À l’occasion de la sortie du premier tome du Meilleur ami du chien, Olivier Lhote a répondu à nos questions. Avec le scénariste, nous avons parlé d’humour, de chien, d’inversion de domination mais également de sa série jeunesse Gibus.

Olivier Lhote, vous venez de vous installer non loin de Poitiers, il y a deux ans, pour exercer votre métier principal de comportementaliste canin. En quoi cela consiste ?
C’est un travail auprès de chiens et de leurs propriétaires.
C’est un métier assez curieux parce qu’en France, c’est un métier où il n’y a pas de barrière à l’entrée. Donc on peut trouver tout et n’importe quoi.
J’ai une formation très anglo-saxonne. Je pose les bases de ce qu’on appelait avant les « behavioristes » [comportementaliste, ndlr]. Donc j’ai une formation vraiment très technique sur le comportement. L’idée c’est qu’aux États-Unis, ils ont développé une science de la modification du comportement, “science of behavior change”. C’est-à-dire comment je fais pour modifier un comportement.
J’ai deux gros outils. Le premier, c’est si je modifie l’environnement, je peux modifier un comportement à l’insu de la personne. Ou alors je joue sur les conséquences du comportement, ce que tu fais quand tu punis quelqu’un. Sauf que moi je travaille sans la punition.

Alors en fait, ce qui se passe c’est que lorsque je veux modifier l’environnement d’un chien, mon seul accès à l’environnement c’est le propriétaire lui-même. Donc il faut que je l’embarque avec moi, je ne peux pas me le mettre à dos. La meilleure façon d’embarquer quelqu’un, c’est par l’émotion. Donc l’humour m’aide énormément à ce que le propriétaire me suive vers là où je veux l’emmener. Et parmi les choses qui le font marrer, c’est souvent l’inversion.
L’inversion, ça les fait réaliser leur façon d’agir. Du coup, je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse une BD pour se marrer.
« L’Homme et le Chien s’entendent assez mal »
Quelle est la philosophie de cette série aux éditions Fluide Glacial ?
Il y a deux choses. Montrer que, d’abord, s’il n’y a pas de communication, il y a de la violence.
Ce qui est intéressant, c’est de mettre dans une bande dessinée deux races qui ne sont pas faites vraiment pour s’entendre. En tout cas, qui s’entendent mal. Le chien fait des efforts, l’humain en fait très peu.
Mais il faut se souvenir que le chien, c’est le premier animal que l’Homme a domestiqué de très loin. Il y a 15 000 ou 30 000 ans, le loup et l’homme se rapprochent. Le loup devient ensuite un proto-chien puis un chien.

J’ai souvent l’habitude de dire que si on n’avait pas connu le chien, il n’y aurait pas d’homme. Je pense qu’il nous a sauvé la mise. Parce que quand on le rencontre, c’est le dernier maximum glaciaire. Il fait super froid. Il n’y a plus beaucoup d’herbacées, donc plus beaucoup d’herbivores. C’est très compliqué de se nourrir.
Je pense que les chiens nous ont aidés. D’abord, ils nous tenaient chauds. Ils montaient la garde. Ils nous aidaient à chasser. Ils ont été ultra présents.
On pense même que les chiens ont joué des rôles de chamanes en fait. Quand tu es malade et que ton chien se couche sur toi, il t’apporte une vraie chaleur. Pour qu’il te remette sur pied, on lui donne des titres. On le sacralise.
« Cette bande dessinée est à la fois rigolote mais sociale »
Vous parliez de deux êtres qui ne communiquent pas correctement. C’est-à-dire ?
Ça se termine en violence. Je le vois régulièrement. Tu demandes un truc à ton chien. Il ne comprend pas. Il se met en surcharge cognitive. Tu t’énerves. Il se met en surcharge émotive. Du coup, il va faire une connerie. Là, il se prend une raclée.
C’est pour ça que cette bande dessinée est à la fois rigolote mais sociale. Ce qu’elle démontre aussi, c’est qu’on est deux espèces, mais que l’on n’a pas les mêmes besoins. C’est-à-dire qu’on se comporte avec nos chiens en fonction de nos besoins à nous et rarement en fonction du besoin du chien.
Mon travail, c’est d’amener les gens à comprendre que le chien a un cerveau et qu’il faut le nourrir cognitivement. Si on ne le nourrit pas, il va finir par faire des conneries.

