Nicolas Albert, les origines de Comixtrip

Alors que Comixtrip fête son 10e anniversaire, Marie Lonni une de nos rédactrices, spécialisée dans l’univers du manga, est allée à la rencontre de Nicolas Albert. Le journaliste, qui a créé ce média d’information sur la bande dessinée, a bien voulu revenir pour nous sur ce qui est aujourd’hui, pour nous tous, une belle aventure éditoriale. Mais également, et surtout, une belle aventure humaine à laquelle nous avons tous l’immense chance de participer.

Quel était ton rapport à la bande dessinée avant Comixtrip ?

Ça m’intéresse depuis que je suis adolescent, donc j’ai beaucoup lu, beaucoup découvert très tôt. Mon mémoire en maîtrise d’histoire moderne c’était sur Les 7 vies de l’épervier, d’André Juillard. J’étudiais les similitudes et différences entre la démarche des auteurs et la démarche des historiens.

Les 7 vies de l'épervier - Patrick Cothias et André Juillard - Glénat

En 2001, quand je travaillais à la Charente Libre, j’ai sympathisé avec les auteurs de L’Atelier Sanzot. Ils m’ont demandé d’écrire un livre sur l’histoire de l’atelier car c’était leur dixième anniversaire.

Atelier Sanzot, Un atelier de bande dessinée à Angoulême - Nicolas Albert - Imbroglio

J’y ai rencontré Benoît Mouchart. J’avais adoré son livre sur Greg et il avait apprécié mon livre sur L’Atelier. Quelques mois plus tard, il est nommé à la direction artistique du Festival International de la BD d’Angoulême. C’est à ce moment que j’ai beaucoup travaillé pour le festival. J’ai d’abord adapté mon livre en exposition, j’ai ensuite fait le commissariat d’un certain nombre d’expositions et je me suis occupé des concerts dessinés dès la deuxième année.

Ensuite, j’ai fait beaucoup d’autres choses. J’ai réalisé des conférences et participé au comité de sélection du festival.

Comment t’es venue l’idée de Comixtrip ?

Je travaillais à la Nouvelle République quand le journal décide de lancer des blogs. Le principe, c’était que des journalistes, qui avaient des passions à côté, puissent créer des blogs dessus. J’ai donc créé le blog “Case départ”.

Case Départ, blog de Nicolas Albert

J’ai tâtonné. On allait faire des vidéos dans les ateliers des auteurs avec Patrick Lavaud qui était le photographe du journal. Tout ça, c’était sur mon temps libre et à un moment donné j’ai eu envie d’aller plus loin.

En allant voir les autres blogs sur la bande dessinée, quelque chose me gênait. La bande dessinée, c’est avant tout un art visuel, même si ça mêle art narratif et image. Je trouvais dommage que ce soit si peu mis en avant. C’est pour ça que j’ai créé Comixtrip comme ça, avec beaucoup d’images.
Je connaissais déjà Anthony Thibault depuis longtemps qui voulait se former sur wordpress. Il m’a dit : “On va essayer de te faire un site sur-mesure.”

« On a donc testé plein de noms et celui-ci marchait bien. »

Pourquoi le nom Comixtrip ?

Je voulais une connotation anglo-saxonne car j’aime beaucoup les États-Unis. J’ai toujours aimé les comics même si ce n’est pas ma grande spécialité. J’y allais déjà beaucoup à l’époque. Je voulais beaucoup de vidéos et mêler la BD franco-belge à des choses qui viennent d’ailleurs. J’allais au Comic Con, où je faisais mon marché pour les concerts de dessin.

logo Comic Con New York 2011

Pour moi c’était quelque chose d’extraordinaire, je voulais partager avec les gens ce que c’était. Je connaissais bien New York. J’ai fait un article sur les meilleures librairies BD de New York. Et on a fait la même chose pour Londres. Cette idée de voyage était vraiment importante pour moi. On a donc testé plein de noms et celui-ci marchait bien.

Comixtrip c’est la genèse de Fantrippers ?

Sur Fantrippers, il y avait une carte sur laquelle on pouvait choisir les articles en fonction des lieux. Cette idée de “tour du monde” me tient vraiment à cœur. Un jour où je suis à New York pour quelque chose à propos de Spiderman, je passe devant la caserne de Ghostbuster et c’est là où l’idée de Fantrippers jaillit.

Le guide New York des 100 lieux cultes - Nicolas Albert - Fantrippers

« J’ai toujours envie d’en être même de loin. »

Est-ce que tu t’attendais à voir Comixtrip dix ans plus tard ?

Je ne me suis jamais posé la question. Cela fait 23 ans que je travaille pour le Festival d’Angoulême, plus de 25 ans que je suis journaliste. J’ai plutôt pour principe de vivre le moment présent car pour moi la vie, c’est surtout une succession de carrefours.

J’ai vu que ce projet plaisait à Damien Canteau pour écrire sur la bande dessinée. Je me suis dit qu’il fallait laisser les gens s’exprimer. Cela permet à des gens de se faire un réseau, de s’ouvrir des portes, donc tant mieux. On est que de passage sur terre. C’est pour ça que j’ai toujours envie d’en être même de loin.

Est-ce que tu as des envies vis-à-vis de Comixtrip pour l’avenir ?

