« Mon lieu de liberté, c’est le manga. » – Entretien avec Oh!great

À l’occasion de sa venue pour la Japan Expo 2025, nous avons eu l’immense honneur de rencontrer et poser quelques questions à maître Oh!great.

Pour sa venue, Pika proposait divers titres de l’auteur. En effet, on retrouve Air Gear dans une toute nouvelle édition, Kaijin Fugeki – Kindled Spirits, le nouveau titre de l’auteur, ainsi qu’un artbook couvrant un grand nombre de ses œuvres. Pour rappel, il est également connu pour avoir travaillé sur Enfer & Paradis (édité chez Panini Manga) et sur l’adaptation en manga de Bakemonogatari (disponible chez Pika éditions).

Pour cette entrevue, Maître Oh!great est accompagné de son tantô, une personne qui fait le lien entre le mangaka et l’éditeur.

 

  • Jin dans Kaijin Fugeki semble atypique par rapport à vos héros habituels. Pouvez-vous nous parler de sa création ? A-t-elle été compliquée ?

En premier lieu, j’ai discuté avec mon éditeur. On a beaucoup parlé du contexte de Kaijin Fugeki. Ça a été très long de déterminer le chemin qu’allait prendre l’œuvre, mais on a, tout de suite, été d’accord pour dire que le début du manga devait se passer en Angleterre. En effet, il n’y aurait pas eu Jin dans le premier volume relié (tankabon) si nous n’avions pas pris cette décision.

 

 

J’ai commencé par penser à deux personnages complémentaires. Ici, il y a Gao qui représente l’Occident et Jin qui représente l’Orient. Ça n’a pas été difficile de créer le personnage de Gao. On l’a fait très rapidement. Pour Jin, cela a été plus compliqué.

Lorsque nous parlons de l’œuvre et de son évolution, nous sommes toujours quatre. Il y a trois éditeurs et moi. On a plusieurs fois discuté des tenants de Jin et on a fini par se demander pourquoi c’était aussi dur de travailler le personnage. In fine, comme il représente l’Orient, on a décidé qu’il allait être à l’image des dieux japonais. Au Japon, on croit qu’il y a une divinité en chaque chose. Du coup, il y a des milliers de dieux et c’est quelque chose qu’il est très compliqué à assimiler même pour les Japonais. Jin est à l’image de tout cela. Il est aussi incroyable qu’un dieu et peut réaliser des grandes choses, mais il est complexe et difficile à comprendre.

 

 

  • Dans vos œuvres, les personnages féminins occupent une place importante. Quel est votre processus créatif à leur égard ? Existe-t-il une figure qui vous inspire lorsque vous travaillez sur ces personnages ?

Lorsque je mets en scène des femmes dans mes mangas, il est certain que je réalise des femmes selon mon idéal féminin. Dans les mangas japonais, les femmes sont dociles, obéissantes ou, juste, mignonnes pour plaire à un certain public. C’est malheureusement la réalité du milieu et je ne peux pas l’accepter. Cette représentation retire la réalité et la force de l’industrie du manga. À chaque fois que je crée des personnages féminins, ils sont directement liés à la narration. Ces femmes jouent un rôle essentiel dans mes récits. Je représente des femmes fortes qui font rêver.

 

 

  • Votre travail n’a jamais craint de mettre en avant ces personnages autant dans leurs forces que dans leurs moments de faiblesse. Est-ce que c’est quelque chose que vous souhaitez voir plus souvent ?

J’ai mon propre concept pour les personnages féminins et je ne souhaite pas l’imposer aux autres. Chaque auteur fait bien ce qu’il souhaite. Moi-même, ça m’intéresse de montrer des personnages nuancés et avec leurs faiblesses. Ces nuances rendent les personnages plus crédibles, profonds et humains. À chaque fois, j’essaie de créer des personnages dans ce sens. Le fait que les personnages aient plusieurs facettes me donne un peu de fil à retordre pour les intégrer dans mon récit.

 

Extrait d’Enfer & Paradis – © 1998 Oh! great, Shueisha

 

  • Vous avez toujours eu une réflexion sur le découpage et le cadrage de vos planches. Comment décidez-vous d’aider la narration avec ces cadrages ?

J’ai pris des notes ce matin pour répondre à cette question, mais j’ai tellement une très mauvaise écriture que j’ai du mal à me relire (rires).

Tantô : L’écriture de Monsieur Oh !great est un peu comme cela dans ses storyboards. (rires) Il faut s’entraîner pendant six mois pour réussir à décrypter son écriture.