Olivier Lhote, comment avez-vous rencontré Guillaume Guerse, le dessinateur du Meilleur ami du chien ?
C’est une éditrice chez Fluide Glacial qui m’a mis en contact avec Guillaume. Il avait déjà travaillé avec eux. Il a notamment publié Vermines ou Ratiche chez Les requins marteaux. Ils le connaissaient donc pour son talent animalier.
Quand ils m’ont proposé son nom, j’ai regardé ce qu’il avait fait et je me suis dit : “Banco, c’est vraiment chouette !” Je trouve qu’il traduit bien les émotions en quelques traits.

Comment fonctionne votre duo ? Comment travaillez-vous ensemble ?
En fait, j’envoie mes textes à Anaïs Delpias, l’éditrice et à Clément Argouarc’h, le rédacteur en chef de Fluide Glacial.
Soit Anaïs valide, soit elle invalide mes textes. Quelquefois, il y en a certains qu’elle aime, mais elle trouve que la chute est molle, ou que le ventre est mou, et dans ce cas-là, je retravaille un peu dessus. Dès que c’est validé, elle l’envoie à Guillaume.
Guillaume aime bien me faire voir ses crayonnés avant de les envoyer chez Fluide. Donc il me demande ce que j’en pense avant. Et puis, parfois, on s’appelle s’il a des questions à me poser, s’il veut plus de détails.
Une fois que les crayonnés sont validés, Guillaume passe à l’encrage. Et ce qui est chouette, c’est qu’il travaille vraiment à l’ancienne, à part pour les couleurs.
« Ses crayonnés, franchement, sont splendides. »
Parfois, Guillaume me demande des scénarios qui se passent en extérieur. Il préfère dessiner des montagnes, des arbres que l’intérieur d’un cabinet de comportementaliste.
Je lui dis également que si mon découpage le stresse, il peut le retravailler. En général, il n’y touche pas trop, mais il me fait des demandes en amont.
Quand on s’appelle, on se marre bien.

Comment qualifier l’humour de ce premier volume ?
J’essaie d’être, c’est un peu ma nature, un peu sarcastique. Il faut que ça dérange un petit peu.
« Dès que tu fais marrer, derrière il y a une vérité »
Ici, il y a une vraie régression de l’homme à l’état d’animal. Est-ce aussi cela que vous avez voulu démontrer ?
On sait que l’homme est devenu un peu crétin à cause des réseaux sociaux et de la télé. Dans le courrier des lecteurs dans la bande dessinée, on dit qu’il ne faut pas lui rendre sa liberté totale. Il faut quand même qu’il se fasse trois heures de télé par jour. S’il redevient intelligent, il va échapper aux chiens.
Ce que j’aime beaucoup dans l’humour, c’est le nez rouge de la vérité. Dès que tu fais marrer, derrière il y a une vérité.
Si l’humour est blessant, tu passes un peu à côté de la cible, mais par contre, la mémoire et l’émotion sont liées. Donc quand tu fais marrer quelqu’un, il n’oubliera pas ce moment-là, et il va quand même cogiter au truc.
Est-ce une influence de La planète des singes de Pierre Boulle ?
C’est marrant parce que ça, on me le dit tout le temps, et assez curieusement, ce n’est pas ce qui m’est venu à l’esprit. Ce qui m’avait beaucoup marqué plus jeune, c’était La Ferme des Animaux de George Orwell. Je préférais cette idée parce qu’ils mettent l’humain dehors, puis ils disent qu’ils vont se débrouiller. En fait, ils ne font pas mieux parce que les cochons prennent le pouvoir.

Pourquoi la narration de gag en une planche serait idéale pour Le meilleur ami du chien ?
J’aime bien que ce soit vif. En fait, dès l’instant que tu dilues l’histoire, peut-être que tu perds un petit peu de spontanéité. C’est moins piquant.
Je sais que la politique chez Fluide, c’est qu’il y ait de la lecture et qu’on passe du temps sur l’album. Parce qu’on ne va pas se mentir, un album BD, c’est cher à la fabrication. Ce n’est pas forcément à la portée de toutes les bourses.
Quand tu achètes une BD à 15 euros et qu’elle est lue en 10 minutes, tu ne savoures pas. C’est bien quand il y a un peu de texte, qu’il y a du détail et que tu passes du temps dessus. J’ai toujours ça dans ma tête quand j’écris.

