
Hervé Créac’h fondateur Allskreen
Depuis 20 ans, toute la planète BD cherche comment utiliser les fonctionnalités numériques pour mettre en valeur le 9e art. Ces dernières années, les coréens semblent avoir trouvé la formule avec le webtoon, création native pour la lecture sur Smartphone. Allskreen (filiale d’Ankama), c’est l’entreprise française qui tente désormais de rassembler les lecteurs de webtoon et ceux de bd franco-belge. Présentation d’une initiative qui pourrait bien réussir, en compagnie d’Hervé Créac’h, Responsable éditorial manager chez Ankama.
Allskreen, l’application de webtoonisation de Thorgal et Radiant
Qu’est-ce que le webtoon au fait ?
Si vous n’êtes pas jeune et amateur de cultures asiatiques, vous avez pu passer complètement à côté du phénomène. La Corée du Sud a donc développé un système de narration feuilletonnant, profitant du format smartphone. Vous lisez votre BD case à case, en scrollant vers le haut pour passer à une nouvelle vignette. Les Coréens Webtoon, ou Naver, les Japonais Kakao, ont su développer une façon de lire de la narration séquentielle différente. Ils ont su générer des récits addictifs, adaptés aux préoccupations des cibles commerciales qui ont adhéré massivement à un système peu coûteux. A la Japan Expo Paris, Webtoon est désormais un des plus gros stands, et un des plus visités.
Le webtoon à la française : on ne peut pas dire que ce soit un échec…
Plusieurs initiatives ont été tentées par les éditeurs français, pour prendre des parts de marchés à la Corée. Webtoon Factory ou Verytoon ont essayé de proposer de la traduction autant que de la création originale. Mais deux écueils se sont présentés. Concurrencer le leader mondial s’est avéré compliqué. Et produire du contenu original français suppose une forme d’industrialisation de la création qui ne convient pas particulièrement à l’univers de la BD de notre pays. Résultat, Verytoon a fermé et Webtoon Factory ne parvient pas réellement à prendre le lead.
Allskreen, un autre regard sur le webtoon
Une autre voie pour le succès est donc nécessaire. Un modèle que pourrait bien avoir trouvé Allskreen dans son partenariat avec Ankama. Cette nouvelle piste, c’est la conversion de contenus BD, au format webtoon. La webtoonisation, peut-on dire en faisant un néologisme.
Allskreen, société créée par Hervé Créac’h, travaillait à l’origine sur de la création originale. Rachetée par le groupe Ankama, elle a changé son fusil d’épaule.
Rappelons qu’Ankama a une grosse tradition multimédia. Issue du jeu vidéo, l’entreprise a su développer ses IP, ses licences, vers la bande dessinée ou l’animation. Wakfu en est la tête de pont, depuis le jeu Dofus.
Conversion du catalogue Ankama
Ankama a donc demandé à Allskreen de webtooniser son catalogue de propriété. Priorité a été donnée évidemment au catalogue le plus compatible avec la culture manga/webtoon. Radiant de Tony Valente, ou les différentes séries Wakfu, ont constitué le cœur de catalogue. Mais les licences franco-belges ou plus comics n’ont pas été écartées pour autant. Le blog de Maliki, The Kong Crew (Herenguel) ou Clinton Road (Vincenzo Balzano) sont aussi disponibles.
Webtoonisation : mode d’emploi
Mais comment fonctionne une webtoonisation et qui la réalise ? Hervé Créac’h nous a éclairés sur ce point.
« Pour proposer de la webtoonisation, il faut une équipe technique et créative, des professionnels du multimédia. Des métiers qui sont déjà présents chez Ankama et qui n’ont donc pas posé de problème à recruter. » C’est donc un studio spécifique qui a été formé. Et Hervé Créach insiste sur la dimension créative. « Pour porter cette webtoonisation, nous faisons appel à des professionnels de la narration. Il ne faut pas juste découper des planches. Il faut aussi penser des adaptations pour fluidifier l’expérience de lecture. Et pour cela, nous avons besoin de graphistes expérimentés. Sébastien Lamirand, qui tient le lead sur l’équipe, est un coloriste expérimenté. »
Allskreen insiste sur la dimension artisanale de ce travail d’adaptation. Ce qui veut dire un refus de l’adaptation par IA. « Nous avons évidemment besoin d’outils numériques pour travailler. Nous créons nos propres solutions logicielles. Mais le travail est fait par des artistes qui font des choix artistiques. Le numérique ne fait que faciliter leur travail. » Ce sont donc des auteurs-monteurs qui œuvrent, pour beaucoup fort d’une expérience de 7 ans au sein d’Allskreen.
