Forçats, tome 1 : Dans l’enfer du bagne

Après le remarquable Kersten le médecin d’Himmler (Glénat), Patrice Perna et Fabien Bedouel déclinent en album la rencontre de Dieudonné, un prisonnier et d’Albert Londres, le célèbre écrivain au bagne de Cayenne dans Forçats aux éditions Les Arènes.

CONDAMNÉ A TORD

Paris, 1911. La bande à Bonnot a braqué la Société Générale mais la fuite est stoppée par la police. Un agent est tué. Quelques jours plus tard, Eugène Dieudonné est arrêté en pleine nuit, un procès se déroule et il est condamné à tord à la perpétuité pour ce meurtre.

Il doit alors purger sa peine en Guyane, d’abord à Cayenne puis à Saint-Laurent-du-Moroni. Mais se sachant innocent, il fait plusieurs tentatives d’évasion. A chaque fois, c’est un retour à la case départ. Il faut souligner qu’au-delà des murs d’enceinte de la prison, le plus difficile est de partir de ce territoire français. Entre l’océan, une jungle hostile, des fleuves infestés de caïmans ou des mouches qui piquent, la nature retient les forçats.

DIEUDONNE ET LONDRES : LE DÉBUT D’UNE AMITIÉ

En 1923, Albert Londres est déjà un écrivain reconnu. Journaliste-reporter pour Le salut public puis Le petit journal, il a aussi été correspondant de guerre pendant le premier conflit mondial.

Cette année-là, par curiosité, il se rend au bagne de Cayenne pour découvrir le système concentrationnaire français sur ce territoire loin de la métropole. Il fait alors la connaissance d’Eugène au camp disciplinaire de Saint-Joseph sur les Iles du Salut par l’intermédiaire du commandant de la prison. Grâce au directeur de l’établissement, le prisonnier est accepté à l’infirmerie afin de ne pas éveiller les soupçons de ses camarades. C’est le début des confidences et d’une amitié forte…

UN RÉCIT HALETANT TRÈS DOCUMENTÉ

Comme pour leur précédent travail en commun, Patrice Perna et Fabien Bedouel déclinent de nouveau un pan de l’Histoire en bande dessinée. Loin de la Seconde Guerre Mondial de Kersten médecin d’Himmler, ils dévoilent le portrait d’un homme engagé – comme le docteur personnel du dignitaire nazi qui lui aussi résistera à sa manière – celui d’Albert Londres, infatigable journaliste qui veut montrer la vérité à ses congénères.

Pour introduire l’album, les auteurs ont mis en avant la fameuse citation du reporter dès la deuxième de couverture : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (in Terre d’ébène – La Traite des Noirs – Paris, Albin Michel, 1929).

Très documenté – notamment fondé sur les archives du Petit Parisien, mais aussi la biographie d’Albert Londres par Pierre Assouline, La vie des forçats d’Eugène Dieudonné (Libertalia) ou encore la biographie du forçat par Philippe Blandin (éditions du monde libertaire) – le récit mêle l’aventure et l’enquête policière (retour sur le procès) d’une belle manière, accrocheuse et haletante, à l’image de l’ambiance de la série Tyler Cross (de Fabien Nury et Brüno, Dargaud).

LA VIE DES FORÇATS DE GUYANE

Entrevue dans le très bon Paco les mains rouges (de Fabien Vehlmann et Eric Sagot, Dargaud), le quotidien des forçats de Cayenne est délicat, dur et inhumain dans les geôles de Guyane. Loin de la métropole, il était donc facile de mener la vie dure aux prisonniers, à la limite de la légalité.

La rencontre entre Dieudonné et Londres accouchera de Au bagne, un essai du journaliste qui dépeindra véritablement le quotidien des forçats. Il écrira ainsi dans cet ouvrage : « Il faut dire que nous nous trompons en France. Quand quelqu’un – de notre connaissance parfois – est envoyé aux travaux forcés, on dit : il va à Cayenne. Le bagne n’est plus à Cayenne, mais à Saint-Laurent-du-Maroni d’abord et aux îles du Salut ensuite. Je demande, en passant, que l’on débaptise ces îles. Ce n’est pas le salut, là-bas, mais le châtiment. La loi nous permet de couper la tête des assassins, non de nous la payer. Cayenne est bien cependant la capitale du bagne. (…) Enfin, me voici au camp ; là, c’est le bagne. Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent. »

Dans un de ses dialogues, Albert Londres souligne d’ailleurs que Cayenne est « un échec total de la République » dont l’un des objectifs était de « faire disparaitre les condamnés à jamais ».

Londres dénoncera aussi ce qu’il nomme « le doublage » à savoir la double peine du prisonnier. Après avoir effectué sa peine, le forçat ne peut revenir de suite en métropole, errant dans les rues de Cayenne, attendant de récupérer de l’argent pour le voyage retour. En effet, l’administration ne s’occupe en rien de les rapatrier. Ils doivent donc travailler légalement, illégalement, voler ou faire du trafic pour se payer leur sésame.

A noter que Patrice Perna met aussi en scène Alphonse Bertillon alors simple policier qui sera par la suite fondateur du premier laboratoire de police d’identification criminelle et le créateur de l’anthropométrie judiciaire, alors appelé le bertillonnage. Ce système sera longtemps utilisé en France et aux Etats-Unis mais aussi pendant la période nazie en Allemagne à des fins plus discutables pour « reconnaître » les juifs par des critères physiques.

UN DESSIN AU DIAPASON DE L’HISTOIRE

Alors que le lecteur avait entrevu tout le talent graphique de Fabien Bedouel dans L’or et le sang (avec Merwan et Nury, chez Glénat) ou Kersten médecin d’Himmler, l’auteur diplômé des Arts Décoratifs hisse encore plus son niveau dans Forçats. Son trait anguleux semi-réaliste est idéal pour restituer le propos sombre du récit. Accompagné aux couleurs par Florence Fantini, il dévoile de magnifiques planches où les personnages ont des trognes très dures. Le lecteur ressent parfaitement l’ambiance poisseuse des prisons et la moiteur de la Guyane.

Article posté le jeudi 01 septembre 2016 par Damien Canteau

Excellent premier tome de la série Forçats de Patrice Perna et Fabien Bedouel aux éditions Les Arènes, décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Forçats, tome 1 : Dans l’enfer du bagne
  • Scénariste : Patrice Perna
  • Dessinateur : Fabien Bedouel
  • Éditeur : Les Arènes
  • Prix : 15€
  • Parution : 07 septembre 2016

Résumé de l’éditeur : Guyane française, 1923. La forêt vierge, les serpents venimeux, la chaleur étouffante…et le bagne. L existence des forçats ne tient qu à un fil : l’espoir fou de s évader de cette île du malheur. Au milieu des ténèbres, deux hommes :
l’anarchiste Eugène Dieudonné, incarcéré depuis 10 ans pour un crime qu’il n a pas commis, et le grand reporter Albert Londres, venu « porter la plume dans la plaie » de ce monde inhumain.
Leur amitié va changer l’histoire de ce bagne.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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