Harold Schechter et Eric Powell reforment leur duo pour s’intéresser au Dr Wertham, psychiatre spécialisé dans les tueurs en série et ennemi numéro un de l’industrie du comic book. Comment et pourquoi ces deux univers se retrouvèrent-ils liés ? Réponses dans Dr Wertham, l’homme qui étudia les tueurs en série et failli tuer la bande dessinée.
Dr Wertham, né Friedrich Ignatz Wertheimer.
Friedrich Ignatz Wertheimer est né le 20 mars 1895 à Nuremberg, en Allemagne. En 1920, il rencontre Sigmund Freud, mais ne parvient pas à convaincre la légende de la psychanalyse d’écrire un article sur lui.

Un an plus tard, son diplôme de médecine en poche, le désormais Dr Wertheimer passe son internat à l’institut de Munich, sous la direction du célèbre psychiatre Emil Kraepelin. Mais bien vite, des divergences émergent entre les deux hommes : Wertheimer est convaincu que la condition sociale et l’environnement infantile jouent un rôle fondamental dans la construction de la personne. Ce n’est pas le cas de son aîné. Et lorsque le jeune docteur croise l’important psychiatre américain Adolf Meyer, il comprend que son avenir médical se fera de l’autre côté de l’Atlantique.
Dr Wertham, I presume ?
En 1927, il demande la nationalité américaine et prend le nom de Frederic Wertham. Pourtant, sa collaboration avec ses confrères s’avère difficile. Se montrant souvent borné et irascible, il est persuadé que son potentiel n’est pas exploité à sa juste valeur.
Meyer, qui l’a pourtant pris sous son aile, ne peut que lui suggérer de quitter la clinique dans laquelle ils exerçaient tous deux. Et sa réputation le précédant, le Dr Wertham éprouve toute les peines du monde à retrouver un poste.
Frederic et le loup.
Après des années de disette et un bref retour en Allemagne, le Dr Wertham accepte un poste dans l’aile psychiatrique de l’hôpital Bellevue de New-York. Et c’est à ce moment précis que sa vie prend un nouveau tournant. En effet, en 1932, est votée une loi qui établit une clinique psychiatrique au sein du tribunal criminel de Manhattan. Wertham y obtient un temps plein. Et c’est là qu’il sera chargé d’évaluer la santé mentale des plus terribles tueurs en série de l’époque : Robert Irwin, « Le sculpteur fou » ou encore Albert Fish, « le loup-garou ».
Le nom du Dr Wertham devait à jamais être lié à celui de ces dangereux psychopathes.

Une bd d’horreur sur les tueurs en série ?…
On se dit alors qu’Harold Schechter et Eric Powell nous proposent une chronique de deux tueurs en série, dans la lignée de l’excellent Ed Gein . Il faut dire que le scénariste sait de quoi il parle. En effet, le professeur émérite de l’université de New-York est devenu un expert du sujet. Et il est vrai que la première partie de l’œuvre fait la part belle aux méfaits des deux psychopathe.
Schechter se livre alors à un récit extrêmement documenté, touchant à l’horreur extrême d’actes insoutenables. Et aux côtés du scénariste, Eric Powell se met au diapason. Son trait âpre, tout en noir et blanc, prend la forme d’un crayonné rehaussé d’un pâle lavis gris. Ce style, qui rappelle celui des dessinateurs judiciaires, est absolument saisissant. Et le talent parlant de lui-même, on découvre le début de l’œuvre avec, il faut bien le reconnaître, un certain malaise face à l’atrocité des actes mentionnés.
Une biographie illustrée.
Mais au bout d’une vingtaine de pages, le récit se dédouble pour faire apparaître des destins croisés : d’un côté, ceux des psychopathes et en parallèle, celui du médecin qui les accompagne. Et là encore, Eric Powell fait preuve de ses qualités. Ainsi, cette construction en miroir est perceptible dans la construction de certaines planches.
Et le fait est que bien vite, on comprend que l’un ne va pas sans l’autre. Et puis la disparition « attendue » d’un premier tueur laisse la place à un second. Mais Wertham, lui, demeure. D’ailleurs, au bout de cent pages, les psychopathes disparaissent totalement. Seul reste un psychiatre dont la vie absolument incroyable apparaît sous nos yeux. Le texte prend alors clairement le dessus sur les dessins. Et finalement, l’œuvre finit par s’apparenter à une biographie illustrée sans que cela soit préjudiciable, tant le sujet est dense.
Le paradoxe Wertham.

Et c’est là qu’on va découvrir que l’antipathique thérapeute avait de nombreuses facettes. Luttant activement contre la ségrégation, il s’investit alors dans la défense de la cause afro-américaine. Et désireux d’aider tous les patients, il ouvre même un dispensaire en plein cœur de Harlem. Il y soignera gratuitement ceux que la société ignorait sciemment.

Et l’ennemi des comics dans tout ça ?
Mais comble d’ironie, c’est aussi à ce moment que le psychiatre se lance dans une croisade qui touche directement le support choisi par Harold Schechter et Eric Powell.
En effet, au cours d’une séance avec un jeune enfant de Harlem, le Dr Wertham a une illumination. Tous les jeunes qui viennent consulter ont un point commun : ils lisent des comic books. Wertham se livre alors à une campagne acharnée qui contribue grandement à l’instauration du Comics Code Authority, un comité d’auto-censure qui fut à deux doigts de faire disparaître l’industrie des comics dans les années 50. Les comics s’en sortiront péniblement, mais cela vaudra au docteur le surnom peu élogieux de Dr Werthless.

Wertheimer, Wertham, Werthless… De l’étude des tueurs en série à la volonté de mettre à mort de l’industrie des comics, il n’y a manifestement qu’un pas… Harold Schechter et Eric Powell nous le montrent dans une œuvre forte, parfois éprouvante, souvent déroutante, mais toujours fascinante.
- Dr Wertham
- Auteurs :
- Dessinateur :
- Traducteur :Jerôme Wicky
- Editeur : Delcourt
- Collection : Contrebande
- Prix : 25.50 €
- Parution : 03 septembre 2025
- ISBN : 9782413089599
Résumé de l’éditeur : Cet ultra-conservateur est l’auteur de Seduction of the Innocent, un ouvrage dans lequel il dénonce l’influence néfaste de la BD sur le comportement des enfants, ce qui amena la création du Comics Code Authority (comité d’auto-censure). Aujourd’hui reconnu comme un fanatique, qui cherchait à assurer son auto-promotion, il fut paradoxalement plutôt progressiste en ouvrant par exemple une clinique pour les défavorisés à Harlem.
À propos de l'auteur de cet article
Victor Benelbaz
Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.
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