Ankama s’engage pour la synergie numérique/papier
Tout le catalogue Ankama peut prétendre à rejoindre Allskreen. « A ce jour, il n’y a qu’un seul titre qui nous pose réellement problème, c’est Dans la tête de Sherlock Holmes », nous confie Hervé Créac’h. La bande dessinée de Cyril Liéron et Benoit Dahan reposant sur de puissants jeux spécifiques à la narration en planche, cette difficulté se comprend. Mais elle illustre bien l’intention d’Ankama.
« La volonté de Toth, le patron d’Ankama, est claire. Il veut faire du webtoon différemment de ce que proposent les concurrents. Il veut surtout valoriser les séries de son catalogue pour leur offrir un maximum de visibilité, et amener de nouveaux lecteurs autant en digital qu’en papier », explique le patron d’Allskreen.
La webtoonisation, une logique économique maline ?
Et de fait, la logique économique paraît intelligente. Les coûts de développement d’une webtoonisation apparaissent inférieurs à ceux d’une création originale. La création artistique a déjà été payée. Quand bien même cette adaptation amène à de nouveaux droits d’auteurs, ils sont de toute façon inférieurs à ceux déjà versés. Le coût principal, c’est donc l’équipe de monteurs et leurs outils. Il paraît possible de proposer des contenus inédits au format webtoon, pour un coût inférieur à de la création voir à de l’achat de licences étrangères.
Le Lombard expérimente la webtoonisation
Fort de cette expérience réussie, Allskreen a été mise en chasse de nouvelles licences. Le catalogue Ankama, c’est bien, mais le reste de la BD franco-belge pourrait bénéficier de l’expérience acquise. C’est dans ce cadre que les éditions du Lombard ont donc contractualisé avec Allskreen pour webtooniser des séries de son catalogue. Et ce malgré les efforts spécifiques du groupe Media Participation sur la digitalisation des contenus, via Mediatoon ou la plateforme Ono.
« Créer un studio comme Allskreen, ça reste un coût conséquent pour une structure éditoriale. Il est donc plus pertinent pour des « concurrents » d’Ankama de venir tester la webtoonisation en s’appuyant sur notre studio déjà opérationnel », explique Hervé Créac’h.
Du nouveau, du sûr et du patrimonial
Plusieurs angles ont été choisis par les éditions du Lombard pour ce test.
La sortie du premier tome de la série Daemon, signée Vincent Brugeas, Ronan Toulhoat et Yoann Guillo, s’est faite conjointement en papier et en digital. « Nous aurions aimé sortir la série en prépublication, mais le travail s’est fait trop en proximité avec la date de sortie. Nous n’avons pas pu entrer dans de tels délais. » Pourtant, c’est bien l’ambition affichée par Hervé Créac’h : offrir les bénéfices de la prépublication, tels que les journaux l’ont offert pendant plusieurs décennies, dans un format contemporain répondant aux pratiques d’un lectorat massif. Le test fût fait avec Wakfu, amenant les deux formats à se nourrir mutuellement en lecteurs. Pari réussi qui amena donc à démarcher d’autres éditeurs.
Mais Le Lombard n’a pas tout misé sur Daemon, malgré toute la pertinence de ses artistes.
Ainsi donc les lecteurs pourront retrouver la série jeunesse Klaw, d’Antoine Ozanam et Joël Jurion. Un choix particulièrement pertinent tant la série semble compatible avec les cultures coréennes ou japonaises. Plus surprenant, c’est la série Thorgal qui est en cours d’adaptation. Les premiers tomes sont disponibles, ce qui permet par exemple de redécouvrir La magicienne trahie, titre datant pour rappel de 1980 en librairie. Et de manière surprenante, ce grand classique de la bande dessinée franco-belge fonctionne de manière tout à fait pertinente au format webtoon.
L’auteur de ces lignes a pu tester l’application et lire ce titre en particulier. Découpé en chapitres, la dissection des planches s’est faite avec un grand respect de l’œuvre originale. C’est donc réellement une opportunité de découverte qui est offerte aux jeunes lecteurs de webtoons. « Notre idée, c’est que les utilisateurs habituels vont vouloir découvrir les titres fétiches de leurs parents, pour peu qu’on leur mette à disposition. Pour un tarif réduit, ils peuvent tester un premier épisode ou lire peu à peu toute la série. Nous espérons aussi que les parents entendent parler de l’initiative et poussent leur progéniture à tenter la lecture. » Les espoirs portés par Allskreen ne paraissent pas si immenses que cela, une fois plongé dans l’application.
