Piments zoizos

Jean et Didi sont des « enfants de la Creuse ». Séparés de leur famille, ces réunionnais.es ont été placé.es en famille d’accueil ou dans des centres de la DDAS en métropole dans les années 1960. Ce scandale méconnu est mis en lumière par Tehem à travers l’histoire des ces deux enfants et de Lucien, un fonctionnaire affecté sur l’île, dans Piments Zoizos, une bouleversante bande dessinée. Passionnant !

Sur les traces de son passé évanoui

De nos jours, aéroport Roland Garros à La Réunion. Jean débarque de métropole pour partir sur les traces de son passé. Enfant arraché à sa mère dans les années 1960, il fut envoyé dans la Creuse afin « d’y connaître une vie meilleure ».

Jean n’a que très peu d’indices pour faire ses recherches. Il ne sait pas si sa mère et sa sœur sont toujours sur l’île et sont vivantes. Il sait juste qu’il doit trouver le Chemin Gourouvin, l’endroit où il habitait plus jeune. C’est le début d’une enquête longue et fastidieuse pour retrouver sa famille.

Jean et Didi, enfants déracinés

La Réunion, 1965. Alors qu’ils jouent au ballon avec sa sœur Madeleine dite Didi, Jean le crève avec un couteau. Leur maman les appelle pour se préparer à partir. Le petit garçon est persuadé qu’il va se faire fâcher à cause de sa bêtise.

Une femme et un homme viennent les chercher en fourgonnette, direction Saint-Denis, le chef-lieu de l’île. La voiture s’arrête à la Congrégation des filles de Marie pour y déposer Didi, tandis que Jean est emmené à Hell-Bourg dans un centre d’accueil pour enfants. C’est la dernière fois qu’il voit sa sœur. Ni l’un ni l’autre ne comprend vraiment pourquoi leur mère les a abandonné et pourquoi ils sont placés séparément dans ces instituts. Jean est toujours persuadé que c’est à cause du ballon qu’il est envoyé ici.

Dans ce centre, il rencontre Michel, un petit garçon qui zozote et qui devient vite son meilleur ami. Après quelques mois à Hell-Bourg, ils prennent tous les deux l’avion pour la métropole et la Creuse. Ils vont être accueilli dans un centre puis placé dans des familles.

Lucien et le Bumidom

De son côté et à la même période, Lucien Hérant débarque à Saint-Denis. Le fonctionnaire vient d’être affecté au BUMIDOM, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer. Cette unité a en charge la politique menée par Michel Debré, alors député de La Réunion, sous l’égide du général de Gaulle. Elle consiste à déraciner des enfants ou des adultes et de les envoyer en métropole dans des départements en perte démographique.

Lucien découvre rapidement le « sort » de ces enfants, le fonctionnement du BUMIDOM, des Aide sociale à l’enfance et des centres d’accueil. Par hasard, il communique avec Jean

Piments zoizos, les enfants oubliés de La Réunion

Né en région parisienne de parents réunionnais, Tehem s’intéresse de près à l’histoire de l’île à travers « les enfants de la Creuse », ce scandale démographique, social et psychologique mis en place en 1963 par le gouvernement de Georges Pompidou sous la présidence de De Gaulle.

Avec une infinie pudeur et de délicatesse, l’auteur de Malika Secouss met en lumière ce fait historique assez méconnu par les métropolitains. Avec l’aide de Gilles Gauvin, historien et membre de la commission d’information sur les enfants de la Creuse, il raconte ce déchirement par la fiction. Les deux hommes se sont mis d’accord pour ne pas raconter l’histoire d’un.e enfant déraciné.e afin de préserver sa tranquillité et ont préféré s’appuyer sur plusieurs témoignages pour créer Jean, Didi ou Michel.

Piments zoizos : de la force du goût

Dans Piments zoizos, à aucun moment, Tehem n’a voulu être donneur de leçon. Il a juste mis en lumière ce scandale par l’entremise d’enfants. Ce sont aux lecteurs de se faire leur opinion. Ce qui est très appréciable dans cette bande dessinée, c’est donc cette nuance et ce recul de la part de l’auteur de Zap Collège.

