pas ce que j’allais y faire mais j’imaginais que j’allais dessiner. Avant tout, cela m’a permis de quitter mon village et de changer de vie. Quand nous sommes tous arrivés, on nous a dit : « Le dessin c’est de la merde, vous n’êtes pas venus là pour dessiner ». J’ai donc fait de tout sauf du dessin mais plutôt de la typographie et de la photo…

Néanmoins je continuais toujours de dessiner à côté. Ensuite, je suis partie dans un truc de communication en faisant travailler des illustrateurs. J’aimais beaucoup, c’était très intéressant. Je me suis alors vue graphiste, j’ai réussi à placer des illustrations et ce de plus en plus entre 22 à 30 ans, sur différents supports.

Je suis aller voir chez Actes Sud et j’ai publié ces deux albums documentaires sur le soleil et l’écologie. Je m’achète une Wacom et en une demie-heure je maîtrise à peu près cet outil. C’est ainsi que j’ai réalisé ces deux livres.

  • Ariol, avec Emmanuel Guibert (13 volumes – BD Kids)

L’année suivante marque le début de Ariol. Comment avez-vous rencontré Emmanuel Guibert ?

Je me rends à l’Atelier des Vosges où travaillaient Emile Bravo, Lewis Trondheim, Christophe Blain, David B., Joann Sfar, Frédéric Boilet, Emmanuel Guibert et Marjane Satrapi. Emile – mon ami depuis 10 ans – m’y fait entrer.

J’étais le seul à ne pas faire de la bande dessiné dans cet atelier et parfois je me demandais ce que je faisais là. Je découvrais une énergie positive, une émulation visible et palpable. Je continuais l’illustration (depuis 8 ans) mais je n’avais pas envie de faire de la BD. Je dessinais à l’inspiration, à l’acrylique.

Puis je pars créer un autre atelier composé uniquement d’illustrateurs, deux stations de métro plus loin. J’y travaille encore. Emmanuel qui cherchait un illustrateur pour ses histoires de Ariol – ses souvenirs d’enfance – après avoir tenté lui même de les dessiner, a pensé à moi ! Mon trait était beaucoup moins rond que sur ses essais. Dans les premières planches Ariol et Ramono sont des adolescents de 13 ans. J’hésite une semaine avant de dire oui.

« Lorsqu’il a terminé un scénario, il n’y a rien à changer, tout est excellent ! »

Comment se déroule votre travail avec Emmanuel ? Y-a-t-il des interactions entre vous ?

Emmanuel m’envoie les cases story-boardées, les dialogues et les indications nécessaires. La première fois où je les ai reçu, je ne savais rien de tout cela. Lorsqu’il a terminé un scénario, il n’y a rien à changer, tout est excellent !

A l’origine, mes latitudes furent de donner la forme aux personnages. Le design d’ailleurs a beaucoup évolué en 18 ans. Mon personnage que j’adore c’est Bisbille que j’ai trouvé, je lui ai mis des lunettes roses : elle est toute mimi. Je suis libre à partir du moment où j’ai le scénario et que je suis ses indications.

L’interaction se situe ailleurs. Je peux glisser des détails dans les décors comme dans les épisodes où Ariol est en vacances chez ses grand-parents et où j’ai dessiné une caravane au fond du jardin. Emmanuel a imaginé une histoire 8 ans plus tard où Ariol joue dedans avec deux filles. Je place donc des éléments et souvent il rebondit dessus.

Quelles valeurs pour Emmanuel et vous sont importantes à véhiculer dans les récits ?

La première histoire qu’il a écrite est de la même qualité que celles qu’il imagine aujourd’hui alors que moi, ce n’était pas très bon, c’était très mauvais. Il m’a fallu du temps pour être à l’aise et trouver la forme quasi définitive des personnages.

Emmanuel a inventé une série, un univers qui parle à tout le monde, à toutes les générations. Ariol plaît aux enfants, aux parents et aux grand-parents. C’est très rare ! Cela tient avant tout à la qualité d’enfance que Emmanuel a eu, avec ces tranches d’âge.

Cette relation entre Ariol et ses grand-parents c’est quelque chose que je ne connais pas et donc je n’étais pas super à l’aise au départ. Son amour pour ses grand-parents qu’il met dans Ariol, je ne savais pas vraiment quoi en faire. Puis j’ai appris et je suis content d’avoir pu faire passer ces sentiments par mon dessin.

Il met aussi de plus en plus de thématiques politiques et sociétales dans ses récits. Dans le dernier volume, il y a une histoire avec les Roms ainsi qu’une histoire où son oncle embauche une oie.

