Mathieu Siam, entretien avec l’auteur de Arc-en-ciel

Transmettre, créer du lien et faire la fête tel est le cœur de Arc-en-ciel, le nouveau livre illustré de Mathieu Siam. Nous sommes allés à sa rencontre pour parler de son parcours, de Galet son précédent ouvrage, des éditions Comme une orange, ainsi que de son nouveau petit bijou narratif et graphique. Plongée dans l’univers de cet auteur pictavien enthousiaste, altruiste et bienveillant.

1) Mathieu Siam, quel a été votre parcours dans le domaine de l’illustration, des études de dessin ?

Je n’ai pas fait d’études de dessin. Le dessin chez moi cela a été cyclique. Quand j’étais à la maternelle, je fus exposé à la mairie de mon village parce que j’avais réussi à faire des mélanges de couleurs très douces. Ma mère était fière !

Du CM2 jusqu’à la fin du lycée, ce qui revenait beaucoup c’était : «sale». J’aimais dessiner mais j’appuyais trop sur mes crayons et je gommais mal, mais j’ai persisté. Le dessin était là mais je ne le cultivais pas.

Quand je suis arrivé à la fac – en face de la mer – j’ai fait des pastels, du pictural. Cela a de nouveau été mis entre parenthèses parce que j’ai eu des enfants et mon métier me prenait du temps. Puis à l’âge de 35 ans, je me suis dit que si je voulais aller assez loin dans ce domaine et de créer mes propres œuvres, il fallait que j’apprenne. J’ai donc suivi des cours de dessin de Michel Bona et de Xavier Jallais sur Poitiers.

J’ai aussi rencontré des personnes bienveillantes à qui je dois énormément : Philippe Ory, coloriste de Bouzard. Ces gens m’ont d’abord appris le dessin et à avoir confiance en moi, me dire qu’un dessin n’est jamais mauvais et qu’il devait se cultiver. Il y aussi eu Laurence Ory, son épouse, qui est dans le même esprit et qui m’a dit  : « si tu fais un tâche et que tu as ce trait-là, prends-le comme une force ». C’est comme cela que je me suis affranchi de toutes les années d’école que je n’ai pas faites et ce qui m’a permis d’arriver jusqu’à un niveau de publication.

Je suis encore assez souffreteux sur mon dessin, je ne suis pas toujours à l’aise. Je suis content du résultat final mais il y a toujours quelque chose de laborieux dans la phase de réalisation et j’ai des moments de doutes.

Moebius disait : «on met 15 minutes à faire un dessin et il va mettre 20 ans à vous regarder». Il y a une forme de pression qui est de dire : «j’ai fait ça, est-ce que je peux le porter, le montrer ?» C’est difficile de se mettre à nu, surtout lorsque l’on est autodidacte.

Cela fait 7 ans que je dessine tous les jours, j’anime aussi un atelier de modèles vivants sur Poitiers et maintenant, je sens bien que ma main répond.

2) Quelles études avez-vous effectué ?

Des études de mathématiques qui m’ont conduit à être informaticien. A l’âge de 35 ans – cette fameuse année de basculement – et alors que j’étais dans le monde du livre (je chroniquais, j’étais bénévole à 9e Art en Vienne) – je me suis demandé comment je pourrais être professionnel et j’ai donc fait une Licence des métiers du livre, à distance, le soir, puis un Master en littérature de jeunesse. J’ai écrit mon mémoire, mais je n’ai fait que le M1. Ce moment correspondait aussi à la réalisation de Galet, d’où cette volonté de ne pas poursuivre.

Je travaille à temps partiel dans la fonction publique d’Etat sur Poitiers. Tant que l’on ne me demande pas de choisir l’un ou l’autre, je continue comme cela.

« Je voulais à la fois parler aux enfants mais aussi aux adultes, mais cela je ne voulais pas que ça soit caché. J’avais besoin de m’adresser à tout le monde »

3) Comment Galet s’est-il retrouvé au catalogue de Comme une orange ?

Comme une orange a une ligne éditoriale assez singulière parce que leurs ouvrages ont plusieurs niveaux de lecture, c’est ce qui m’a tout de suite séduit, ainsi que le format des publications mais aussi les personnes qui font vivre cette maison d’édition : Marie Deschamps et Eric Wantiez qui m’ont permis de me concrétiser. Ils m’ont tendu la main. Je leur ai expliqué ma démarche, l’histoire de Galet et pourquoi je la voyais chez eux. Je voulais à la fois parler aux enfants mais aussi aux adultes, mais cela je ne voulais pas que ça soit caché. J’avais besoin de m’adresser à tout le monde.

