La terre des fils

Survivants d’un pays dévasté, un père et ses deux fils tentent de vivre. D’une rare brutalité, l’homme élève ses rejetons sans tendresse, comme des animaux. Gipi transcende son immense talent de conteur dans La terre des fils, un drame sombre et puissant.

UN MONDE POST-APOCALYPTIQUE

Dans un monde dévasté où il ne reste que quelques êtres humains, deux frères partent à la chasse. Au milieu d’ossements humains, ils tuent un chien qu’ils rapportent à la maison.

Sur l’eau, une barge leur sert de demeure. Assis sur un fauteuil, leur père les attend. Lorsqu’il apprend qu’ils ont tué le chien – un mensonge, il était déjà mort – il s’emporte.

Les deux fils l’éviscèrent, gardent la viande et partent avec leur paternel pour vendre sa peau à Anguillo, un vieil ermite aveugle. Pendant la transaction, les adolescents épient les deux hommes, attendent qu’ils partent et volent les bâtons de dynamite, avec lesquels ils pêcheront plus facilement du poisson.

UN CARNET MYSTÉRIEUX

Le lendemain, les deux frères montent dans leur barque pour tester la dynamite. Ils découvrent alors plusieurs cadavres flottants sur le lac. Si l’un des deux voulaient les manger, le second affirme qu’ils sont empoisonnés. Ils récupèrent alors leurs vêtements et des objets qui pourraient leur servir.

Encore une fois, leur père s’énerve et leur répète de nouveau qu’il ne faut pas toucher les morts et qu’il n’y a personne au-delà du lac . « Si un dépasse le lac, il meurt » : récite sans réfléchir l’un des enfants.

Le père lui poursuit l’écriture de sa vie dans un carnet qui intrigue ses fils. Mais, ils ne savent pas lire et cette obsessions sera fatale à leur père…

LA TERRE DES FILS : UNE HISTOIRE PUISSANTE ET SOMBRE

Né en 1963, Gipi est un auteur italien talentueux. Alors qu’il débute sa carrière d’illustrateur en 1994, il faudra attendre 2003 pour voir son premier album publié : Notes pour une histoire de la guerre (Fauve d’or du meilleur album de l’année 2006 à Angoulême). Viennent ensuite Vois comme ton ombre s’allonge, S., Bons baisers de province ou En descendant le fleuve et autres histoires (tous édités par Futuropolis).

Dans La terre des fils, Gipi développe un monde post-apocalyptique fort et sombre – une maladie, une catastrophe nucléaire ? L’auteur ne ne dit pas – qui ressemble à l’univers de Sweet tooth, excellente série de Jeff Lemire (Urban Comics). Il ne reste que quelques survivants, qui tentent de désespéramment de s’accrocher à la vie. Chaque petit groupe n’interagit que très peu avec les autres. Leurs membres sont méfiants et ne se font aucun cadeau.

Ils survivent comme des animaux et se comportent de moins en moins comme des êtres humains. Ils pillent, tuent et chassent au milieu des cadavres.

LA TERRE DES FILS : UN RÉCIT ÂPRE ET CRUEL

Gipi imagine les relations entre ses trois personnages principaux de manière dure et cruelle. Les enfants de cet homme ont été élevés après la catastrophe. Ils n’ont pas de nom, appelle leur père Monsieur et le vouvoient. Cette distance, sans concession serait la condition pour qu’ils puissent survivre et être protégés.

Le lac étant la limite à ne pas dépasser, là encore pour ne pas entrer en connexion avec d’autres personnes. Le père leur parle durement, les châtie à chaque bêtise et ne fait preuve d’aucun geste d’amour.

Les deux adolescents sont illettrés et ne vivent que par leur instinct. D’ailleurs, ils parlent un langage d’une grande simplicité, au vocabulaire pauvre et à la grammaire sommaire; tandis que le père, lui sait lire et écrire. Il consigne dans son carnet ses souvenirs et ceux de la mère de ses fils. Ces lignes incompréhensibles pour les enfants, font l’effet d’un aimant sur eux : ils veulent savoir ! L’objet semble alors être la seule lumière dans cette existence très sombre.

DE L’HÉRITAGE A LAISSER A SES ENFANTS

Les rencontres sont quasi inexistantes entre les différents groupes; elles peuvent d’ailleurs être dangereuses. Là encore, les petites communautés sont désignés par un surnom : Grossetête pour les frères jumeaux ou les Fidèles pour les adeptes du dieu Trokool.

L’histoire sans récitatif, à l’écriture minimaliste raconte aussi le passage de l’enfance à l’autonomie d’adulte mais interroge aussi sur l’héritage que l’on veut léguer à nos enfants.

Le trait à la plume de Gipi sublime ce magistral roman graphique. Ses planches sont puissantes et ses personnages sont croqués avec une très grande justesse.

Article posté le lundi 27 mars 2017 par Damien Canteau

La terre des fils de Gipi (Futuropolis) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • La terre des fils
  • Auteur : Gipi
  • Editeur : Futuropolis
  • Prix : 23€
  • Parution : 09 mars 2017

Résumé de l’éditeur : Dans un futur incertain, un père et ses deux fils comptent parmi les survivants d’un cataclysme dont on ignore les causes. C’est la fin de la civilisation. Il n’y a plus de société. Chaque rencontre avec les autres est dangereuse. Le père et ses deux fils, comme les quelques autres personnages rencontrés, la Sorcière, Anguillo, les jumeaux Grossetête, les Fidèles, adeptes fous furieux du dieu Trokool, vivent dans un monde néfaste et noir. L’air est saturé de mouches, l’eau empoisonnée. L’existence du père et de ses deux fils est réduite au combat quotidien pour survivre. Le père écrit chaque soir sur un cahier noir. Qu’écrit-il ? Quel est son secret ? Nous l’ignorons, ses fils aussi. Ils aimeraient bien apprendre à lire, ils aimeraient bien savoir comment on vivait « avant ». Mais le père, lui, refuse d’en entendre parler…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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