Serena

Enorme succès éditorial de Ron Rash, Serena est merveilleusement adapté en bande dessinée par Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg. Plongée dans la vie d’une femme au fort tempérament dans la Caroline du Nord des années 30. Un petit bijou !

Une arrivée surprise

Smoky mountains, Caroline du Nord, 1930. Entre en gare le train transportant George Pemberton, le patron d’une exploitation forestière. Il vient de passer trois mois à Boston pour ses affaires. Descend alors derrière lui, Serena sa nouvelle femme; personne n’était au courant.

Dès la première phrase de la belle rousse, Buchanan et Wilkie – les employés de Pemberton – savent à qui s’en tenir. Elle est sèche dans ses paroles. Elle s’approche alors de Hamon, qui a un petit contentieux entre son mari et sa petite-fille. Ce problème serait survenu avant l’arrivée de Serena. Enervé, le vieil homme sort un couteau et tente de frapper Pemberton. Il réussit à le toucher au bras gauche. Le blessé récupère l’objet tranchant et lui plante dans l’abdomen. Arrive alors, McDowell, le shérif de la ville qui donne – seulement – une amende de 10$ pour trouble à l’ordre public.

La poigne de fer de Serena

Sur l’exploitation forestier, Pemberton présente Serena à ses employés. Il leur explique qu’elle connait bien le métier et qu’elle leur donnera des ordres. Ça grince dans les rangs.

Rapidement, la jeune épouse s’impose par sa force de caractère et son franc parler. Serena possède une poigne de fer qui fait plier les plus récalcitrants.

Si sur le terrain c’est fort, dans le couple c’est pareil. Lentement, elle prend le pas sur son mari George. Elle tient tout : son entreprise et sa vie…

Un portrait étonnant et puissant

D’abord un roman de Ron Rash (JC Lattès, en 2011), Serena est maintenant une bande dessinée. Et quelle bande dessinée ! Entre la chronique sociale, la romance et le drame, l’adaptation de Anne-Caroline Pandolfo attire et subjugue. Il faut dire que l’histoire est riche de nombreuses thématiques qui peuvent encore faire écho actuellement.

Le récit se situe dans les années 30, une période (et un lieu) qui invite aux grands espaces mais aussi aux endroits plus confinés comme dans les westerns de John Ford. Les Pemberton sont patrons d’une exploitation forestière qui multiplie les chantiers et plus particulièrement celui de la construction d’une voie ferrée. Ajouter à cela des personnages forts et l’on obtient une vraie histoire de cow-boys.

Cette entreprise fonctionne à plein régime. Une société capitaliste qui se remet très bien malgré le krach boursier de 1929. Parce que oui, Serena fustige aussi les manigances et les pressions des patrons sur leurs employés. Pas de répit pour les faibles, pas de répit pour les blessés. Il faut être productif malgré les obstacles. Cette vision est portée par Serena, un personnage charismatique et très autoritaire. Le lecteur le sent, les employés n’avaient jusque là pas l’habitude d’être traités aussi durement, et qui plus est par une femme.

Très belle romance dramatique

Cette toile de fond permet à la scénariste de tisser une très belle romance dramatique. Serena prend le pas sur George son mari, tant dans le couple que dans l’entreprise qu’elle s’accapare. Elle fait fi de tout, des remarques, avançant sans se soucier des qu’en dira-t-on. C’est elle qui porte la culotte, inversant les rôles, étonnant dans cette période machiste et patriarcale. Mais l’histoire est accrocheuse parce qu’il n’y a pas que le personnage de Serena de fort, tous les autres sont à la hauteur pour lui rendre la pareille. Elle est elle aussi par les autres, elle se construit par le caractère des hommes qui l’entourent. Serena est une femme à hommes, une femme qui domine.

Elle s’occupe même des problèmes qu’a pu rencontré son mari avant de la connaître. Que veut vraiment la petite-fille de Hamon ? Le lecteur le sent, tout cela cumulé ne peut déboucher que sur une tragédie, une tragédie digne des récits de la Grèce Antique : sanglante et passionnante.

De l’élégance du trait

Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg n’en sont pas à leur première réussite en bande dessinée. Le couple a notamment produit de très beaux albums : Mine une vie de chat (2012), Le roi des scarabées (2014), La lionne (2015) ou Perceval (2016).

Le dessinateur danois – qui vit depuis de nombreuses années en France – réalise de sublimes planches. Quelle force graphique dans ses plans, ses cadrages et dans les visages de ses personnages ! L’auteur de Cache-cache (La Palissade, 2017) rehausse ses pages de couleurs qui tranchent avec la dureté du propos. Le trait de Terkel Risjberg a encore pris de l’épaisseur pour notre plus grand bonheur. Un auteur de talent à suivre partout où il s’aventure.

Article posté le jeudi 26 avril 2018 par Damien Canteau

Serena de Anne-Caroline Pandolfo & Terkel Risbjerg (Sarbacane)
  • Serena
  • Scénariste : Anne-Caroline Pandolfo
  • Dessinateur : Terkel Risjberg
  • Editeur : Sarbacane
  • Parution : 07 mars 2018
  • Prix : 23.50€
  • ISBN : 9782377310470

Résumé de l’éditeur : La sublime Serena, accompagnée de son mari George Pemberton, riche exploitant forestier, descend du train à vapeur. Leur projet ? Exploiter jusqu’au dernier arpent le bois des Smoky Mountains dont Pemberton est l’héritier. Ce sont les années 30, la crise a jeté sur les routes des hordes d’ouvriers et leurs familles.
L’aubaine est trop bonne pour ces deux monstres, qui se vivent comme seuls au monde. Ils vont imposer leur loi, impitoyable, à des bûcherons traités comme des esclaves.
Cheveux courts, allure altière, la minérale Serena parcourt sans relâche ses terres à cheval, un aigle perché sur le bras. Elle inspire aux bûcherons médusés autant la peur et le respect que le désir. Le travail avance, les collines recouvertes d’arbres sont mises à nu, les hommes épuisés par leur labeur meurent peu a peu dans ce champ de bataille boueux.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir