Le bédéaste québécois Philippe Girard a pris en main l’adaptation en bande dessinée (publiée chez Casterman) de Libres d’obéir – Le management, du nazisme à aujourd’hui, de l’historien français Johann Chapoutot. Y est tracé le portrait de Reinhard Höhn, juriste et général SS dont les écrits ont marqué les théories managériales de la seconde moitié du XXe siècle. Un ouvrage indispensable pour réfléchir au travail contemporain.
Libres d’obéir : repenser le management en entreprise
Florence, cadre chez Appal, entreprise de nouvelles technologies, est en souffrance au travail. Elle se confie à sa meilleure amie, victime d’un burn-out par le passé. Pour l’éclairer sur sa situation, cette amie lui fait découvrir un livre décrivant comment le management contemporain est notamment issu de la pensée nazie. Et elle lui explique comment cela se concrétise dans son quotidien professionnel.
L’exercice d’adaptation
Adapter un roman et adapter un essai, ce n’est pas du tout le même exercice. L’avantage de Libres d’obéir, c’est qu’il est réalisé par un bédéaste confirmé, Philippe Girard. Entre Léonard Cohen et Antoine de Saint-Exupéry, l’auteur a une solide expérience du travail de biographie, sous format classique comme plus romancé.
Libres d’obéir n’est pas une biographie à proprement parler. Mais en s’appuyant sur la figure de Reinhard Höhn pour développer son propos, Johann Chapoutot a permis à l’artiste d’utiliser en partie les techniques du genre pour son récit. Mais pas seulement. Auteur de bande dessinée, Girard sait qu’il doit aussi offrir aux lecteurs un récit. C’est pour cela qu’il crée le personnage de Florence, afin de rythmer la mise en scène du propos de l’historien. Il le fait afin de donner corps, dans le présent et la réalité des lecteurs, aux propos développés au fil des pages.
Cet album est une bande dessinée documentaire, pédagogique, mais sans la pesanteur que contiennent beaucoup de ces adaptations.
Le trait du dessinateur, entre ligne claire et BD reportage, vient apporter une grande lisibilité à l’ouvrage, autant dans les séquences de dialogues que dans le travail plus schématique ou illustratif qui accompagne nécessairement ce type d’exercice.
Libres d’obéir : qu’est-ce qui est dit sur le fond ?
Johann Chapoutot rappelle l’idée suivante : l’idéologie nationale-socialiste allemande se construit sur des bases qui la rendent extrêmement compatible avec le capitalisme du XXe siècle. Détestation de l’État en tant que centre d’organisation de la vie économique, rejet de l’idéologie de la lutte des classes au profit d’une unité illusoire d’intérêts entre patronat et salariés, entre autres choses. Rappelons au passage que c’est le patronat allemand, notamment bavarois, qui a financé le parti nazi après le passage d’Hitler en prison, pour mieux lutter contre le parti communiste.
Mais compatibilité idéologique ne signifie pas pour autant que l’idéologie première (le capitalisme), ait pu se nourrir de l’idéologie seconde (le nazisme). C’est là que Chapoutot fait appel à l’histoire personnelle de Reinhard Höhn. Le personnage est particulièrement intéressant car c’est un des juristes officiels du régime nazi. Un homme passionné par la réglementation du travail, avant son entrée au NSDAP, pendant le régime hitlérien et après la guerre. Un de ces hommes à qui l’antisémitisme ne posait aucun problème et qui n’a peut-être pas participé directement à la Shoah, mais n’y a pas trouvé non plus de problématique particulière. On parle ici d’un général SS. Le pire corps idéologique de l’Allemagne nazie.
Höhn contribue donc à l’organisation du travail et de l’économie du Reich, de 1933 à 1945. Mais à cette époque, son travail est relativement contenu sur le territoire allemand. C’est après la guerre que le SS parviendra à échapper à la Justice et à créer une école de management qui formera les cadres de l’industrie allemande pendant de nombreuses années, sans renoncement idéologique de sa part. Autrement dit, la vision national-socialiste du travail a continué à infuser la République Démocratique d’Allemagne après la chute de l’extrême-droite.
Mais où est donc le péché originel ?
Pour Chapoutot, le grand apport de Höhn aux théories du management antérieures à la guerre, c’est l’illusion que les travailleurs ont la liberté d’obéir aux ordres de leurs supérieurs. De ses années au pouvoir, l’ancien SS a compris que susciter la libre adhésion était plus fort que la contrainte. Pour autant, il n’a pas le souhait de partager le pouvoir de décision au sein de l’entreprise.
Il préfère s’appuyer notamment sur la fixation par le salarié lui-même de ses propres objectifs. Ce n’est plus le manager qui donne un ordre, c’est le managé qui s’impose tout seul ce à quoi il doit arriver en fin d’année. Et ce faisant, il consent bien plus volontiers à faire les efforts supplémentaires pour atteindre ledit objectif. Il est facile de se rebeller contre un pouvoir hiérarchique, il est impossible de se rebeller contre soi-même…
Et si Chapoutot pointe l’aspect illusoire, c’est parce que le salarié se fixe son objectif dans un cadre qu’il ne contrôle en rien. Toutes les données du problème sont fixées par l’entreprise, sa direction, son encadrement. Le salarié n’a aucune liberté autre que celle que le pouvoir supérieur veut bien lui donner, qu’il a intégré inconsciemment, et qu’il s’engage donc à respecter.
La thèse de Chapoutot est évidemment bien plus large, mais nous resterons ici sur la présentation de sa dimension centrale. Deux livres existent pour creuser le sujet, dont cette bande dessinée.
Il est à noter que Chapoutot s’est bien évidemment vu contester cette analyse. C’est la démarche normale du travail universitaire. Parmi les reproches faits : une lecture idéologique de l’Histoire, la mise de côté de trop de travaux n’étayant pas son propos, voir l’appui sur des sources reconnues comme fausses.
Libres d’obéir : un miroir tendu à chacun
Johann Chapoutot a-t-il tort ? Philippe Girard adapte-t-il une réflexion bancale ? Chacun et chacune pourra se faire un avis à la lecture de la démonstration intellectuelle présentée dans Libres d’obéir, publié chez Casterman. Sans doute le management contemporain ne se résume-t-il pas uniquement à un apport intellectuel « nazi ». Mais la compatibilité des deux idéologies devrait poser question, encore plus aujourd’hui, quand les extrême-droites mondiales se relèvent en s’appuyant fondamentalement sur… le pouvoir de l’argent des entreprises multinationales…
- Libres d’obéir
- Auteur : Philippe Girard
- D’après Libres d’obéir – Le management, du nazisme à aujourd’hui, Johann Chapoutot, Gallimard.
- Éditeur : Casterman
- Date de publication : 27 Août 2025
- Nombre de pages : 136
- Prix : 22€
- ISBN : 9782203284296
Résumé de l’éditeur : Libres d’obéir ou comment le management moderne trouve certaines de ses racines dans l’organisation nazie. Les auteurs racontent comment Reinhard Hohn, ancien juriste du IIIe Reich, a influencé la pensée managériale en prônant l’autonomie sous contrôle, de l’après-guerre jusqu’à nos jours. Dans cette adaptation en bande dessinée, a été ajouté le récit de deux femmes cadres, soumises à la pression managériale, mettant en scène les conséquences concrètes de cette idéologie dans le monde professionnel actuel.
