Grande artiste peintre, Iris, malgré son grand âge, continue de réaliser des toiles. Mais, une maladie des yeux vient bousculer sa vie, son art, son œuvre. Fabian Menor raconte son long chemin pour accepter, se réinventer et produire dans un très joli album édité par Atrabile.

Accrocher ses toiles
Iris Vallon est une vieille dame, toujours une clope à la bouche. Sa vie, elle l’a consacrée à la peinture. Un univers abstrait fait de grandes lignes droites.
Reconnue dans le monde du 3e art (peinture, dessin), elle a les honneurs d’une nouvelle exposition.
Alors, comme tous les jours de sa vie, elle se met au travail. Elle tend une toile sur son immense chevalet, scotche des rubans dessus et peint.

Sacrés yeux qui déraillent
Mais…
Après avoir enlevé les bandes adhésives, Iris constate des taches sur une de ses lignes. Malgré un bain pour se détendre, tout devient flou autour d’elle.
Elle prend alors un rendez-vous chez un ophtalmologue. Le verdict est sans appel : elle est atteinte de DMLA (Dégénérescence Maculaire Liée à l’Age). Sa vue va baisser jusqu’à devenir quasiment aveugle.
Alors le médecin lui parle du Foyer des chênes, un établissement adapté pour tout type de malvoyance. “Une maison de vieux pour aveugles ?” lui rétorque Iris.

Loïse et l’oeuvre d’Iris
Iris sort de chez l’ophtalmologue avec une brochure du Foyer des chênes. Elle maugrée.
“Je m’appelle Loïse… Je vous ai beaucoup étudiée pour ma thèse en histoire de l’art…”
Mais Iris n’a pas le temps de répondre à la jeune femme. Elle est encore sous le choc de son diagnostic. Que va-t-elle bien pouvoir faire de sa vie ? Elle qui n’a voué son existence qu’à la peinture…

Les yeux, la vie
Les yeux pour un artiste sont vitaux. Ils permettent de ressentir le monde qui l’entoure et de créer. Mais lorsqu’ils font défaut, c’est tout une vie qui est chamboulée. Iris Vallon le constate amèrement après que les droites de ses toiles se déforment.
Fabian Menor explore ces conséquences comme l’ont déjà fait avant lui Zoé Thorogood avec Dans les yeux de Billie Scott et Boum avec La méduse dans leurs récits autobiographiques. Ici, l’auteur suisse imagine un récit fictionnel où son personnage principal perd la vue.

Iris, partie coloré de l’oeil
Pour cela, Fabian Menor rapproche son personnage de sa faiblesse. Ainsi, l’auteur de Elise (Helvetiq) lui donne le prénom d’Iris. Telle la fleur, l’iris est la partie coloré de l’œil. Celui de la couleur des yeux, celui qui fait passer l’image à notre cerveau par la pupille. Quant au nom Vallon, il semble se rapprocher de celui de Valladon, la peintre et graveuse française (1865 – 1938).
Iris dont les yeux faiblissent. Comment continuer de peindre malgré ce handicap ? Que faire dans cette urgence à garder les images et les couleurs ?

Iris, tout (en) droite(s)
Iris Vallon est une peintre abstraite qui réalise des tableaux aux formes géométriques. De longues lignes droites colorées comme Piet Mondrian. Si elle se voûte sous les poids de l’âge, Iris comme ses droites, s’est toujours tenue droite. Droite dans son œuvre, dans sa vie, dans ses valeurs.
Elle n’a pas la langue dans sa poche et dit vraiment ce qu’elle pense. Ce côté piquant la rend finalement très attachante. Elle est donc très drôle.

Iris, tout en courbes
Mais elle est seule. Seule depuis que son époux est décédé. Seule dans son appartement avec ses toiles. Alors la DMLA, quand on est seule, ce n’est pas simple.
Heureusement, Iris croise Loïse. Ancienne étudiante en histoire de l’art, elle connaît parfaitement l’œuvre magistrale de la vieille dame. Reconnue internationalement, elle doit se résoudre à emménager dans ce foyer. Mais, hors de question de partir sans ses tableaux, son chevalet et ses tubes de peinture.
Ses lignes droites se tordent ensuite. Les courbes des objets liées à la maladie se retrouvent sur ses toiles. Elle se réinvente et réinvente sa peinture. Et c’est ce qui est chouette dans cette bande dessinée. Quand tout est sombre, on peut entrevoir une lumière, se positionner et donner un virage à sa vie.

Des questions sur la création
Iris est donc un album qui interroge sur la création, sur le rapport des êtres humains à l’art. Une bande dessinée réalisé aux crayons de couleur. Simples traits tels ceux de la peintre. Traits qui deviennent flous (frottés) quand Iris voit les formes se déformer.
Fabian Menor livre un très joli récit introspectif, entre art, maladie et vieillesse. Une bande dessinée simple et belle.
“J’ai dessiné follement pour que, quand je n’aurai plus d’yeux, j’en aie au bout des doigts.” Suzanne Valadon
- Iris
- Auteur : Fabian Menor
- Éditeur : Atrabile
- Collection : Hors collection
- Prix : 19 €
- Parution : 22 août 2025
- Nombre de pages : 120
- ISBN : 9782889231553
Résumé de l’album : Iris est une artiste peintre reconnue, qui, malgré son grand âge, se dévoue toujours avec passion à son art, une peinture abstraite toute en lignes et en droites. Frappée par une maladie oculaire dégénérative, Iris doit se résoudre à perdre sa totale et précieuse indépendance et à rejoindre un foyer pour personnes âgées. Elle doit alors faire face à un nouveau quotidien, qui la ramène à sa propre vulnérabilité, mais qui lui permettra aussi de faire face à certains vieux démons issus de son passé. De sa maladie, irrémédiable, elle fera une force pour se réinventer – et c’est une touche de lyrisme alimentée d’une ultime pulsion de vie qui va ainsi bouleverser son art comme son rapport au monde. Derrière sa figure d’artiste détachée, aussi acariâtre qu’attachante, on découvre alors une femme résiliente, qui s’appuie sur ses lignes droites pour tenir debout. A travers les yeux d’Iris, Fabian Menor use de tout son art pour nous faire découvrir le nouveau monde de l’artiste vieillissante, un monde tout en courbe, déformé et déstabilisant. Son expérience dans un foyer pour personnes âgées, dans lequel il s’est immergé pendant plusieurs mois, l’a évidemment nourri pour ce livre. L’auteur nous rappelle dans Iris qu’il n’y a pas d’âge pour se renouveler, que l’art est avant tout une forme d’introspection qui a sa place tout au long de la vie d’un individu. Fabian Menor est un dessinateur et illustrateur né à Genève à la fin du siècle passé. On lui doit déjà deux livres : Elise (La Joie de livre) et Derborence, une adaptation du texte de Charles Ferdinand Ramuz (Helvetiq). Tout comme l’héroïne de son nouveau livre, Fabian Menor s’est complètement réinventé ici, et s’affirme ainsi comme un auteur à suivre.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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