Le marais

Après Les fleurs rouges et La vis, les éditions Cornélius poursuivent leur travail de mémoire autour de l’œuvre de Yoshiharu Tsuge avec la publication de ses œuvres 1965-1966 : Le marais. Comme toujours passionnant et fascinant !

Le marais : Premières histoires pour Garo

Comme nous vous l’avions expliqué dans nos chroniques de Les fleurs rouges et La vis, Yoshiharu Tsuge est l’un des grands maîtres mangakas, l’un des auteurs pionniers des récits autobiographiques au Japon.

Comme le mentionne Léopold Dahan en postface – il est par ailleurs traducteur de l’ouvrage – les histoires compilées dans Le marais ont été publiées dans la revue Garo entre 1965 et 1966. Ce sont donc les tout premiers récits du mangaka dans le mensuel. Ces onze histoires sont classées par ordre chronologique.

Yoshiharu Tsuge connait une période extrêmement délicate lorsqu’il les publie. Non seulement le système de «librairies de prêt » disparait – il en était un auteur phare, ce qui lui permettait de bien vivre – mais il avait fait une tentative de suicide, à cause de sa condition misérable après l’arrêt de ce système. Sans le sou, il accepte de publier de courts récits dans Garo. Il faut souligner qu’il n’est pas un débutant à l’époque puisqu’il a déjà un carrière d’une dizaine d’années dans le manga; il a 28 ans. Pour la revue, il publia plus de 8 000 planches jusqu’à sa retraite en 1987.

D’Alcool de pastèque…

Parmi les 11 histoires courtes de l’album Le marais, quelques unes ont retenu notre attention. Ainsi comme à son habitude, Yoshiharu Tsuge aime mettre en scène les petites gens, des personnages dans une grande précarité, des crève-la-faim. C’est le cas des héros d’Alcool de pastèque, de Destinée où le couple modeste recueille un nouveau-né abandonné ayant sur lui de l’argent ou bien encore le samouraï de Un dessin mystérieux.

L’auteur de L’homme sans talent n’hésite jamais à raconter ses destins parfois cruels d’hommes dans la misère. Ces tranches de vie – comme suspendues dans le temps – permettent aux lecteurs de découvrir par petites touches un Japon des campagnes, celui qui ne fait pas de bruit, celui qui survit.

… A La chasse aux champignons

Le côté parfois dur et radical de Tsuge se retrouve aussi dans d’autres récits. Ainsi, Le marais, plonge le lecteur dans une histoire dérangeante entre une femme qui aime son serpent et un passant. Tchiko révèle la morbidité d’un mangaka vis-à-vis d’un oiseau, comme s’il était jaloux. Quant à La chasse aux champignons, elle met en scène l’angoisse d’un petit garçon.

D’ailleurs, lors de leur publication dans Garo, ces trois récits furent boudées par le public. Si ils sont plus accessibles au grand public, contrairement à celles de La vis ou des Fleurs rouges, les histoires du Marais peuvent aussi déstabiliser les lecteurs par leur côté malsain.

Tsuge assistant de Mizuki

Comme l’a aussi expliqué Léopold Dahan ou l’exposition à Angoulême cette année, Yoshiharu Tsuge devint aussi l’assistant de Shigeru Mizuki, auteur notamment de NonNonBâ. C’est en effet après le rejet par le public de La chasse aux champignons en 1966 qu’il se met au service du maître mangaka.

Pendant un an, Tsuge dessine les décors, parfois les personnages de Mizuki. Mieux, certaines sont même entièrement mises en image par l’auteur du Marais.

C’est ainsi que lorsqu’il publie de nouveau dans Garo, les amateurs peuvent voir l’influence de l’auteur de Kitaro le repoussant, notamment dans la physionomie des personnages.

Yoshiharu Tsuge imagine alors La fille du bouquiniste, une magnifique ode à la lecture, mais également La lettre mystérieuse, là encore une histoire sordide de jalousie ou encore La femme ninja, dont la vengeance est lente.

Comme dans les précédentes publications des éditions Cornélius, Le marais réunit des histoires très diverses, très riches qui nous fascinent, nous aimantent, nous questionnent ou nous révulsent. Encore un recueil de grande qualité et un beau travail de mémoire !

Article posté le dimanche 24 mai 2020 par Damien Canteau

Le marais de Yoshiharu Tsuge (Cornélius) - oeuvres 1965/1966
  • Le marais, oeuvres 1965-1966
  • Auteur : Yoshiharu Tsuge
  • Editeur : Cornélius, collection Pierre
  • Traducteur : Léopold Dahan
  • Prix : 25.50 €
  • Parution : 30 janvier 2020
  • ISBN : 9782360811700

Résumé de l’éditeur : Les fleurs rouges (1967-1968) et La vis (1968-1972) nous montraient Yoshiharu Tsuge atteindre la pleine puis- sance de son art et fonder le watakushi manga (la bande dessinée du moi). Cette troisième parution (chronologi- quement le premier volume de l’anthologie consacrée à Tsuge) propose de retrouver l’auteur alors qu’il vient d’inté- grer la revue Garo. Il n’en est pas à ses débuts – il a déjà presque dix ans de carrière derrière lui – mais il trouve dans l’opportunité que lui offre le magazine la possibilité de franchir une étape et de devenir un auteur à part entière. Plus classiques et plus faciles à lire, les nouvelles réunies dans Le marais sont encore marquées par les histoires qu’il dessinait pour les librairies de prêt. On retrouve dans ces premières oeuvres le vocabulaire du gekiga, appli- qué à des récits d’aventures situés à l’époque Edo. Mais le dessin et la narration témoignent encore de l’influence de Shirato Senpei, l’auteur phare de Garo, et de la figure tutélaire d’Osamu Tezuka. Pourtant, le ton se démarque du reste du magazine. Ce qui vaut à Tsuge des réactions négatives des lecteurs, qui ne comprennent pas le caractère novateur du Marais et de Tchiko, nouvelles tournant le dos à l’innocence et pré- figurant L’Homme sans talent (Atrabile), le livre avec le- quel Tsuge concluera sa carrière vingt ans plus tard. Déçu par ce manque d’enthousiasme, Tsuge cesse d’écrire pendant un an et devient l’un des assistants de Shigeru Mizuki, auprès duquel son dessin gagnera en maturité. Les lecteurs ne redécouvriront les onze joyaux qui composent ce volume que quelques années plus tard, lorsque le talent de Yoshiharu Tsuge les aura définitive- ment irradiés.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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