Avec sa deuxième bande dessinée, Migrasyon, l’auteur d’origine haïtienne Jimmy Suzan plonge dans son histoire familiale. A mi-chemin entre autobiographie et chronique sociale, il signe entre passé et présent une histoire touchante qui parle d’amour et d’identité.

A la recherche des ancêtres
C’est à la fois l’histoire d’un déracinement et d’un ancrage dans une nouvelle terre que nous donne à lire et à voir Jimmy Suzan, artiste et bédéiste d’origine haïtienne, qui publie en ce début d’année à La Pastèque un très bel album, Migrasyon.
Après une première bande dessinée auto-éditée en 2010, Tricomb Dynasty, l’auteur fait avec ce roman graphique une entrée remarquable dans le neuvième art en nous faisant partager le parcours d’une famille, la sienne, d’Haïti au Québec dans les années 70.
Car une chose est d’entrer dans l’histoire intime, une autre est de savoir la partager au plus grand nombre en lui conférant une portée universelle.

Après quelques verres de Kalhua
Découpée en 16 chapitres, faite de multiples allers-retours entre les années 1970 et aujourd’hui, cette histoire de migration, (Migrasyon en créole), s’appuie sur la vie même de l’auteur, parti à la recherche des souvenirs de ses parents, et notamment de sa mère, Jeanne.
Celle-ci, après quelques verres de Kalhua s’est confiée à son fils. Lui qui ne savait rien de l’histoire de ses parents, de leur rencontre, de leur amour et de leurs difficultés a reconstruit un passé parfois douloureux.
C’est celui d’un pays pauvre parmi les pauvres, Haïti, longtemps sous le joug d’une dictature, celle du sinistre Duvalier, « Baby doc » et de ses tontons Macoute, celle du vaudou et des zombies… C’est le pays de son père, Leoncio, présenté par sa mère comme un être « gentil, généreux et doux » alors qu’il se révélera « amer, épuisé, violent, constamment à fleur de peau, avec une colère enraciné au plus profond de lui ».

» La face du black fâché «
De Port-Au-Prince à Montréal, la famille de Jimmy Suzan connaîtra bien des moments de doute mais de joie aussi. Au Québec, le père est devenu chauffeur de taxi pour subvenir aux besoins de sa famille. Les choses ne sont pas simples. Ici aussi, comme en Europe, le racisme est patent. Alors, pour résister, Leoncio puis Jimmy plus tard adoptent le plus souvent leur « face de black fâché », » pour éviter les gens méchants ».

Combattre le racisme
Brutal avec ses enfants, Leoncio entend pourtant les défendre face à ces blancs mal dégrossis qui l’accusent de voler leur travail… « Je ne suis le nègre de personne… Ne laissez personne vous traiter de nègre », leur dit-il. Le fils comprendra plus tard ce comportement ambigu.
« J’ai choisi de briser ce cycle de violence qu’il qu’il a subi. Il avait tellement peur que mes frères et moi ne devenions des statistiques négatives associées aux jeunes noirs qu’il a tenté d’exorciser toute inclination vers la délinquance à coups de ceinture, faute d’avoir les outils pour faire autrement. Cette peur de perdre le contrôle sur ses enfants, de les voir abandonner l’école et sombrer dans l’errance ».

Un récit puissant et coloré
Avec cette Migrasyon, Jimmy Suzan signe un récit plein d’empathie et de vigueur. Son dessin, riche de couleurs saturées, n’est pas sans rappeler l’esthétique des comics US et des séries télé des années 80. Ce sont là des influences qu’il ne renie pas.
Son sens du cadre, ses onomatopées débordant d’une case à l’autre, dynamisent un propos fort, plein d’humanité, mettant de manière inédite en lumière l’histoire peu connue de cette diaspora haïtienne. Elle n’avait pas encore trouvé sa place dans la littérature graphique. C’est aujourd’hui chose faite.
- Migrasyon
- Scénario et dessin : Jimmy Suzan
- Editeur : La Pastèque
- Prix : 25 €
- Parution : 23 janvier 2026
- Nombre de pages : 152
- ISBN : 9782897771997
Résumé de l’éditeur. Dans Migrasyon, l’auteur plonge dans la mémoire de ses parents, arrivés d’Haïti au Québec dans les années 1970. Au fil des souvenirs, il recompose les gestes, les regards et les choix qui ont façonné leur parcours. Entre passé et présent, il donne corps à leur déracinement, à leurs espoirs, à leurs luttes, et à l’ancrage progressif dans une nouvelle terre. Un récit sensible, porté par une voix singulière, où l’exil devient l’écho d’un héritage à apprivoiser.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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