Le projet de bande dessinée d’Antoine Schiffers, Comixtrip le suit depuis ses débuts. Depuis que le jeune auteur a remporté le Prix Raymond Leblanc en 2023. Il y relate l’histoire de Katerina, une mère cherchant sa fille Katya dans les champs de ruines de la guerre de Tchétchénie. Un album puissant et bouleversant, aux couleurs magistrales. La guerre. Partout. Toujours.

Du prix Raymond Leblanc…
Né en Belgique en 1996, Antoine Schiffers est un tout jeune auteur dans le monde du 9e art. Après des études à l’Institut Saint-Luc de Liège (Bachelier bande dessinée), puis à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles qu’il ne termine pas, le créateur belge décide d’inscrire son projet au Prix Raymond Leblanc. Prix prestigieux et bien doté financièrement.
“Tout d’abord je n’y ai pas cru, ça m’a semblé trop beau pour être vrai parce que c’était complètement inespéré.”
Katya lui porte alors chance. Il passe les différentes étapes (comme l’explique Claire Karius dans son article). Il séduit alors à l’unanimité le jury composé de Nathalie Van Campenhoudt, Sébastien Gnaedig, Gauthier van Meerbeeck, Catherine Makereel, Frédéric Ronsse, Daniel Couvreur, Anthony Wolf-Leblanc et Virginie Jourdain.
Antoine Schiffers obtient ainsi la récompense suprême. Il est le lauréat 2023 du Prix Raymond Leblanc.

… À l’album Katya
Katya est alors suivi par Nathalie Van Campenhoudt, éditrice chez Casterman. Une chance énorme pour Antoine Schiffers, tant cette femme, reconnue dans le monde de la bande dessinée, est d’une grande écoute et très professionnelle.
“Ça ne ressemble pas à n’importe quelle bande dessinée. D’où son originalité.” [Nathalie Van Campenhoudt]
Le duo chemine ensemble de septembre 2023 à mars 2025, date de la sortie de Katya. Les conseils ne sont pas de trop pour faire avancer le jeune auteur, comme le montre notre interview d’Antoine et Nathalie. Surtout que son sujet n’est pas des plus simples : raconter l’histoire d’une mère cherchant sa fille disparue pendant la guerre. Un récit qui débute à Berlin en janvier 1998.

“Je vais aller la chercher.”
Cette phrase, c’est celle de Katerina, maman de Katya. Alors qu’elle regarde un reportage sur la Guerre de Tchétchénie, elle rumine. Elle doit aller chercher sa fille là-bas, très loin, à plus de 3 000 km.
Katerina s’est installée dans la capitale allemande après avoir fui son pays natal, la Tchétchénie. Ce sentiment d’abandon de sa fille la ronge.

Retourner chez soi
Deux mois plus tard. Katerina est à la frontière. Elle emprunte un vieux car pour se rendre au plus près de son village. La mère de Katya y retrouve des voisins mais surtout sa maison détruite. Elle est dévastée.
Le lendemain, elle monte dans la voiture de Sasha, direction Grozny. Katerina sait que c’est dans la capitale qu’elle pourra glaner quelques informations sur Katya. C’est le début d’un long périple. Une quête impossible dans un pays en ruine…

Katya. La guerre. Partout. Toujours
L’album d’Antoine Schiffers est fort. Attention, certain.es pourront y laisser quelques larmes à sa lecture. Il faut souligner que le propos délicat de Katya est à la portée universelle. Celle d’une mère qui ne peut se résoudre à abandonner sa fille. Un amour maternel qui peut retourner des montagnes. Montagnes vertigineuses amplifiées par la guerre. Guerre atroce en Tchétchénie.
Il est à noter que la Guerre de Tchétchénie s’est déroulée en deux temps (1994-1996, 1999-2000). Un conflit opposant la Russie aux indépendants tchétchènes. Une longue, très longue guerre soldée par le retour du pays dans le giron russe et la mise en place de la dictature de Ramzan Kadyrov.
C’est dans ce marasme que se déroule Katya. Un pays en ruine avec des habitants sidérés et apeurés.

