Entretien avec Stéphane Tamaillon, auteur de Liloo

Professeur d’histoire-géographie, romancier et scénariste, Stéphane Tamaillon entre dans le monde du 9e art pour la première fois avec Liloo, fille des cavernes, une très jolie série d’aventure mise en image par Pierre Uong. Plongée dans l’univers jeunesse de cet auteur poitevin chaleureux et affable.

Stéphane Tamaillon, comment avez-vous rencontré Pierre Uong ?

Pierre, je l’ai rencontré chez Matthieu Roda, auteur de bandes dessinées (Râ et Cie, ndlr). Tous les deux nous avons publié des albums chez Sarbacane et c’est comme cela que j’ai fait sa connaissance.

Matthieu habite à Niort et m’avait proposé de venir le voir sur le salon BD A2Bulles. Cela tombait bien parce que Thierry Chavant avec lequel je travaille sur Neige Noire – un futur album à La Boite à Bulles – était aussi invité. Pierre est membre du même collectif d’auteurs que Matthieu : Nékomix. Il m’a alors proposé de manger avec ses copains dont Pierre.

Nous nous sommes retrouvés chez MatthieuPierre m’a alors dit qu’il était en recherche d’un scénariste. Une semaine plus tard, je lui proposais Liloo. Cela lui a plu immédiatement. Je lui ai alors envoyé le synopsis et un découpage détaillé, puis nous avons monté un dossier que nous avons proposé à plusieurs éditeurs. Notre première version était un peu plus «ado» et plaisait à Soleil. Ils ont hésité à le prendre et cela a duré un certain temps. Nous avons vu que cela ne se décantait pas, donc nous l’avons envoyé à d’autres éditeurs.

Comment Liloo s’est-elle alors retrouvé au catalogue Frimousse ?

Je connaissais un peu Ingrid Chabbert et je savais qu’elle était depuis peu directrice de collection chez Frimousse. Je lui ai envoyé le projet, cela lui a plu tout de suite et elle l’a présenté à Sophie Corvaisier, l’éditrice.

« C’est le dessin de Pierre qui m’a donné l’envie de creuser cette piste de la Préhistoire »

Aviez-vous déjà l’idée avant d’en parler à Pierre ?

Je n’avais pas vraiment d’idée précise, j’avais juste des pistes et des thèmes sur lesquels j’avais envie de travailler mais rien de plus.

C’est le dessin de Pierre qui m’a donné l’envie de creuser cette piste de la Préhistoire. En une semaine j’avais le synopsis; une idée qui est venue assez rapidement.

« La bande dessinée tient une place importante dans ma vie, dans mon cœur comme sur mes étagères »

Quelle place Liloo tient dans votre parcours d’auteur ?

Cette série tient une place très particulière parce que c’est ma première bande dessinée publiée. Cela fait très longtemps que je voulais faire de la BD et ce depuis l’enfance.

J’ai fait les beaux-arts de Poitiers avant d’entrer en fac d’histoire. J’ai toujours voulu être dessinateur mais j’ai laissé tomber assez vite. La bande dessinée tient une place importante dans ma vie, dans mon cœur comme sur mes étagères.

En parallèle de la publication de mes romans, j’ai aussi travaillé sur des projets de BD qui n’ont pas abouti. Les choses se sont alors décantées, notamment avec Thierry Chavant. Liloo est donc le projet qui a avancé le plus vite et qui sort en premier.

« Liloo est une jeune fille téméraire, audacieuse et qui a envie de briser les règles »

Est-ce que vous pouvez nous présenter Liloo ? Qui est-elle ?

Liloo est une jeune fille téméraire, audacieuse et qui a envie de briser les règles. Sans en faire une bande dessinée féministe, je voulais avoir une héroïne forte, qui n’hésite pas à casser les codes. En plus, il y avait ce décalage avec la Préhistoire. Nous n’avons pas de traces formelles de la manière dont fonctionnaient les sociétés paléolithiques et nous ne pouvons pas affirmer qu’il n’y avait pas une place importante des femmes en leur sein.

Je me suis beaucoup documenté : il y avait la chasse et la cueillette était souvent réservée aux femmes même s’il y avait des hommes assignés à cela.