Tout à l’heure, durant la session de live-drawing, j’ai dit que l’une des forces du manga était de pouvoir modeler la taille des cases. Le manga n’a pas de sons, pas de couleurs et on ne peut pas imposer un rythme de lecture car chaque lecteur choisit son rythme. Cette spécificité de pouvoir faire des cases plus grandes, plus petites, très détaillées ou avec beaucoup d’espaces vides est bien propre au manga. Et même l’animation et le cinéma ne peuvent pas le reproduire car le cadre sera toujours limité à celui de l’écran. Cela fait longtemps que j’essaie d’aiguiser cette arme pour proposer le meilleur rendu possible.

 

  • Par le passé, vous avez déclaré que dessiner était une conversation avec votre propre cœur et une façon de dialoguer avec vos lecteurs. Comment cette philosophie se manifeste-t-elle dans Kaijin Fugeki tant sur le plan narratif que visuel ?

Lorsque j’ai vu votre question, je me suis demandé comment j’allais y répondre. J’ai alors pensé au théâtre traditionnel japonais. Il consiste à danser sur une scène. Il existe un très grand maître qui se nomme Zéami. Maître Zéami disait qu’il ne fallait jamais oublier nos convictions premières. Il voulait dire qu’il ne faut pas oublier celles que l’on a eues plus jeune. Il ne faut pas oublier que ces mêmes convictions évoluent avec le temps. Elles représentent le sens de l’être humain et les choses que l’on souhaite transmettre aux autres. Je pense que maître Zéami voulait que l’on pense à ce que l’on veut transmettre à ses prochains. Le sens de l’être humain évolue selon l’époque. Pour moi, c’est pareil dans les mangas. Pour moi, dans Kaijin Fugeki, j’essaie de réaliser un échange avec mes lecteurs qui représentent le monde extérieur. C’est également une discussion intérieure avec moi-même et écrire/dessiner cette histoire me fait évoluer. J’y reviens, mais je pense que le plus important est de ne pas oublier ses convictions.

 

 

  • Vous avez exprimé vos craintes concernant l’utilisation de l’Intelligence Artificielle (IA) dans l’Art et que pour l’abattre, les artistes doivent communiquer à travers leurs productions. Est-ce pour cette raison que, dans Kaijin Fugeki, les protagonistes se battent et s’expriment au travers de la danse, un art des plus anciens et primitif ?

Je vais répondre étape par étape.

Concernant l’IA, la question est complexe. L’IA est comme Dieu, elle peut tout faire. Elle a dépassé le niveau de l’humanité. L’IA peut tout à fait être un bébé qui n’a pas atteint notre niveau, mais être un adulte sur certains points. Elle a ces deux facettes.

Pour Kaijin Fugeki, est-ce que l’on dit que j’essaie d’utiliser l’âme, propre aux humains, pour vaincre ce dieu qu’est l’IA ? Je ne sais pas et, en plus, je ne peux pas dire si cette approche est juste. Je ne pense pas avoir de réponses à cette question.

Pour moi, la plus grande force que les êtres-humains ont et que l’IA n’a pas, se sont les émotions. Les humains ont des milliards d’années d’histoire et pendant tout ce temps-là, nous avons appris des choses. Nous avons vécu des expériences comme la peur d’être dévoré par plus fort que soi. Il ne s’agit pas du cerveau. Cela s’est transmis au travers de nos gênes. Si quelqu’un nous attaque, on le saura tout de suite. Les émotions sont des informations que l’on ressent et que l’on accumule avec l’histoire. Quand on compare les informations que l’intelligence artificielle a accumulées avec nous, on remarque que l’on en a davantage. En effet, on possède toutes ces expériences acquises depuis des milliers d’années. Pour moi, l’Humanité est plus grande que l’IA.

Avec Kaijin Fugeki, je n’ai pas l’intention de proposer une œuvre qui se confronte à l’évolution et à l’IA. Nous avons inventé tout un tas de choses dont l’IA. Nous avons mis fin à plein de vies et cela continue encore d’être le cas avec les évènements actuels. C’est aussi le cas avec l’environnement et sa destruction. Enfin… je ne réponds pas vraiment à la question. Mais non, je n’essaie pas de vaincre l’IA.

 

  • Les romans Bakemonogatari de NISIOISIN ayant la popularité d’être très difficile à adapter, comment vous y êtes-vous pris ? Quelles ont été vos difficultés pour réaliser cette adaptation ? Étant donné que l’adaptation du studio Shaft a été très bien accueillie, est-ce que celle-ci a servi de support et d’inspiration ?

C’est quelque chose que je dis assez souvent, mais Bakemonogatari c’est un énorme titre, une licence colossale au Japon. Je n’ai jamais imaginé qu’un jour je travaillerais sur l’adaptation en manga de ce titre. Je ne m’en suis jamais senti capable. Avant de me dire si j’avais le talent ou non pour ce projet, je me disais :  « Est-ce que je peux toucher à cette histoire ? ». Il y a vraiment une grosse communauté qui aime cette licence. Cela reviendrait presque à une question morale d’y toucher.