« Nous venons de lancer les premières séries Le Lombard. Il est donc trop tôt pour analyser des chiffres de lecture sur ces propositions. Nous nous donnons deux ans pour générer ces interactions entre les différentes communautés, et leur connexion à travers Allskreen, » détaille Hervé Créac’h.
Et les auteurs dans tout ça ?
Comment les auteurs accueillent-ils ces adaptations. Selon notre interlocuteur, Tony Valente, l’auteur de Radiant, aurait pour la première fois pu relire son premier tome, attiré par l’exercice de transcription. Et concernant Daemon ? « L’éditeur a fait l’intermédiaire avec les auteurs. Mais je sais qu’ils ont plutôt apprécié la proposition. Ronan Toulhoat est de ceux qui veulent explorer les possibles de la BD digitale. Nous avons réalisé trois épisodes, puis nous les avons transmis aux auteurs pour valider nos orientations graphiques et ensuite terminer l’adaptation. »
Des sous !!!!
Et puisque nous parlons des auteurs, parlons rémunération. La production de webtoon natifs a mauvaise réputation, imposant des rythmes épuisants ou justifiant d’un travail de studio segmentant un maximum les tâches créatives.
« Anthony Roux, le fondateur d’Ankama, est avant tout un auteur. Cela guide nos relations avec les créatifs. Nous proposons aussi de la création originale. Si c’est sur une série d’une licence Ankama, les auteurs touchent un forfait et chaque métier est rémunéré. Si c’est une pure création, comme la série Roasted, alors nous avons convenu d’un prix fixe par épisode, à raison de 24 épisodes par saison. Un prix qui dépend de l’expérience de l’artiste, de sa communauté et de son besoin d’accompagnement de notre part. »
Mais quid du rythme de publication, si décrié vis-à-vis du webtoon coréen ?
« Même en faisant du frigo, en retenant des épisodes avant publication, c’est compliqué. Nous préférons laisser travailler les auteurs en amont, selon un rythme défini par eux pour une livraison régulière d’épisodes. Nous mettons en ligne quand nous pouvons réellement tenir le bon rythme de publication. »
Allskreen, combien ça coûte ?
Combien cela rapporte aux auteurs, c’est une chose. Mais au final, combien payent les lecteurs ? Chaque plateforme suit une logique différente, faisant payer à l’abonnement, à l’épisode, ou en offrant une partie de contenus gratuits. Qu’en est-il d’Allskreen ?
« Ankama a une grosse expérience d’abonnement et de monnaie numérique, grâce aux jeux vidéo. Cela nous donne une bonne vision du sujet, notamment dans ses travers. Comme nous n’avons pas encore un catalogue important, nous avons exclu l’abonnement, qui n’aurait pas trouvé preneur. Nous proposons un achat à l’acte, sans monnaie virtuelle. Les lectrices et lecteurs savent combien ils paient précisément, pour combien d’épisodes. Cette logique a d’ailleurs tendance à rassurer les éditeurs que nous démarchons. »
Concrètement, comptez 4.99€ pour 11 épisodes, avec des tarifs évolutifs. Pour 59.99€, il est possible de s’offrir 120 épisodes plus 25 gratuits. Quelques heures de lecture en vue.
L’avenir d’Allskreen et la webtoonisation
Les ambitions sont exprimées, la technologie semble suivre. Mais quelles sont les prochaines évolutions ? D’un point de vue cosmétique, Allskreen prévoit une refonte de son logo, un brin trop martial aujourd’hui. En avril, l’accent sera mis sur Maliki pour accompagner la sortie de son jeu Switch, avec notamment l’intégration d’Hello Fucktopia au sein de l’application.
Mais évidemment, ce que l’on attend, c’est de savoir si d’autres titres, venus d’autres éditeurs, sont en production.
Hervé Créac’h se fait mystérieux. « Le travail avec Le Lombard interroge et attire, même au sein du groupe Media Participation. Nous annoncerons bientôt plusieurs nouveaux éditeurs pour enrichir notre catalogue. Je le redis, Allskreen prend les risques techniques, créatifs et commerciaux. Cela enlève tout ce poids aux éditeurs et les rend plus réceptifs à notre proposition. »
Allskreen, l’avenir du webtoon français ?
Souhaitons que les espoirs d’Ankama et Allskreen soient couronnés de succès et que les lecteurs de Radiant et de Thorgal puissent se rassembler sur l’application. Le monde de la bande dessinée en France a besoin de générer de nouveaux lecteurs et lectrices, de nouveaux acheteurs. Offrir une telle profusion de créativité, sans que cela ne soit rémunérateur pour les artistes, n’a pas de sens. La webtoonisation sera-t-elle un levier pertinent ? Comixtrip se montrera attentif à cette conclusion.