Je me suis donc amusé avec ces codes en imaginant une jeune fille qui n’a pas envie de suivre les règles, de rester dans le rôle qu’on veut lui donner et inverser avec Silex – le fils de Gourou, le sorcier du clan – qui lui au contraire ne rêve que de décorer les grottes mais dont on veut en faire un chasseur. C’est un peu un artiste maudit dont personne ne comprend le but des peintures.

Pourquoi était-ce important que ce soit une héroïne ?

Il y a énormément – que ce soit en littérature jeunesse ou en bande dessinée – de héros masculins. Les éditeurs expliquent – à tord – que les filles peuvent s’identifier aux héros masculins mais pas l’inverse. Avec Liloo, nous pouvons démontrer le contraire. Elle est capable de relever les défis et en cela peut attirer le lectorat garçon.

Elle est celle qui entraîne, qui prend des initiatives et qui veut montrer au monde – en passant par son père – qu’elle est capable de tout faire comme les garçons.

Pourquoi avoir voulu installer votre récit dans la période de la Préhistoire, une Préhistoire d’ailleurs fantasmée et très moderne ?

J’ai voulu – à mon échelle, de manière modeste – faire ce qu’avait réussi René Goscinny avec Astérix : parler de la Rome Antique tout en créant des anachronismes, des décalages. Ce que j’ai essayé de faire avec Liloo, c’est effectivement qu’il y ait à la fois des éléments réalistes de la vie de la Préhistoire mais aussi que je puisse prendre quelques libertés. Par exemple, on sait que la chasse au mammouth était très occasionnelle voire accidentelle mais en même temps, c’est un thème qui titille l’imaginaire. Je fais notamment quelques anachronismes à travers le personnage de Silex.

J’ai énormément lu sur la période et pour le tome 2, sur les chamanes. D’ailleurs, ce volume est déjà scénarisé, story-boardé et Pierre travaille dessus; il sortira en octobre.

Je suis aussi très amateur d’une Préhistoire romancée du XIXe siècle ou du début du 20e comme le roman de J.H Rosny Aîné, La Guerre du Feu paru en 1909. J’aime cette manière de voir les choses, avec cette poésie. Le but n’était pas de faire un documentaire mais de créer un contexte qui permettait de découvrir des choses mais aussi de s’amuser avec.

Pourquoi était-ce important pour votre histoire d’avoir un duo animal / être humain ?

C’était l’idée d’avoir une relation avec la nature, le fait que les animaux soient des êtres sensibles. Les Hommes préhistoriques étaient d’avantage en lien avec la nature que nous le sommes aujourd’hui puisqu’ils en dépendaient énormément. Liloo fait le lien avec cela et est en connexion avec le monde animal. Canine lui rappelle d’ailleurs que ce n’est pas que les Hommes ne savent plus communiquer avec les animaux mais c’est qu’ils ont oublié qu’ils étaient capables de le faire. Ce lien ont l’a oublié au fur et à mesure que l’on se civilisait.

Canine est aussi un peu un faire-valoir pour Liloo. Il l’aide mais peut aussi être fragile à certains moments et c’est elle qui lui vient alors en aide. J’aime cette complémentarité.

« Je voulais créer un personnage dans lequel garçons et filles pouvaient facilement s’identifier »

Quelles valeurs avez-vous voulu transmettre dans la série ?

A travers le personnage de Liloo, il y a le concept d’égalité femme-homme, le côté de relation avec la nature, le courage, la camaraderie, l’honnêteté : des valeurs que l’on retrouve chez beaucoup de héros d’une certaine manière. Il y a aussi une certaine candeur : Liloo est nature, sans filtre, elle dit ce qu’elle pense, elle agit, elle est audacieuse et téméraire. Je voulais créer un personnage dans lequel garçons et filles pouvaient facilement s’identifier.

Combien de tomes ont été signés ?

Avec Pierre, nous avons signé les deux premiers tomes. A la fin du 3e opus, le suivant est annoncé. Les deux premiers forment ce qu’on pourrait appeler un premier cycle. Même s’il y a une histoire complète dans le premier volume, ce récit sera abouti à la fin du 2.

« Ecrire, c’est une manière de continuer à jouer »

Pourquoi est-ce important pour vous de vous adresser aux enfants ?

Que ce soient des romans ou des bandes dessinées, je constate que les enfants ou les adolescents sont plus ouverts que les adultes. C’est un peu une généralité ce que je vais dire mais les adultes ont tendance à se cantonner à un genre littéraire – pas tous heureusement – et à se dire qu’ils ne vont lire que tel(s) style(s). Ce que j’aime avec la littérature jeunesse, c’est que l’on peut traiter de quasiment tous les thèmes, de passer de l’aventure au drame, de quelque chose de très sérieux à de l’humour. On peut tenir des discours très différents et je trouve que pour un auteur, c’est un terrain de jeu assez fabuleux.