Avant de faire la série Gibus, Olivier Lhote, vous avez beaucoup travaillé pour la jeunesse. Comment êtes-vous arrivé dans ce milieu de la littérature jeunesse ?
Je suis rentré quasiment par hasard aux éditions Lito. Je faisais partie de la charte des illustrateurs et auteurs jeunesse. Quelqu’un sur le forum de la charte dit : « Tiens, Lito fait un appel à texte pour des histoires de chevaux. » En fait, il n’y a jamais eu d’appel à texte chez Lito. C’est juste une des éditrices qui avait demandé à un auteur qu’elle connaissait. Elle avait dit qu’on aimerait faire une collection où il y a plusieurs personnages. Cet auteur a mis ce texte sur le forum de la Charte.
J’ai écrit à Lito. J’ai demandé si j’étais encore dans les temps pour envoyer quelque chose. Sophie Moronval, éditrice, me répond qu’il n’y avait pas d’appel mais que si j’avais un texte, je pouvais lui envoyer. Elle a lu celui envoyé et a aimé. Et c’est comme ça que j’ai été édité. J’ai même écrit 14 titres dans cette collection !
C’était illustré par Philippe Diemunsch, avec qui j’ai fait la série Gibus après et qui est décédé par la suite.

Aviez-vous des connexions avec la littérature auparavant ? Aviez-vous suivi des études de littérature ?
J’avais fait “lettres modernes”. Initialement, j’avais fait une école de dessin. Mais je n’avais pas vraiment confiance en moi, en mon dessin.
Est-ce que vous continuez à dessiner pour vous ?
Oui, je dessine pour moi. Je fais des petits crobards. D’ailleurs en dédicace, quand je suis invité seul sans mon dessinateur, c’est pratique et ça plaît au public.
Est-ce que ça veut dire que ça vous sert quand vous imaginez vos scénarios par rapport au découpage ?
Oui, exactement. Souvent, je commence d’abord par faire des crobards. Et quelques fois, quand je n’arrive pas à expliquer ce que je veux à Guillaume, je lui en envoie un. Ou alors, parfois je fais un petit montage vite fait sur Photoshop. Après, je le fais avec beaucoup de réserve, par respect pour le travail Sylvain et Guillaume. Sylvain, par exemple, reprend souvent mes découpages.

« Dans Gibus, il y a de l’émotion, mais il y a aussi de l’humour »
En parlant de Sylvain Frécon, dessinateur de la série Gibus, qui est aussi une série jeunesse humoristique, qu’est-ce qui vous attire dans ce genre de l’humour ?
Je ne sais pas si mes tout premiers textes étaient drôles, mais il y avait de l’émotion dedans. Ça, c’est sûr.
Ce que j’ai bien aimé en jeunesse, c’est que j’ai fait des salons assez rapidement. C’était vraiment super parce que souvent c’était couplé avec un travail en classe. Dans le lot, certains gamins avaient lu et raconté ce qui leur avait plu. Souvent, ce qui revenait, c’était : “J’ai bien rigolé”. Je crois que c’est comme ça que j’ai glissé vers l’humour.
Après, quand on a fait la série de livres “Cheval & compagnie” avec Philippe, c’était assez tordant aussi. Il y avait de l’émotion, mais il y avait aussi de l’humour. Souvent, l’émotion et l’humour se rejoignent assez facilement.

Pour Gibus, ce sont des mini-récits de plusieurs pages. Ce tempo des récits très courts et de la pré-publication dans J’aime lire Max, c’est un système d’écriture que vous appréciez ?
J’aime bien. Et en fait, c’est cool parce que tu es programmé. Il faut en imaginer 10 pages par mois sur les 12 de l’année.
C’est encore une autre approche parce que la difficulté quand tu as 10 pages, c’est le ventre mou. Il faut quand même faire un “page turner”. Qu’est-ce qui se passe à la fin de la page ? Pourquoi j’ai envie de tourner ? Et si à un moment, c’est un peu mou-mou, le gros risque c’est que le lecteur saute directement à une autre histoire. Je fais très attention à ça. En général, il y a une petite chute. Un petit truc surprenant.

« Gibus, c’est surtout les problèmes d’un gamin actuel transposés chez un gamin qui est au Moyen-Âge »
Gibus se déroule dans un Moyen Âge fantasmé. Qu’est-ce que cela apporte de faire courir vos histoires dans cette période inventée ?
C’est surtout les problèmes d’un gamin actuel transposés chez un gamin qui est au Moyen Âge. C’est encore un peu une idée d’inversion. Pas complètement, mais il y a une transposition.
Le Moyen Âge est donc un prétexte. Ça pourrait très bien se dérouler à une autre époque.
Lorsqu’on a écrit la “Bible” de la série avec Philippe, le personnage s’appelait Adalbert. Il disait : “Je m’appelle Adalbert, j’ai onze ans, j’ai des boutons plein la gueule, c’est le début de la Guerre de Cent Ans et tout le monde s’en fout !” On a donc fait démarrer la bande dessinée en 1337.
Les dessins de Philippe étaient crades et noirs. Bayard n’en a pas voulu tout de suite. Mais ils nous ont rappelé deux ans plus tard ! Ils voulaient faire “grandir” les lecteurs de J’aime Lire Max. Remonter l’âge. Ils nous ont juste demandé d’édulcorer un peu, notamment pour le dessin.