« La vraie grande fierté, c’est à la fin de l’année lorsqu’elles sont compilées en album »

Comme Ariol paraît tous les mois dans J’aime Lire, les épisodes font 10 pages. Est-ce un atout ou est-ce délicat de tenir ce style de format ?

Depuis 18 ans, tous les mois, ce n’est pas simple de tenir le rythme. Je mets 7 jours pleins pour le faire en moyenne. Mais c’est aussi selon l’histoire, comme dans l’anniversaire d’Ariol où il y tous les personnages, tous ses amis, cela prend plus de temps et va s’allonger sur 10 jours. La répétition dans les cases ralentit mon énergie. Alors que quand cela change à l’intérieur de l’histoire, c’est plus excitant et je vais plus vite. Mine de rien, c’est toutes les trois semaines et j’ai l’impression que cela revient plus souvent, tous les 10 jours.

Quand je reçois l’histoire, je suis heureux, quand je dois m’y mettre c’est une tannée et quand j’ai terminé, je suis content. La vraie grande fierté, c’est à la fin de l’année lorsqu’elles sont compilées en album. Je suis toujours étonné par l’objet, je trouve cela très beau. Je suis fier d’avoir tenu tout ce temps là, c’est une très belle collection.

« Il y en a un autre qui me tient particulièrement à cœur c’est N’y a-t-il personne pour se mettre en colère ? avec un texte somptueux de Toon Tellegen »

En travaillant 10 jours sur Ariol, est ce que cela vous laisse du temps pour travailler sur autre chose ?

Oui, il faut absolument que je me laisse ce temps là. C’est pourquoi, je suis hyper en retard sur pleins de projets. C’est ma respiration d’illustrer autre chose. Je suis fier par exemple de Chien pourri que je réalise depuis 4 ans. Cette série d’albums est dessinée différemment, pensée aussi différemment. Il y en a un autre qui me tient particulièrement à cœur c’est N’y a-t-il personne pour se mettre en colère ? chez Albin Michel avec un texte somptueux de Toon Tellegen, un auteur hollandais.

Est-ce que vous réalisez tous vos albums avec une palette numérique ?

Oui depuis 1999 et ce fameux album Le soleil à petits pas. Avant quand je dessinais, je mettais tellement de force et de sueur que même si c’était bien, je n’arrivais pas à le ressentir. A partir du moment où j’ai commencé sur la Wacom, j’ai tout bazardé et depuis je n’utilise que cela.

Au début, je faisais n’importe quoi mais comme je prenais tellement de plaisir à le faire que même si ça ne plaisait pas, j’adorais le faire donc ça n’avait pas d’importance.

« Lorsque que j’ai imaginé mon personnage de Mouk, on se demandait ce que c’était que ce petit ours »

En quoi l’anthropomorphisme est important dans Ariol ?

Cela règle tellement de questions d’identification. Il y aussi des qualités que l’on prête aux animaux, Emmanuel va pousser un peu le curseur : Ramono a un côté petit porcelet mal élevé par exemple. Cela peut faire un peu cliché mais ce n’est pas si grave parce qu’il y a une finesse ailleurs qui va fonctionner. Il est à fond pour utiliser les qualités animales.

Lorsque que j’ai imaginé mon personnage de Mouk, on se demandait ce que c’était que ce petit ours. Je ne comprenais pas très bien que je venais de faire un ourson. C’est un truc d’enfance, on le sait pertinemment. L’ours c’est un méga symbole de l’enfance usé jusqu’à la corde mais il existe encore.

Regardons ensemble certaines choses spécifiques dans Ariol. Chacune des histoires s’ouvrent sur une illustration pleine-page. Pourquoi ce ressort narratif ?

Ariol de Emmanuel Guibert et Marc Boutavant (BD Kids)

Vous cultivez mon illégitimité tout simplement parce que Emmanuel l’utilisait déjà dans Sardine de l’espace. De la même façon, le fameux gaufrier vient de Lewis Trondheim. En plus, cela semble judicieux puisque les histoires sont prépubliées dans J’aime Lire.

Les choses dont je suis fier c’est d’avoir fait cette bande dessinée tout en numérique et ensuite lorsque le dessin animé a été mis en place la première saison par Folimage. Je me suis dit qu’ils allaient me faire accélérer.

Le dessin animé a cette vertu de simplifier, de dynamiser et de redesigner, augmenter l’aspect un peu flou et je me suis dit que j’allais pouvoir en bénéficier. Mais ils ont été à la peine parce qu’ils avaient pris les premiers Ariol pour le design des personnages et que ce sont ceux que j’ai le moins réussis. J’ai donc mis les bouchées doubles et je les ai alimenté notamment en décor. Je copie-colle dans les cases le décor et je mets mes personnages dessus pour qu’ils évoluent dessus, comme un dessin animé. Ils utilisaient ainsi mon décor tel quel. Cela fait gagner du temps mais aussi de la qualité à la bande dessinée comme un petit théâtre.

