La guillotine et L’abolition

Marie Gloris Bardiaux-Vaïente est à l’honneur avec deux albums autour de la peine de mort. La guillotine dévoile l’histoire du rasoir national avec Rica chez Eidola. L’abolition, le combat de Robert Badinter avec Malo Kerfriden dévoile les coulisses de l’abrogation de la peine de mort chez Glénat. Deux livres, deux ouvrages passionnants pour comprendre !

La guillotine : histoire de la Veuve

Publié pour la première fois dans la Revue dessinée en 2014, La guillotine s’offre un second souffle sous la forme d’un album chez Eidola.

Pourquoi la guillotine fait-elle encore si peur ? Comment fut-elle mise en place ? Pourquoi son nom est-il indissociable de la Révolution française ? Toutes ses questions et bien plus encore dans cet ouvrage extrêmement bien documenté.

Marie Gloris Bardiaux-Vaïente a rédigé sa thèse sur L’histoire de la peine de mort dans l’Union européenne, un sujet qui lui tient encore à cœur dans un contexte défavorable et de recul sur son abrogation. Un sujet donc qu’elle maîtrise parfaitement.

Le lecteur pourrait prendre peur en se disant qu’il allait découvrir un livre didactique et trop universitaire. Eh bien non ! Il se trompe. Sans être un spécialiste d’histoire, on est embarqué par un récit fort et construit comme un polar.

Louisette, le monte-à-regret

Alors, oui, il y a des morts, du sang et des choses peu ragoûtantes mais c’est encore mieux qu’un bon film d’horreur ! Rien n’est laissé au hasard – rien n’est épargné au lecteur non plus – mais c’est ce qui fait la force de ce très bel album.

La guillotine fascine et rebute. Cette attirance-répulsion morbide pourtant nous accroche. On est tenu en haleine jusqu’au bout.

Louisette, Monte-à-regret, la Veuve ou le Rasoir national, les gens lui ont donné des surnoms pour l’incarner et prendre de la distance vis-à-vis d’elle. Les techniques pré-guillotine sont détaillées, l’objet et ses caractéristiques techniques sont mis à nu sous toutes ses coutures. La manière dont la lame doit trancher et le peuple qui assiste avec ferveur aux mises à mort, tout est là, sans filtre.

La partie graphique de Rica nous enchante. Oui, même avec un sujet aussi dur et des images choc, on apprécie le dessin de l’auteur de Virus (avec Sylvain Ricard). Hachures et grattage soulignent les traits de ses personnages.

L’album s’achève sur une illustrations pleine page de Robert Badinter, Garde des Sceaux, qui fit voter la loi d’abrogation de la peine de mort le 9 octobre 1981. Une superbe passerelle pour L’abolition, le deuxième album scénarisé par Marie Gloris Bardiaux-Vaïente.

« La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie » [Victor Hugo]

L’abolition, le combat de Robert Badinter

Il n’a pas la force, Robert Badinter d’assister à l’exécution de son client Roger Bontems. Condamné à mort, le jour sombre est arrivé. Le 28 novembre 1972 est encore un jour funeste pour la République française : un bourreau va effectuer sa peine et envoyer à trépas un innocent.

Bontems avait eu le malheur de partager la cellule de Claude Buffet. Les deux hommes avaient pris en otage une infirmière et un gardien, tués par Buffet lors d’un assaut de la police. Bontems avait été condamné même s’il n’avait pas assassiné.

Ce moment, Robert Badinter le garda longtemps en mémoire et avait écrit l’année suivante L’exécution, témoignage du procès et début de son long combat pour l’abrogation de la peine de mort.

Patrick Henry, « La France a peur »

Quelques années plus tard, Robert Badinter est de nouveau en première ligne. Il défend Patrick Henry suspecté du meurtre de Philippe Bertrand en 1976.

L’opinion s’émeut et Roger Gicquel ouvre son journal télévisé par cette phrase célèbre : « La France à peur », même si les gens n’en n’ont gardé que ce morceau, le journaliste n’était pas pour la peine capitale dans la deuxième partie de son édito.

L’assistant de Robert Bocquillon, Badinter, réussit à faire échapper Henry à la guillotine. En 1981, François Mitterrand réitéra son propos pendant la campagne des Présidentielles : il fera abolir la peine de mort s’il est élu. En mai, le nouveau président de la République prit son téléphone et proposa le poste de Garde des Sceaux à Badinter. L’Histoire était en marche, la peine de mort vivait ses dernières heures. Si les Français étaient contre, l’Assemblée Nationale – par une aide précieuse de Philippe Séguin – et le Sénat votèrent en octobre pour l’abolition.

