Le pain nu

Le pain nu, c’est le récit d’une vie. Celle de Mohamed Choukri. Celle de la pauvreté. Celle de la famine. Celle de la prison. Celle du destin hors-norme de cet écrivain marocain qui apprit à lire dans les geôles du pouvoir. Le pain nu, c’est aussi son adaptation inachevée en bande dessinée par Abdelaziz Mouride. Fort et poignant !

Famine et violence, une enfance en enfer

Maroc, dans les années 1940, sous protectorat français. Mohamed habite dans le rif, au nord du pays. Son enfance est misérable, faite de famine, de précarité et de violence. Une violence incarnée par un père qui le bat.

Pour essayer de survivre pendant cette période, la famille part s’installer à Tanger. Avec son père, Mohamed trafique avec les soldats espagnols. Mais la vie ne s’améliore pas. Pire, son père dans un excès de colère tue son petit frère. Il est alors emprisonné pour cet assassinat.

Prostitution et prison

Alors qu’un jour il faisait les poubelles, Mohamed est sermonné par son propriétaire. L’adolescent entre alors à son service. Il devient par la suite cireur de chaussures, potier ou vendeurs de fruits et légumes.

Avec Tefersiti, son ami, ils dépensaient leur argent dans les bordels de la ville. Plus tard, il se trouvât dans les émeutes pour l’indépendance du Maroc. Et enfin, en prison où il apprit à lire et à écrire…

Le pain nu : écrire et lire comme éléments émancipateurs

Né en 1935, Mohamed Choukri écrit Le pain nu en 1972. Auparavant, il rencontre Paul Bowles, Jean Genet et Tennessee Williams dans les années 1960. Ce roman autobiographique fait partie d’une trilogie avec les livres qui suivirent : Le temps des erreurs et Visages.

Interdit jusqu’en 2000 au Maroc, Le pain nu eut pourtant un grand retentissement dans les pays arabes et dans le monde. Une gloire éphémère puisqu’il décéda trois ans plus tard.

Ce roman raconte la misère d’un pays sous le joug des Français. Il parle aussi de Tanger la douce, de Tanger l’interlope avec ses bordels. Il aborde aussi la débrouille et la survie. Des geôles sombres viendront aussi la lumière par la lecture et l’écriture. En choisissant l’instruction, Mohamed Choukri laisse derrière lui cette vie si dramatique pour l’enseignement et la culture.

Abdelaziz Mouride, un destin proche de celui de Choukri

C’est en 2010 qu’Abdelaziz Mouride débute l’adaptation en bande dessinée du Pain nu. Né en 1949 à Casablanca, il  n’est pas un très bon élève. Après avoir rencontré Abdelhak Mechmach, qui apprécie ses dessins, il reprend les études avec plus de ferveur. Il lit alors beaucoup.

Ses années le forgent politiquement. Il est marqué par les lectures de Marx et Lénine. Il participe aux événements de mars 1965 pour protester contre des mesures d’Hassan II sur l’éducation. De cette tragédie de plusieurs milliers de morts, il créa un mouvement étudiant : Le mouvement du 23 mars.

Il alterne entre les facultés de droit et de philosophie. Il est même arrêté et fait l’objet d’un procès fantoche. Il écope alors d’une peine de 22 ans de prison en 1977. Là-bas, il débute une bande dessinée Fi’akhsha’i baldi (Dans les entrailles de mon pays, publié en Belgique en 1982).

Il sort de prison en 1984 et devient journaliste au Matin du Sahara. En 2000, il publie On affame bien les rats. Il est alors considéré comme l’un des pionniers de la bande dessinée marocaine. Il réalise Le coiffeur en 2004, La traversée. Dans l’enfer du h’rig en 2010 et enfin Le pain nu.

Le pain nu, une bande dessinée inachevée

S’il découvre Le pain nu en 2003 – il en écrit un article élogieux dans Le temps du Maroc – Abdelaziz Mouride dut attendre l’accord de Mohamed Choukri pour le décliner en bande dessinée.

A cette époque, il confia à Céline Girard, journaliste au quotidien belge Le soir : « Ce qui m’a frappé le plus dans ce livre, ce n’est pas la vie dissolue du jeune Choukri, c’est le fait qu’un garçon qui a passé sa vie aux fonds des rues, dans la prostitution et l’alcool, renaît à vingt ans de ses cendres. »

Au crayon et à l’aquarelle, il commence ce long travail qu’il ne terminera pas. Mouride meurt le 8 avril 2013. Il avait néanmoins achevé le dessin mais pas toute la couleur. Cette version est donc telle quelle, avec des planches colorisées et d’autres en noir et blanc. Mais c’est ce qui lui donne encore plus de force ! Comme si l’histoire ne s’arrêtait pas, comme si Choukri poursuivait sa route après sa mort. C’est à la fois dur et âpre dans le propos mais lumineux par les aquarelles.

Le pain nu aux éditions Alifbata : pour découvrir le Maroc sous protectorat français mais d’un point de vue d’un natif du pays. Un cadeau inachevé tellement beau et poignant.

Article posté le mercredi 01 avril 2020 par Damien Canteau

Le pain nu de Abdelaziz Mouride d'après Mohamed Choukri (Alifbata)
  • Le pain nu
  • Auteur : Abdelaziz Mouride, d’après le roman de Mohamed Choukri
  • Éditeur : Alifbata
  • Prix : 20 €
  • Parution : 07 février 2020
  • ISBN : 9782955392881

Résumé de l’éditeur : Le pain nu est le récit d’une enfance qui n’a pas eu lieu. Celle de Mohamed Choukri, marquée par la pauvreté et l’exil dans le nord du Maroc des années 1940 à 1950, sous le joug du protectorat. La famine, la fuite d’un père violent, les nuits à la belle étoile dans les bas-fonds de Tanger, la combine, le vin, le kif, le sexe… Mohamed Choukri fait très tôt l’apprentissage de la survie. Il connaîtra aussi la prison. C’est là, aux côtés des détenus politiques, qu’à l’âge de vingt ans il apprendra à lire et à écrire. De l’intérieur de sa cellule, il nous livre ici son récit autobiographique. Le récit d’une revanche sur le destin, qui dévoile comme jamais auparavant une autre histoire du pays, celle faite de misère et d’exclusion.

Censuré jusqu’en 2000 au Maroc, ce roman qui a fait connaître internationalement Mohamed Choukri, a été adapté en bande dessinée par Abdelaziz Mouride, pionnier du 9e art au Maroc et auteur de On affame bien les rats, bande dessinée réalisée clandestinement durant sa réclusion dans la prison de Kénitra et dans laquelle il témoigne de la condition des prisonniers politiques pendant les années de plomb.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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