« Dans Arc-en-ciel, personne ne perçoit la même chose et c’est ce qui me plaît »

4) Après l’enfance et la mer dans Galet, comment l’idée de Arc-en-ciel a-t-elle jailli ?

Après la publication de Galet, la scénariste Marie Gloris Bardiaux-Vaïente m’a proposé de travailler sur un album sur le thème des codes de la bande dessinée dans le milieu universitaire. Cela m’a fait du bien. L’album va sortir prochainement.

Ensuite, Servane m’a demandé une illustration pour Emulsions, un livre un peu érotique. Mon risque c’était de faire : « Galet à la campagne, Galet à la montagne… » Le fait d’aller dans un article scientifique et dans l’érotisme, cela me permettait de ne pas m’enfermer et de me dire que j’en étais capable.

Dans cette même démarche, j’ai voulu réaliser une bande dessinée de reportage sur les stéréotypes des métiers de 104 pages. J’en ai fait 64, j’étais content du résultat mais je fus submergé par un doute immense qui était la légitimité de mon livre et à qui je voulais l’adresser. Je n’ai pas trouvé les réponses.

Je travaille dans une association qui fait du «lien», dans mon village. Nous nous amusons énormément, nous prenons du plaisir à discuter avec toutes les générations, avec les anciens et avec les jeunes. Je me suis dit que j’avais envie de témoigner de cela. Arc-en-ciel est né du respect de ceux qui font des choses, des événements, de ceux qui créent du lien. Il y avait aussi l’envie de parler de l’art du portrait.

Dans l’album, il y a trois ficelles : le lien et l’amitié de ce lien, le portrait – comment créer un dessin, sous quelle forme, avec quelle matière – et la fin de vie. Dans le terme fin de vie, il y a aussi la vie.

J’ai essayé d’être exigeant – je peux concevoir dans mes livres que je puisse perdre une partie de mon lectorat – comme avec Galet. Des enseignants me disaient parfois : «les élèves ne comprennent pas» alors que finalement en creusant un peu, si. Dans un livre, il faut que la lecture soit fluide mais qu’après on n’est pas tout vu, ce n’est pas très grave. Dans Arc-en-ciel, personne ne perçoit la même chose et c’est ce qui me plaît.

« Dans mon livre, le sujet de la fin de vie n’est pas grave parce qu’il y a cette légèreté »

5) Pourquoi avoir voulu établir un schéma narratif de conte de répétition, avec toujours la même structure ?

J’ai réfléchi l’histoire comme une comptine. Mon idée c’est que l’on était dans la fête. Je voulais faire quelque chose de chantant, de rythmé et cela apportait tout de suite quelque chose de gai. Dans mon livre, le sujet de la fin de vie n’est pas grave parce qu’il y a cette légèreté.

La structure, la petite rime, et le fait de toujours commencer par les lumières flamboyantes, cela donne de la gaieté et de la légèreté au texte.

« C’est l’échange, le partage, une insouciance… la vie quoi ! »

6) Pouvez-vous nous présenter Rainette et le Vieux chêne ?

Je voulais un lien d’amitié différent. J’aurais pu choisir un oiseau ou un écureuil qui ont des liens logiques avec un arbre mais avec Rainette, il y avait déjà quelque chose de contre-nature. Comme je voulais marquer ce lien, il fallait qu’il ne soit pas naturel. Il était donné et généreux ce lien-là.

Rainette, elle est altruiste et en même temps, elle prend énormément de plaisir à ce qu’elle fait. Dans les éléments de la fête, elle prend autant de plaisir à se faire plaisir qu’à faire plaisir. C’est l’échange, le partage, une insouciance… la vie quoi !

Le vieux chêne est sur le départ ; il est dans ses souvenirs plaintifs. Lorsque l’on prête l’attention à des personnes âgées, il y a ce discours plaintif extrêmement présent. Ils ont une souffrance physique et ils le disent parce que cela doit sortir. Il peut y avoir aussi un problème de solitude et d’affection.

L’idée à travers le texte c’est que le Vieux chêne se réinvente. Au départ, il est dans la plainte, la complainte puis il va prendre conscience de ce que l’on fait pour lui et va se dire qu’il a un autre rôle. Je veux dire à toutes les personnes âgées qui ont parfois l’impression d’être inutiles que la vie ne s’arrête pas à leur état physique ni à leur environnement premier et que ce n’est pas figé.

« Tout le monde peut écrire un mot ou dessiner. Le don, le plaisir et la simplicité caractérisent ce cadeau »

7) Quelle sont leurs relations ?