Des femmes courageuses dans les conflits
Katya, c’est un hymne à toutes ces femmes courageuses. Qui tantôt luttent pour sauver les leurs, tantôt protègent leurs enfants, tantôt doivent reconstruire sans leurs fils et maris. Antoine Schiffers ne peut se permettre de se mettre à leur place. Néanmoins, il parle d’elles.
“Ce personnage de Katerina regroupe ce que j’imagine être une femme.”
Katya se rapproche d’Amère Russie d’Aurélien Ducoudray et Anlor. Les deux auteurs abordent eux-aussi la quête d’une mère russe pour retrouver son fils soldat en Tchétchénie pendant le conflit. Si la base de départ est la même, le livre d’Antoine Schiffers n’est pas aussi lumineux que ceux de ses prédécesseurs. Ducoudray glisse de l’humour dans son diptyque, ce que ne fait pas l’auteur liégeois.
La bande dessinée Katya est âpre comme un album de Gipi (La terre des fils). Elle interroge et bouleverse les lecteurs par un côté sombre et une quête quasi inatteignable.

Malik au milieu de la guerre
La seule lueur d’espoir de Katya réside dans le personnage de Malik. Ce jeune adolescent de 13 ans est censé représenter la génération future. Katerina le croise dans la rue. Juché sur sa vieille moto, casque vissé sur la tête avec lequel on ne voit pas ses yeux, le garçon accompagne la mère éplorée. Il y a de l’audace et de la bravoure dans cet enfant qui dit qu’il n’a plus de parents.
Il y a aussi de la candeur – pas de la naïveté parce qu’il a été élevé dans la guerre. Le duo asymétrique s’épaule. Elle représente la mère qu’il n’a plus et lui représente l’enfant qu’elle ne peut pour l’instant plus prendre dans ses bras.

Katya : De la force des couleurs
Là où Antoine Schiffers est très fort, c’est dans son dessin. Si graphiquement beaucoup de choses ont évolué depuis les pages de son projet déposé pour le prix Raymond Leblanc, force est de constater qu’il a mis beaucoup d’énergie dans sa partie graphique. Magnifique.
Ses personnages composés d’une simple ligne sont d’une grande lisibilité. Ses hachures et quelques trames pour les scènes de pluie ou ses décors sont superbes. Prenez le temps de regarder la séquence de l’usine en ruine de la page 79 à 81. C’est bluffant.
« J’aime bien laisser de la place au silence. »
Les superbes planches réalisées par Antoine Schiffers prennent de la force grâce à des couleurs originales. Des couleurs que je n’avais jusqu’à présent jamais vues assemblées ainsi. Les teintes de rouge, de rose, de bleu, de vert, de jaune et de gris renforcent l’ambiance pesante du récit.
Prenez quelques instants pour accompagner le voyage de Katerina. Une épopée dans un pays en guerre sublimée par un dessin intense. Katya se trouve-t-elle au bout de ce poignant voyage ? À vous de le découvrir…
- Prolongez la lecture de cette chronique par les entretiens :
– avec Antoine Schiffers (en septembre 2023)
– avec Antoine et son éditrice Nathalie Van Campenhoudt (en avril 2024).

- Katya, La Guerre. Partout. Toujours.
- Auteur : Antoine Schiffers
- Éditeur : Casterman
- Prix : 25,00 €
- Parution : 12 mars 2025
- Nombre de pages : 144
- ISBN : 9782203284241
Résumé de l’éditeur : Un récit universel sur la Guerre qui touche notre humanité en plein cœur. La Guerre, ce sont des millions d’enfants, de femmes, d’hommes qui ont disparu et continuent de disparaître dans des conditions plus atroces les unes que les autres. La Guerre n’épargne personne. Il semble que sur les décombres d’une guerre, une autre prenne toujours naissance. Car la Guerre est une construction humaine, une machination que l’on entretient, volontairement ou non. À travers le voyage de Katerina, partie à la recherche sa fille Katya, ce récit met l’accent sur ces femmes, toujours discrètes, qui semblent faire partie du décor. L’histoire de ces mères à qui l’ont fait tout subir sans leur poser de questions, celles qui élèvent des fils qui mourront peut-être un jour pour leur pays, ces femmes courageuses à qui l’on donne rarement la voix. Antoine Schiffers n’a pas la prétention de la leur donner, mais il voudrait au moins parler un peu d’elles.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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