Démontagner

Démontagner, c’est faire descendre ses troupeaux des alpages, l’automne venue. Démontagner, c’est garder ses brebis seul avec son chien. Démontagner, c’est un très joli hymne au pastoralisme signé Maxim Cain, lui-même berger.

Maxim Cain, profession berger-bédéaste

Des auteurices de bandes dessinées cumulant deux emplois, il y en a beaucoup. Auteur-prof de dessin, autrice-prof d’arts plastiques, auteur-comédien, il en existe des centaines. Mais auteur-berger, c’est moins commun. On connaissait Jean-Marc Rochette dessinant dans son abri de berger, mais l’auteur de Ailefroide n’est pas berger.

Maxim Cain est cette très jolie particularité dans le monde du 9e art. Cette jolie poésie des mots. A l’ancienne. Celle de l’époque, où pour faire passer les soirées, des bergers racontaient leurs séjours dans les montagnes aux autres restés dans la vallée. Il est ce lien entre le travail et le conte. Parce qu’en plus d’être un bon berger, Maxim Cain sait très bien raconter sa vie pastorale. Tranches de vie qu’il met en image depuis plusieurs années dans la revue Bento des éditions Radio as Paper.

Mais à quoi ressemblent des mois dans les alpages avec un berger-bédéaste ?

Avant de démontagner, il faut monter

Maxim prépare ses affaires. Tout est bien pensé pour passer de nombreux mois dans la montagne avec ses brebis et autres moutons. On est milieu juin et tout le village est là pour la grande estive. La transhumance majuscule.

Les bergers, bergères, anciens ou ex sont là. Ils accompagnent les premiers kilomètres. Des étables à la dernière bergerie avant l’alpage.

Maxim garde ainsi ses bêtes mais aussi des troupeaux d’autres bergers. Il est alors à la tête de 800 animaux. Un nombre impressionnant.

Finette, chien fidèle

Après les derniers moments collectifs à boire et manger, Maxim rejoint son abri de berger. Tout est prêt. Ses affaires (vaisselle, vêtements et nourriture) ont été montées.

Le voilà maintenant seul en cette première nuit. Seul ? Non. En plus de ses 800 bêtes, il est accompagné de Finet, son chien de berger. Son lien avec les Hommes. Fidèle, elle l’aide à regrouper, à mener le troupeau vers les lieux de pâtures.

Entre l’observation aux jumelles, les lieux escarpés où faire passer les brebis, l’orage et la nuit, les chiens errants et les ours dévoreurs de bêtes, les touristes et autres sportifs, le téléphone qui ne capte pas, il reste la lecture et le dessin. Dessin qu’il pratique le soir venu. Pour coucher sur le papier les moments précis où parfois l’angoisse pointe le bout de son nez…

Démontagner, entre autofiction et reportage

Des albums racontant les aventures de bergers, il en existe. Si le plus célèbre est Le génie des alpages de F’murrr, Léo Bret s’y est frotté avec Carburo-berger. Régis Lejonc et Henri Meunier ont publié Le berger et l’assassin. Quant à Emanuele Cantoro, il a mis en image la rencontre d’un adolescent et d’un berger dans Les moutons veulent du sel. Le renard doré a édité Louve, le manga de Miyako Miiya. Sans oublier, Au loup ! de Troub’s.

Pourtant, Démontagner ne ressemble pas du tout à ses prédécesseurs. Il raconte, comme un reportage, la vie de Maxim et de son troupeau. Un récit entre douceur, contemplation, poésie et dureté de la vie d’un berger.

 

“Deux chèvres et puis quelques moutons. Une année bonne et l’autre non. Et sans vacances, et sans sorties” [Jean Ferrat]

Pour celles et ceux qui ne vivent pas à l’année en montagne, on a souvent une vision idyllique de ces masses informes. Le ski, les télésièges, l’été, la randonnée ou les cols montés par les cyclistes du tour de France.

Avec Démontagner, on est loin de la carte postale (comme l’a montré Valfret dans La montagne).

On se prend à avoir peur avec Maxim la nuit, pendant l’orage, ou quand il découvre deux chiens errants. Et on est impressionné par les tout-petits sentiers où les moutons passent, près du précipice. On mesure les risques en regardant les éléments se déchaîner, plus forts que l’Homme.

Mais que la montagne est belle

Si la solitude envahit l’esprit de Maxim, on découvre néanmoins la beauté de la montagne. Les noms de lieux et recoins que seuls connaissent les bergers (il suffit de regarder les pages de garde) sont magiques.

Et on mesure également le contraste entre la précarité et tout l’amour du berger envers son chien. Si certains anciens râlent car il y en a de plus en plus, Maxim ira même en chercher un autre – Si peu – pour accompagner Finet.

Maxim, Don Quichotte sans yeux

Si l’on est emporté par le récit de Démontagner, c’est aussi par un très beau dessin. Un dessin en noir et blanc qui magnifie les contreforts des montagnes. Des planches entre grands aplats de noirs et quelques hachures pour les reliefs. Et un blanc qui prend de la place. Le blanc des moutons, des versants ensoleillés, des touffes d’herbes fraîches ou des yeux de Finet.

Des grandes billes rondes blanches en opposition à l’absence des yeux de Maxim. Si sa barbe pousse parce qu’il a oublié son rasoir dans l’abri précédent, sa longue silhouette, ses oreilles très rondes et son nez d’un simple trait, ressemblent aux gravures de Don Quichotte, entre Daumier, Dali et Lalande.

Si l’austérité d’une vie de quasi ermite est palpable dans Démontagner, cette magnifique histoire portée par un dessin puissant vous passionnera. Entre nostalgie de métiers anciens, thématiques modernes (écologie, économie) et personnage attachant, tout est sous nos yeux, détaillé de manière simple mais raconté avec force.

Article posté le vendredi 12 septembre 2025 par Damien Canteau

Démontagner de Maxim Cain (éditions Actes Sud BD)
  • Démontagner
  • Auteur : Maxim Cain
  • Éditeur : Actes Sud BD
  • Prix : 28 €
  • Pages : 140
  • Parution : 03 septembre 2025
  • ISBN : 978-2-330-21004-5

Résumé de l’éditeur : Dans les montagnes, le pastoralisme existe encore. Cette bande dessinée est un témoignage véritable : son auteur garde en effet des troupeaux de brebis dans les Pyrénées ariégeoises depuis dix ans. Mais nous sommes bien loin ici des clichés faciles sur le berger solitaire et ses chiens…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.

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