C’est vraiment une amitié, contre-nature, mais c’est une amitié, notamment de vouloir faire en sorte que l’autre soi mieux. L’accompagnement de Rainette sur sa fin de vie, elle le fait en le consolant, en lui offrant des dessins. J’aime l’idée du dessin : ce n’est pas médical et tout le monde peut en faire. Tout le monde peut écrire un mot ou dessiner. Le don, le plaisir et la simplicité caractérisent ce cadeau. Avec nos anciens, on peut être dans la simplicité, sans être dans le médical.

Le vieux chêne est dans la transmission : de ses histoires, de son final et des couleurs qui vont permettre à Rainette de se révéler en tant que dessinateur.

8) Il a beaucoup d’interactions entre les espèces animales et végétales. Pourquoi est-ce important ? Pourquoi convoquer différentes espèces ?

Dans une fête de village, on se mélange, on se rencontre, on crée ce lien. Mettre des animaux différents c’est pour cela. Je mets une araignée à contre-emploi, il y a des fourmis aussi… On est dans des échelles différentes. On est tous ensemble autour de quelque chose, c’est mon idée première.

« Un portrait dessiné ce n’est pas qu’une représentation mais c’est aussi une émotion; c’est aussi représenter l’autre à travers son dessin »

9) Le dessin en tant qu’art est central dans l’histoire, pourquoi cette volonté ?

Une fois que j’ai ma trame, mon sujet, j’ai voulu l’épaissir et il m’a semblé important d’avoir ce lien au dessin. Rainette à chaque double-page va offrir un dessin au Vieux chêne. Il est à chaque fois graphiquement différent. L’idée c’est de dire aux lecteurs : je vous montre un dessin qui va véhiculer une émotion. Je pars de quelque chose de très léché et soigné dans le premier dessin pour arriver à quelque chose de très abstrait dans le dernier. Il faut juste que le lecteur ne soit pas dérouté face à ses changements. Un portrait dessiné ce n’est pas qu’une représentation mais c’est aussi une émotion; c’est aussi représenter l’autre à travers son dessin.

Rainette dit d’ailleurs : «un dessin, c’est un mensonge qui dit la vérité». Cette phrase de Picasso montre que forcément il y a une interprétation de la main, de l’œil mais c’est une vérité parce qu’il y a une intention.

10) Pour élargir, ce sont les Arts en général qui sont magnifiés dans Arc-en-ciel. Pourquoi ?

C’est aussi ça la plus pure réalité. Je suis en pleine réalisation d’un spectacle autour de Arc-en-ciel qui sera dévoilé le 9 juin. Chaque double-page est mise en musique. Il y aura trois conteurs et quatre musiciens. Avec eux, nous avons cherché quelle émotion correspondait à ces pages et comment la retranscrire en musique. Par exemple, pour l’abstrait on est sur du free jazz ou on finit par une valse…

11) Les couleurs sont pétillantes, sont un feu d’artifice (même la nuit). Pourquoi avoir voulu jouer autant avec elles ?

Sur Galet, je n’étais que sur du bleu, même s’il y a 20 bleus différents, il n’y avait que du bleu. Le thème de ce livre qui pouvait me sembler un peu triste, je devais dans sa forme en faire quelque chose de joyeux ; donc les couleurs procèdent à cela. C’était un vrai défi de mettre de la couleur.

Je suis content du résultat, surtout parce que je me suis amusé graphiquement. J’ai travaillé avec des trames de risogravure, ce qui m’a permis de trouver ma matière et à partir de cela, j’ai joué. En cela, Arc-en-ciel, c’était très ludique. Je ne connaissais pas cette technique et donc j’ai tâtonné. Je suis content parce que je pense être arrivé à une singularité, des choses que je n’ai vu encore nulle part.

12) Les techniques sont donc très variées dans le livre.

Le lien est fait par la risogravure et viennent à l’intérieur se dispatcher les portraits, qui eux sont très différents. Ça pourrait créer une brutalité ces changements, mais cela est amené en douceur.

J’espère que cela va déclencher un regard du lecteur : «ah tiens, pourquoi il représente l’arbre comme ça ? Qu’est-ce que cela me dit sur l’arbre ? Qu’est-ce que cela me dit sur Rainette ?».

« J’ai énormément d’affection pour ces gens qui donnent du temps, qui peuvent parfois se perdre, qui s’usent ; c’est magnifique ! »

13) Le chêne sait qu’il vieillit, qu’il va s’éteindre. Vous dédiez votre album aux aidants, à ceux qui accompagnent vers la fin de vie. Pourquoi était-ce important pour vous ?

