L’Érection #1

Si Jim avait choisi un autre titre que L’Érection pour ce nouveau diptyque, « La Dureté » aurait été tout aussi idoine. Tant celle des mots, des comportements, des réactions et d’un organe sont légion dans le contenu de ce premier tome. Alors pourquoi utiliser ce terme assez évocateur voire risqué ? Parce que le scénariste fait de cette érection, le délit phare dont les conséquences seront tumultueuses au sein de ce couple parisien. C’est donc l’histoire de Léa, Florent et du cadeau qu’il a imaginé pour son anniversaire…

Comme pour L’Invitation, L’Érection se lit comme une pièce de théâtre. Dans le 1er acte, nous sont présentés Léa et Florent dans l’intimité de leur salle de bain. Un appartement, deux enfants, un chat, un compte commun sont les fruits donnés par une vie maritale de plus de vingt ans. Un couple classique en somme.

En pleine préparation pour recevoir à dîner un couple d’amis, on observe tout de suite quelques taquineries entre eux. Sur le point de fêter sont quarante-huitième anniversaire (elle ne les fait pas), on observe une Léa quelque peu stressée, limite à fleur de peau. L’approche de la cinquantaine n’a pas l’air de lui apporter un soupçon de plénitude.

UNE SURPRISE MAL INTERPRÉTÉE

Quant à Florent, il ne semble pas spécialement atteint par le temps qui passe. On discerne plutôt un homme ordinaire, calme, posé et d’une touchante maladresse (il collectionne les phrases ambiguës, les attitudes gaffeuses mais les assument impassiblement). Et puis pour cette soirée en l’honneur de Léa, il a tout prévu. Après le départ de leurs amis, il lui a préparé une surprise des plus originales. Cela devait finir en beauté. Mais Léa l’a découverte trop tôt et dans un contexte qui mettra Florent dans une fâcheuse posture…

Les 2es et 3es actes feront découvrir une femme d’abord furieuse et hystérique lorsqu’elle suppose un lien de cause à effet entre la nouvelle apprise de son amie qui redevient célibataire et le « réveil » du pénis de Florent. Vu sous cet angle, rien d’étonnant à cette réaction légitime. Mais il y a bien évidemment une toute autre explication à cette soudaine érection.

Le délit avoué puis justifié par Florent ne suffit pas à calmer la colère de sa compagne. Elle se sent trahie, trompée, blessée… Autant de sentiments qui camouflent peut-être le véritable problème : une possible crise de la cinquantaine ajoutée à une sérieuse remise en question de leur vie commune.

L’Érection se termine par un cliffangher qui laisse supposer une nuit longue, très longue… C’est maintenant l’entracte. Pourvu qu’elle ne dure pas trop longtemps…

L’ÉRECTION THÉÂTRALISÉE

« Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ». La règle des trois unités définit par le poète Nicolas Boileau a inspiré Jim dans cette histoire. Tout semble respecté pour que cette bande-dessinée puisse voir le jour sur les planches. En effet, c’est dans un quasi huis-clos que se déroule L’Érection (on ne quitte l’appartement qu’une seule fois pour se rendre au balcon). Il est, de plus, fort probable que vingt-quatre heures suffiront pour clore le débat. Et bien sûr, toutes les actions décrites mènent à un fait principal : l’échange viril entre les deux protagonistes.

Jim aime ce type de découpage et nous l’a antérieurement prouvé. Sur fond de vaudeville il déploie tout son talent scénaristique pour nous offrir une scène de ménage aussi dramatique que jubilatoire. Dramatique car on sent le mal-être de chacun des personnages pour différentes raisons. Jubilatoire pour quelques passages bien cocasses (le string « Hello Kitty », le cache-sexe de fortune, la scène avec la crèche « Playmobil », la réaction de Léa face à des jeunes qui se trompent d’étage…). Et toujours cette application à respecter la nature humaine. En exhumant sa complexité empreinte de sensibilité.

UN DESSIN DYNAMIQUE…

Au dessin, Lounis Chabane, apporte parfaitement le complément nécessaire à la réussite globale de cet album. Ce binôme avait déjà travaillé ensemble sur Héléna. On pouvait être éventuellement frustrés sur le travail du dessinateur lors de cette première association. Ce ne sera pas le cas pour L’Érection. L’attention est essentiellement portée sur les attitudes et expressions de visage des deux héros. Et l’avantage du huis-clos permet à L. Chabane de se concentrer à rendre vivant les nombreux duels verbaux tout en s’amusant à faire tourner « la caméra » pour voir les pièces de l’appartement sous différents angles. C’est vraiment réussi.

… ET BONIFIÉ PAR SES BONS TONS COLORÉS

Il faut tout autant souligner le travail de Delphine à la colorisation. On ne met pas assez souvent en lumière (c’est un comble) le travail du coloriste mais le rendu pour cet album est particulièrement adapté aux diverses ambiances ressenties. Nous connaissions déjà l’attirance qu’a la compagne de Jim pour le bleu. On pourrait facilement associer cette couleur à la fameuse pilule… Mais elle aime surtout l’utiliser pour identifier les séquences nocturnes. Sans oublier l’ingénieuse idée de l’auteur d’intégrer un sapin avec sa guirlande électrique. Celle-ci permet à Delphine de jouer sur des reflets au moment où les ampoules s’allument. De sorte qu’elle puisse mettre en évidence certaines attitudes importantes. C’est bien vu.

La couverture de L’Érection n’est pas anodine. La première fois qu’on la voit, on imagine un homme hésiter à « sauter le pas » en prenant le médicament mais les auteurs n’ont-ils pas tout simplement voulu illustrer le moment où les problèmes commencent pour Florent ?

Au final, on peut sans risque conclure que L’Érection  peut être mise entre toutes les mains. Celles qui vivent depuis plus de trente ans seront peut-être plus expérimentées pour l’apprécier pleinement…

Article posté le mercredi 22 juin 2016 par Mikey Martin

L’Érection, album retrouvailles entre Jim et Chabane (Bamboo éditions). Décrypté par Comixtrip, le site BD de référence
  • L’Érection : Livre 1
  • Auteur : Jim
  • Dessinateur : Lounis Chabane
  • Couleur : Delphine
  • Éditeur : Bamboo
  • Prix : 16,90 €
  • Parution : juin 2016

Résumé de l’éditeur : Quelques jours avant Noël, Léa et Florent, la quarantaine, reçoivent un couple d’amis, qui annoncent durant le dîner être en procédure de divorce. Quand sous la table, Léa pose la main sur la jambe de Florent et découvre que, face à cette amie soudainement célibataire, il a une érection, la nuit va progressivement basculer dans une suite de situations pour le moins inattendues, où toutes les vérités éclateront…

À propos de l'auteur de cet article

Mikey Martin

Mikey Martin

Mikey, dont les géniteurs ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !

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