Robert Badinter : l’un des derniers hommes politiques intègre

Quelle magnifique idée qu’ont eu Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden que de réaliser L’abolition ! En cela, le duo d’auteurs rend un hommage vibrant à Robert Badinter, un homme politique majeur de la Ve République, une homme intègre comme on n’en fait plus.

Son combat est viscéralement ancré en lui, depuis son enfance. Celle où les barbares nazis laissèrent pour mort son père Simon dans le camp de Sobibor. Cette volonté farouche pour la vie et la justice furent au cœur de son combat d’homme, de citoyen et de politicien.

Dessin sobre et puissant

Pour mettre cet album en image, rien de tel que d’avoir demandé à Malo Kerfriden. Les planches de l’auteur de KGB et Otaku Blue sont sobres mais d’une grande force graphique. A l’image de Simone Veil l’immortelle (de Duphot et Bresson), il opte pour une colorisation en bichromie noire et bleue, très belle.

Les traits de personnages historiques sont ressemblants – cela est à noter parce que ce n’est jamais très simple de dessiner des biographies – le blanc leur donnant un caractère encore plus fort. On notera une magnifique composition de couverture en noir et blanc. Somptueux !

Procès contre le négationniste Robert Faurisson, combat contre l’antisémitisme, pour la dépénalisation de l’homosexualité, travail sur le Code pénal, président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995 ou encore sénateur, Robert Badinter force le respect. Il suffira de lire L’exécution, L’abolition (2000) ou encore Idiss (2018) pour se rendre compte de ce qu’il a apporté à la France.

La guillotine et L’abolition vous attendent en librairie ou en bibliothèque. Pour apprendre, pour connaître et pour résister à toutes les formes de régression !

Article posté le mardi 26 mars 2019 par Damien Canteau

La guillotine de Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Rica (Eidola)
  • La guillotine
  • Scénariste : Marie Gloris Bardiaux-Vaïente
  • Dessinateur : Rica
  • Editeur : Eidola
  • Parution : 21 février 2019
  • Prix : 15€
  • ISBN : 9791090093348

Résumé de l’éditeur : Objet de répulsion et de fascination, symbole de la monarchie décapitée et de notre République naissante, c’est bien l’histoire de cet outil – instrument légal, politique et moral -, que cette bande dessinée propose d’explorer. De 1792 à 1981, cet instrument de torture et de mort, alibi de la barbarie des exécutions, a eu pour première justification d’humaniser le crime d’Etat : en vain. Grande Histoire et petites anecdotes, vous saurez tout sur « la veuve » qui coupa en deux, vivants, plus de 50 000 condamnés en France.»

L'abolition le combat de Robert Badinter de Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden (Glénat) - guillotine
  • L’abolition, le combat de Robert Badinter
  • Scénariste : Marie Gloris Bardiaux-Vaïente
  • Dessinateur : Malo Kerfriden
  • Editeur : Glenat
  • Parution : 27 février 2019
  • Prix : 17.50€
  • ISBN : 9782344026502

Résumé de l’éditeur : « C’est la mort que vous réclamez. Pas la justice. »1972. Dans la nuit du 27 au 28 novembre, Robert Badinter, avocat, assiste impuissant à l’exécution par guillotine de son client Roger Bontems. Incapable de se résoudre à l’idée qu’on ait pu mettre à mort celui qui n’a pas tué, il fait de l’abolition de la peine de mort ­- cette sanction qui rend chacun de nous complice d’un assassinat commis par l’État, le combat de sa vie. Quelques années plus tard, c’est Patrick Henry qui est promis à l’échafaud. Qu’importe, si Badinter n’a pas pu sauver l’innocent, il sauvera le monstre. Car ce n’est pas le kidnappeur et meurtrier d’enfant qu’il doit défendre, mais la sanction capitale qu’il doit éradiquer. Le procès de Patrick Henry s’apprête à entrer dans l’histoire comme celui qui verra disparaître la peine de mort en France…Ce passionnant roman graphique, centré sur deux des procès les plus emblématiques de Robert Badinter puis sur son accession au poste de Garde des sceaux, revient sur un pan essentiel de l’histoire judiciaire française : le combat pour l’abolition de la peine de mort.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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