On peut penser aux médecins, aux infirmières, aux psychomotriciens mais j’avais aussi envie de l’élargir aux éducateurs. Toutes ces personnes qui sont à ce point altruistes, je trouve cela admirable. C’est beau, ce lien qui se crée entre deux personnes. Même s’il est subordonné à un salaire, ce n’est pas n’importe qui, qui est capable de le faire.

J’ai vu mon père accompagner son beau-père, c’est un vrai don. Physiquement et psychologiquement, c’est fort et c’est déroutant, c’est une vraie épreuve. J’ai énormément d’affection pour ces gens qui donnent du temps, qui peuvent parfois se perdre, qui s’usent ; c’est magnifique ! Je travaille avec des ordinateurs, s’ils ne vont pas bien, je le reformate et c’est facile, mais ce n’est pas possible avec des humains.

« On ne peut pas se contenter d’être vieux et d’attendre »

14) Qu’est-ce qui vous intéresse dans la transmission inter-générationnelle ?

On a tous notre chemin, mais on a tous des personnes qui nous guident. Il se trouve que les anciens, nous les voyons moins pourtant ils ont beaucoup de choses à dire mais souvent on va moins vers eux pour les écouter.

L’idée c’était de dire qu’ils ont des choses à nous dire et de dire aux anciens qu’ils ont des choses à nous dire. On ne peut pas se contenter d’être vieux et d’attendre.

La transmission est autant valable pour la personne qui reçoit que pour l’émetteur. Même dans ses ultimes mots, le Vieux chêne aura pu faire passer un message. Une personne âgée dans sa maison de retraite ou dans son EPHAD, peut être qu’elle va pouvoir faire une rencontre et raconter.

Je monte un autre projet qui touchera en même temps des élèves de maternelle et des personnes âgées afin de les mettre en lien autour de Arc-en-ciel. Les enfants réaliseront des dessins et les anciens diront une phrase. Cela sera mis en relation autour d’un arbre. Ça vaut ce que ça vaut, mais ça veut dire que ça ne s’arrête pas. Tout évolue, tout bouge.

15) Pourquoi est-ce important pour vous de vous adresser aux plus jeunes ?

Parce que d’abord c’est l’avenir. Je n’invente rien mais je veux mettre un doigt dessus. L’envie d’écoute, de donner ou de transmettre, cela existe depuis tout le temps mais j’ai envie de le dire de façon poétique.

Dans mon rôle d’auteur, j’ai envie d’être bienveillant avec les enfants qui créent. Je veux leur faire comprendre qu’il n’y a pas de virtuose, que tout est beau lorsqu’ils créent. «Tu veux dessiner, dessine !», il n’y a pas de mauvais dessin. Il peut y avoir de mauvais exercices de maths, mais pas de mauvais dessin. Il faut déculpabiliser tout cela.

16) Vos albums ne sont pas que destinés aux enfants mais aussi aux adultes. Est-ce une démarche délicate en terme de narration ?

C’est avant tout sur une harmonisation des mots. Mon propos, je n’ai pas envie de l’édulcorer : le chêne il est vieux et il va mourir, point. Cela demande une énergie sur les mots, sur le choix du vocabulaire. Est-ce qu’il passe ou pas ? Il y a un équilibre à trouver.

J’ai la chance d’avoir beaucoup d’enseignants autour de moi, à commencer par mon épouse. Avant de soumettre à l’éditeur, je fais lire et je fais tester à mes enfants mais aussi en classe. Il y a énormément de retouches dans cette phase. Il y a aussi le fait d’accepter que mon livre ne puisse pas être compris par tous. Le thème est fort et la forme est exigeante – il est clivant – il faut donc que je puisse accepter que tout le monde n’y adhère pas.

[Galet] : « Il y a des choses qui me dépasse, je suis juste émerveillé, touché. Je suis fier ! »

17) Dernière question pour vous Mathieu Siam. Comment recevez-vous tous les travaux autour de Galet (exposition, spectacle, lecture…) qui ne sont pas de votre fait?

C’est merveilleux ! Le succès de Galet, c’est étonnant. Des lectures, de contes et des livres ont été créés, c’est beau. Cela a été aussi utilisé de façon médicale pour travailler sur les troubles du langage. Il y a des choses qui me dépasse, je suis juste émerveillé, touché. Je suis fier !

Entretien réalisé le jeudi 24 mai 2018
Article posté le dimanche 03 juin 2018 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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