Tome 13, Page 25 : Batégaille se réveille, dans lequel vous réinterprétez un tableau dans un musée.

Ariol 13 de Emmanuel Guibert et Marc Boutavant (BD Kids)

Comme j’utilise ce fameux copier-coller, pour cette histoire je vais mettre le paquet sur ce tableau. Comme j’y ai passé beaucoup de temps, ça me donnait la légitimité de le dupliquer une vingtaine de fois.

Tome 13, page 85 : Jour de pêche. Le découpage de cette séquence était d’ailleurs visible dans l’Exposition sur Emmanuel Guibert à Angoulême. Je trouve cette barque magnifique.

Ariol 13 de Emmanuel Guibert et Marc Boutavant (BD Kids)

Pour moi, c’est le même réflexe dont je parlais précédemment : c’est quelque chose dont j’avais vraiment envie de dessiner, c’était excitant. La barque a du bois pourri, des éclats de peinture et comme on allait la voir beaucoup, j’allais vraiment bien la bosser. Dans cette case, j’aime surtout un autre détail : la cuve à fioul derrière le thuya.

Tome 13, page 65 : Canards solidaires. Vous abordez la question des Roms, sous un angle singulier parfait pour les enfants.Ariol 13 de Emmanuel Guibert et Marc Boutavant (BD Kids)

Emmanuel part toujours de petites choses qu’il a vécu, des choses réelles. En plus, il avait déjà traité de cette thématique dans un livre (Les nouvelles d’Alain). De mon côté, je trouvais cela vraiment génial de dessiner autre chose. Il m’a demandé de faire plus sale parce que je ne m’étais pas rendu-compte que je n’avais pas été assez loin. Il fallait qu’ils soient plus inquiétants.

J’ai aussi trouvé cela super que le papa d’Ariol lui dise de faire attention à son sac. Evidemment que ce n’est pas du premier degré chez Emmanuel, mais qu’il rapporte un constat que font beaucoup de personnes vis-à-vis de ces communautés.

L’univers de Ariol s’est beaucoup enrichi : série télévisée sur TF1, des jeux de société et des livres-jeux. Comment avez-vous reçu tout cela ?

Je reçois tout cela positivement. Je favorise tout cela, je n’ai pas envie de tout contrôler. Parfois, quand cela est nécessaire, je travaille sur ces objets, notamment les jeux de société. Les premiers retours ne me plaisaient pas, j’y ai donc mis ma patte, textes y compris.

En ce qui concerne le dessin animé, j’adore la nouvelle saison diffusée depuis septembre parce qu’elle est calée sur les dernières années de Ariol. Elle est réalisée par Hélène Friren qui a fait un super boulot, tout en numérique avec des gens qui savent bosser !

« J’essaie de faire mon travail dans l’optique de rendre ce que j’ai reçu en lisant »

En quoi vous adresser aux plus jeunes lecteurs est important ?

J’essaie de faire mon travail dans l’optique de rendre ce que j’ai reçu en lisant. Par les lectures, les dessins, tout ce que l’on peut observer. c’est un accompagnement d’enfance. Je connais des personnes qui n’ont pas grandi avec la télévision, les livres, les bandes dessinées, c’est étonnant. Pour moi, ça génère tellement de chose, ça favorise l’imagination, ça crée le cocon de son enfance et moi j’ai envie de participer à cela.

Lorsque les parents ou les enfants me disent à quel point ils ont adopté les personnages ou les univers, je me dis que ça vaut le coup de faire ce que je fais.

Comment recevez-vous toutes les remarques positives de la part des enfants, toute cette énergie ?

C’est le carburant que l’on va tous chercher lorsque l’on fait des dédicaces notamment. Je veux toujours être disponible pour ces séances, c’est important pour moi. Je ne fais jamais cela en souffrant, c’est un peu mystique. Les enfants sont là, ils discutent pendant ces moments, ils regardent vraiment avec leurs yeux.

Le phénomène s’est amplifié avec le dessin animé. Etonnant aussi de voir ses propres personnages s’animer. Est-ce que c’était quelque chose que vous aviez en tête plus jeune ?

Oui carrément ! Ça me faisait rêver ! J’étais juste un peu exigeant quant à la qualité et le respect de l’œuvre originale. Je voulais que ce soit approprié et amélioré.

Entretien réalisé le vendredi 26 janvier 2018
Article posté le samedi 17 février 2018 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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