Ça me plairait de refaire des articles sur Comixtrip, notamment sur l’aspect autour du monde car c’est vraiment ça qui me branchait. Mais entre l’envie et le temps, ça ne matche pas forcément.

Le slogan de Case Départ, c’était : “Chaque bande dessinée est une fenêtre ouverte sur le monde”. Il y avait déjà l’idée de voyage, avant que je n’en prenne conscience. Et je pense que ce nom “Case Départ” n’était pas anodin.

Je pensais déjà, à l’époque de Fantrippers, faire des ponts entre les deux sites. Que les gens qui s’intéressent d’abord aux voyages découvrent la bande dessinée en passant de Fantrippers à Comixtrip et que les gens qui s’intéressent à la bande dessinée aient envie de voyager en passant de Comixtrip à Fantrippers. Pour moi tout est lié.

« Mais c’est un office de tourisme que tu as fait. »

Tu as fait un reportage sur la série le Magasin Général. C’est l’article de lancement de Comixtrip. Comment cela s’est déroulé ?

Je voulais faire un article qui se fasse remarquer pour lancer Comixtrip. J’étais ami avec JeanLouis Tripp grâce au festival d’Angoulême et je faisais régulièrement des étapes chez lui quand j’allais aux États-Unis. Il me racontait régulièrement des anecdotes sur comment se déroulait la création de la série avec Régis Loisel. Je savais que j’avais un accès privilégié et je lui ai demandé si je pouvais venir deux semaines suivre la création de Magasin Général.

Magasin Général -JeanLouis Tripp et Régis Loisel - Casterman

Comme je les connaissais bien, ils m’ont oublié. J’avais deux boîtiers pour les filmer. Je leur mettais des micro HF, et ils m’oubliaient totalement. Ils étaient vraiment dans leur discussion… sur le choix de la couverture, avec Jimmy Beaulieu sur le langage pour correspondre au québécois. Comme je voulais montrer où ça se déroule, j’avais pris plein de plans de Montréal. JeanLouis Tripp m’a même dit : “Mais c’est un office de tourisme que tu as fait”.

Je suis parti, je ne savais pas trop ce que je voulais faire et finalement le reportage a duré 52 minutes. Cela a permis de mettre un petit coup de projecteur sur le site.

C’était très chouette. On se levait, on prenait le petit-déjeuner, je mettais un micro sur JeanLouis, la caméra filmait – j’ai des heures et des heures de rush – et je l’interviewais pendant qu’il dessinait. Par rapport à une interview qui va durer 20 – 30 minutes, là, à moment donné, on ne contrôle plus ce qu’on dit. C’est riche.

C’est l’un des reportages dont je suis le plus fier. Avec ce qu’on a fait sur les dinosaures (Dans les pas de Mazan sur les traces des dinosaures d’Angeac).

« Le but c’est se faire plaisir en écrivant sur ce qui nous plaît. »

Comixtrip est un carrefour entre deux univers pour toi ?

Dans mon approche de Comixtrip, j’avais un côté très journalistique. C’est créer un site axé sur l’analyse de coups de cœur mais pas de référencement comme d’autres sites de BD. Le but c’est se faire plaisir en écrivant sur ce qui nous plaît, mais de le faire avec de l’exigence sur ce qu’on produit.

Par exemple, l’interview de Luz. Un an après sa sortie du silence après les attentats de Charlie Hebdo, il n’y avait que cinq médias auxquels il avait accepté de parler pour la sortie de “Ô vous, frères humains”. Il y avait notamment Le Monde, Phosphore et La Nouvelle République. Je suis le premier à aller l’interviewer dans les locaux de Gallimard. Avant l’interview, on discute, on sympathise, on parle d’amis communs. J’avais qu’une demi-heure d’interview.

Il m’avait dit “je ne veux pas parler ni du 5 (janvier) ni du 13 (novembre)”, je lui ai répondu “pas de problème. Mais, je te poserais des questions parce que c’est mon métier et tu me répondras ce que tu veux.” Et finalement, l’interview a duré plus d’une heure, dans laquelle il accepte de me parler de ça.

« Comixtrip a dix ans, ce n’est pas le même qu’à sa naissance. »

Est-ce que tu trouves que les rédacteurs de Comixtrip poursuivent l’exigence dont tu parles ?

Je pense que oui. Mais il ne faut pas oublier que c’est leur histoire aussi. Vous avez réfléchi ensemble, établi votre propre ligne éditoriale.

On n’est jamais le même en fonction de nos âges. Comixtrip a dix ans, ce n’est pas le même qu’à sa naissance. Il entre maintenant dans l’adolescence, espérons qu’il soit moins turbulent que certains -rire- ça fait partie de son histoire et de son évolution.

J’ai travaillé dans un journal qui vient de fêter ses 80 ans. Certains pionniers ont été dans la Résistance, il faut qu’on continue de faire perdurer cet héritage mais avec les moyens d’aujourd’hui.

Il faut espérer que ça continue. Qu’après vous, il y en aura d’autres et qui sait peut-être qu’un jour Comixtrip fêtera ses 100 ans.

 

Merci beaucoup Nicolas Albert pour cet échange intéressant et fructueux à propos de Comixtrip.

Entretien réalisé le 20 septembre 2024 à Poitiers
Article posté le mercredi 16 octobre 2024 par Marie Lonni

À propos de l'auteur de cet article

Marie Lonni

"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont englouti Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !

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