Lors des rencontres scolaires, quand je réponds à cette question de pourquoi j’écris pour la Jeunesse, c’est un peu parce que je pense que quand j’étais enfant, je jouais énormément avec des figurines – Playmobil, Lego, Star Wars – et que lorsque l’on arrive à l’âge adulte, on les collectionne mais on ne joue plus avec. Ecrire, c’est une manière de continuer à jouer. En face de moi, j’ai des publics qui sont réceptifs de cela. Il y a un enthousiasme que parfois les adultes ont perdu.

Avez-vous d’autres projets en bande dessinée, en plus de Neige noire ?

Je travaille avec une dessinatrice et un dessinateur sur deux projets mais rien n’est signé. Je pense pouvoir bientôt les présenter à des éditeurs. Le premier avec Vincent Sauvion (dessinateur de Mordichaï chez Soleil) et le second avec Priscilla Horvillier. Même si je continue de publier des romans, j’ai vraiment envie de continuer dans la bande dessinée.

Pour les romans, je ne choisis pas les illustrateurs ; ils sont imposés par les maisons d’édition. Je découvre donc les couvertures lorsqu’elles sont finalisées.

J’ai terminé le texte d’un album jeunesse historique qui sera publié conjointement par Perrin et Gründ. Il y a déjà deux albums dans cette collection et moi j’ai écrit celui sur Jules César qui sortira pour Noël. L’éditrice m’a mis en relation avec un conseiller historique universitaire renommé, spécialiste de la période et une illustratrice. Je suis donc les conseils de l’historien pour écrire les textes. Ce n’est pas du tout comme cela que ça c’est passé avec Laurent Audouin avec lequel nous avons monté le projet ensemble pour Cinémonstres.

Qu’est ce que cela vous apporte de travailler sur Cinémonstres, avec Laurent Audouin ?

Avec Laurent, c’est une sorte de complicité, comme avec Pierre ou Thierry. Avec Laurent, il y a beaucoup d’échanges. Lorsque nous travaillons sur un Cinémonstres, c’est une période où nous sommes en contact tous les jours voire plusieurs fois par jour.

Je lui envoie les textes, il propose des choses, on modifie avant de travailler avec l’éditeur. Je lui envoie beaucoup de documentation. Quand j’écris le texte, j’ai de nombreuses images et de nombreuses références en tête. Par exemple, sur le dernier tome – L’abominable docteur Mouche –  il y a une référence à Frankenstein Junior, je lui ai envoyé des photos du Igor de certaines versions de Frankenstein des années 30. Il se sert de cela, il s’en inspire pour créer ses personnages. Lui aussi à des références, donc nous échangeons.

C’est finalement ce que vous recherchez, l’interaction avec vos dessinateurs ?

Avant de soumettre le scénario du tome 2 de Liloo à Ingrid Chabbert ou à Sophie Corvaisier, j’en ai beaucoup parlé avec Pierre et je lui ai fait des suggestions. Lui m’apporte des pistes et des choses par rapport au scénario. J’aime parce qu’il rajoute des petites choses en arrière-plan, des choses qui ne sont pas marquées dans mon découpage.

Mes scénarios sont très détaillés, je mets le plan, le cadrage, les dialogues… Après, à mes auteurs, je leur dis que si ça ne fonctionne pas, s’ils ont une meilleure idée, ils peuvent changer.

Lorsque Pierre a crée Liloo à partir de mes descriptions, il a apporté plein de petites touches, plein de petits détails. Grâce à tout cela, les personnages prenaient un aspect sympathique et chaleureux.

Je lui ai envoyé beaucoup de documentation pour le tome 1 surtout. Moi je décris des choses dans les cases, c’est à lui des les interpréter selon son trait et sa sensibilité. Lorsqu’il a imaginé la galerie de personnages, à chaque fois c’était très proche de ce que j’avais imaginé. Pour Grom et Brom, les deux jumeaux terribles, il a bien restitué les scènes de bagarre par un côté un peu manga que j’aime.

Entretien réalise le mardi 10 avril 2018
Article posté le dimanche 15 avril 2018 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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