L’album est un chassé-croisé d’histoires dans l’histoire. Il y a d’abord celle de Jean, Didi et Michel, enfants; puis celle de Jean adulte qui retourne à La Réunion et enfin celle de Lucien. Le récit navigue entre ces trois récits et ces trois périodes historiques. Pour aider à la lecture, l’auteur des Chroniques du léopard a choisi un couleur différente pour chaque histoire.

Cet enchâssement de récits permet aussi de reconstituer le puzzle de la vie de Jean, de son départ à son retour à La Réunion.

Les lecteurs sont frappés par les conditions d’accueil des enfants dans les centres ou dans les familles. Certains d’entre eux ont souvent été maltraités, humiliés et même exploités dans des fermes creusoises. Malgré cette dureté, jamais aucun d’eux ne s’est plaint. Ils ont obéi et ont travaillé plus que de raison.

Expliquer sans excuser

Ce très beau récit fictionnel historique est mené avec habileté, sans fracas et tout en délicatesse. Piments zoizos permet d’expliquer ce qu’étaient ces enfants de la Creuse, d’expliquer les mécanismes de cette politique mais en aucun cas l’excuser, comme l’explique les deux auteurs en préface de l’album.

Pour donner plus d’informations sur Les enfants de la Creuse, Tehem et Gilles Gauvin ont choisi de parsemer Piments zoizos de fausses unes de journaux « La gazette de l’île de la Réunion ».

Entre 1963 et 1982, ce ne sont pas moins de 2000 enfants réunionnais qui furent transplantés en métropole. Il faudra attendre 2002 et la plainte de l’un d’entre eux contre l’État français pour découvrir ce scandale. Par la suite, une commission est créée par la ministre George Pau-Langevin, la commission Philippe Vitale, qui instruit un dossier pendant deux années, concluant à la faute de l’Etat. Il n’y eut néanmoins aucune réparation financière pour ces pupilles de la nation. En février 2014, une résolution présentée par la ministre Ericka Bareigts est votée à l’Assemblée nationale pour permettre aux pupilles de reconstituer leur histoire personnelle et que ce scandale soit approfondi et diffusé.

« Bimidom, bimidom ou vol nout bann frer.
Bimidom, bimidom ramas pa manter.
Bimidom, bimidom ou fé mal nout ker.
Bimidom, bimidom na kas ton bann fer. »

Traduction :

« Bumidom, Bumidom, tu nous voles nos frères.
Bumidom, Bumidom, ne mens pas.
Bumidom, Bumidom, tu fais mal à nos cœurs.
Bumidom, Bumidom, nous casserons tes fers. »

[Paroles de Bumidom signées Ziskakan, 1980]

Article posté le mercredi 21 octobre 2020 par Damien Canteau

Piments zoizos. Les enfants oubliés de la Réunion de Tehem (Steinkis) / Gilles Gauvin
  • Piments zoizos. Le enfants oubliés de La Réunion
  • Auteur : Tehem
  • Supervision historique : Gilles Gauvin
  • Éditeur : Steinkis
  • Prix : 18 €
  • Parution : 17 septembre 2020
  • ISBN : 9782368463260

Résumé de l’éditeur : Entre 1962 et 1984, quelque 2 000 mineurs de La Réunion sont séparés de leur famille et envoyés en France où leur est promise une vie meilleure. Jean n’échappe pas à ce destin. Éloigné de sa petite soeur, il est transplanté en Creuse. De foyers en familles d’accueil, il fait la rencontre d’autres enfants réunionnais dans la même situation que lui. Une vie durant, entre errances et recherches, il tentera de comprendre pourquoi… Richement documenté grâce au concours de l’historien Gilles Gauvin, Piments zoizos raconte un chapitre méconnu de l’histoire de la Ve République, celui des « enfants de la Creuse ».

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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