Une période fantasmée permet aussi des anachronismes ?
Oui, exactement. Francine, la femme de Drogon et mère de Gibus, je la mets souvent sous la charrette, à faire de la mécanique, pendant que son mari épluche les pommes de terre.
Gibus est contre la guerre, tandis que sa sœur joue au soldat pour “tarter les Anglois” ! Pour moi, on montre qu’il n’y a pas de règles établies, immuables.

Vous développez dans Gibus, Olivier Lhote, une galerie de personnages secondaires archétypaux. En quoi cela sert vos récits ?
Je ne suis pas fan des archétypes. J’aime bien que mes personnages puissent évoluer. Mais dans une bande dessinée avec des personnages récurrents, les enfants s’identifient mieux à eux s’ils ne changent pas trop. En tout cas, pour des lecteurs de bandes dessinées de 9-10 ans. Dans un roman, on a plus de temps pour les faire évoluer. C’est le récit qui transforme les personnages.
On sent que vous vous amusez bien avec ces deux séries. Est-ce vrai ?
Le jour où je ne m’amuserai, plus alors j’arrêterai.
« Le meilleur ami du chien, j’aimerais que cela se transforme en série »
Dernière question, Olivier Lhote. Quels sont vos projets en bande dessinée ?
Gibus, normalement va connaître un nouveau tome. Le meilleur ami du chien, j’aimerais que cela se transforme en série.
Mais ces deux séries me prennent du temps. C’est en plus de mon métier de comportementaliste canin. D’ailleurs, j’écris aussi des livres sur le comportementalisme canin. Ce sont des ouvrages que j’auto-édite juste pour les gens qui aimeraient aller plus loin.

Merci Olivier Lhote pour ce moment d’échange.
Entretien réalisé le jeudi 19 juin 2025
- Le meilleur ami du chien
- Scénariste : Olivier Lhote
- Dessinateur : Guillaume Guerse
- Éditeur : Fluide Glacial
- Prix : 13,90 €
- Parution : 04 juin 2025
- Nombre de pages : 56
- ISBN : 9791038206847
Résumé de l’éditeur : Un album sociétal où les chiens prennent la place des humains, et les humains finissent par adopter le comportement des chiens. Les hommes courent lentement à leur perte et le monde s’effondre, laissant les IA comme têtes dirigeantes. Et si les chiens décidaient de prendre le pouvoir ? Face à l’échec humain, les chiens décident de reprendre les rennes pour rétablir l’ordre et la paix. Mais si les quadrupèdes gagnent en responsabilité, les bipèdes quant à eux se voient relégués au rang d’animaux de compagnie. Tenus en laisse, forcés de se reproduire pour entretenir leur lignée, incapables de rester plus d’une heure seuls dans un appartement… Les humains occupent alors la place des chiens. Avec cette inversion de génie, Olivier Lhote (comportementaliste canin de profession) et Guillaume Guerse portent un regard plein d’humour sur la relation que nous entretenons avec nos animaux de compagnie, tout en dénonçant certains travers de notre société.
- Gibus, tome 1 : A fond la caisse
- Scénariste : Olivier Lhote
- Dessinateur : Sylvain Frécon
- Éditeur : BD Kids
- Prix : 9.95 €
- Parution : 04 mars 2020
- Nombre de pages : 64
- ISBN : 9791036314902
Résumé de l’éditeur : Saviez-vous que l’amitié, les bêtises et les joies de l’adolescence n’avaient pas d’âge ? Car Gibus et sa bande d’amis, venus tout droit du Moyen Âge, ont les mêmes préoccupations que les jeunes lecteurs… les téléphones et les ordinateurs en moins ! Le père de Gibus est un seigneur en guerre contre les Anglois, lui veut passer son permis monture pour conduire un cheval et son animal de compagnie est un mouton… que son père aimerait faire cuire quand la famine menace. La routine, quoi ! Au temps de Gibus, rien n’est grave, et tout est prétexte à de grands éclats de rire.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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