Le réalisateur de l’adaptation animée, Shinbo Akiyuki, a très bien réussi à retranscrire l’image de Bakemonogatari. Je me suis alors demandé ce que je pouvais faire de mon côté. Je ne voulais pas m’inspirer de son univers car il s’agit du sien. Il lui est propre. C’est ce qui m’a amené à relire l’œuvre originale en profondeur. Je voulais proposer mon propre Bakemonogatari sans trahir les intentions d’origine et les fans. Je ne voulais pas y ajouter des choses et je souhaitais que l’on reconnaisse absolument les personnages.

 

 

NISIOISIN a écrit plein de choses qui n’ont pas forcément été publiées. J’ai réalisé un grand nombre de recherches sur internet pour trouver un maximum d’informations sur son univers. Mon équipe éditoriale a également trouvé des éditions très limitées de ses ouvrages. Je le dis encore une fois, mais le plus important pour moi était de ne pas trahir les fans de cette œuvre. C’est toujours difficile de trouver le mot exact, mais j’ai un énorme respect pour Shinbo Akiyuki. Dans le manga et avec son accord, j’ai utilisé certains designs de ses personnages de la version animée.

 

 

  • Avec Enfer & Paradis, Air Gear et Kaijin Fugeki, vous nous avez offert des récits avec des personnages qui cherchent à se libérer de leurs chaînes. Est-ce votre manière de montrer votre admiration pour la liberté ? Pour aller plus loin, pensez-vous que l’humanité doit se libérer de toutes les règles sociales pour vivre pleinement ?

C’est, une nouvelle fois, une question difficile.

Je ne pense pas que pour vivre librement il faut se libérer des conventions sociales. Ma réponse est vraiment : NON. Au sein de la société, si quelqu’un respecte les autres, il doit également être respecté. La liberté représente aussi une contribution à la société. Être libre ne signifie pas que l’on ne doit pas respecter les conventions sociales sinon cela reviendrait à détruire la société et l’humanité. Il faut aller plus loin que ça et toujours évoluer dans la bienveillance.

Il est certain que j’ai des contraintes dans la vie. C’est avec le manga que je me sens pleinement libre. J’ai le crayon à la main et c’est moi qui anime tout cet univers sur le papier. J’ai souvent la sensation de m’envoler lorsque je travaille. Mon lieu de liberté, c’est le manga. Et il est normal que chacun cherche son lieu de liberté.

 

 

  • Vous êtes connu pour votre style fin et iconique qui pourrait faire un tabac dans l’univers du comics. Avez-vous déjà pensé à faire du comics ?

J’y ai pensé. Ça m’intéresse beaucoup.

 

  • Les thèmes de l’opposition (exemples : bien/mal ; lumière/obscurité) sont centraux dans vos œuvres. Comment faites-vous évoluer vos travaux avec eux ?

Il est certain que l’opposition est une chose primordiale pour moi. J’essaie de la mettre dans toute les cases. Dans mes cases, il y a une partie très détaillée, une qui l’est moins et, également, de la rapidité qui se mélange à des sensations de temps arrêté. J’essaie vraiment de montrer ce genre d’opposition dans toutes mes planches. Tiens, un autre exemple, si les épaules d’un personnage sont en mouvement, j’essaie que les hanches soient immobiles. C’est ce qui aide à donner l’impression d’avoir des épaules en mouvement. Je joue beaucoup avec l’éclairage. J’essaie d’obtenir un résultat où il y a autant de noir que de blanc.

L’opposition du bien et du mal, sur le plan technique, est assez particulière. Avant toute chose, je me demande si le Mal est vraiment quelque chose de mauvais, mais… mettons ce sujet de côté. Considérons les choses sombres représentent le mal. Si on ne représente que lui, il y aurait trop de choses tristes. Les lecteurs risqueraient de ne pas aimer. Pareillement si c’est trop lumineux, les lecteurs risqueraient de s’ennuyer. J’essaie de trouver un bon équilibre. C’est un peu similaire au sein de la narration. J’applique cette réflexion à chaque phase de la création de l’œuvre. C’est sûrement grâce à ça que j’arrive encore à faire du manga aujourd’hui.

(Il réfléchit longuement) C’est une question compliquée. Ce sont des réflexions que l’on peut également appliquer à la religion et à plein d’autres sujets. C’est impossible de répondre en quelques minutes. Nous pourrions y passer la nuit. J’ai essayé de répondre comme je le pouvais, j’espère que cela vous conviendra.

 

 

Interview réalisée le 04 Juillet 2025 à Japan Expo.
Nous tenons à remercier Pika pour l’opportunité, mais également Maître Oh!Great et ses éditeurs pour le temps qu’ils nous ont consacré.
Article posté le mercredi 20 août 2025 par Noissape

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Noissape

Très fan de Kotteri. "La passion guide ceux qui jouissent de la vie."

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