Benoît Preteseille, auteur de bandes dessinées (Les poupées sanglantes, Les têtes minuscules) a subi un terrible accident en 2001. Depuis, il doit vivre avec un corps marqué par des brûlures, le regard des autres et une douleur enfouie au plus profond de son être. Il raconte ce chemin dans Un grand brûlé, un album délicat et touchant aux éditions Atrabile.

Un wagon, un arc électrique, les pompiers, la mort de près
“Je ne commence pas ce livre en pensant que mon expérience personnelle est particulièrement extraordinaire. J’ai juste l’impression de porter une petite voix, parmi plein d’autres, dans un groupe qu’on entend pas beaucoup. Je crois”.
Il est humble, Benoît Preteseille. Humble dans son rapport aux autres et par rapport à cette bande dessinée. Lui, l’auteur talentueux de Duchamp Marcel, quincaillerie, Poupées sanglantes, Les têtes minuscules ou L’oubliée. Cet album est d’une délicatesse, d’une justesse et d’une intelligence rare.
Le 1er avril 2001 – et c’est pas une blague – il monte sur un wagon, un arc électrique puissant jaillit des lignes au-dessus du train. Il est foudroyé. Une immense chaleur l’envahit, ses vêtements sont en feu. Il vacille et tombe. Puis, plus rien. Il ne se souvient même pas des pompiers l’emmenant à l’hôpital.

Le long chemin de la reconstruction
Il est dans la délicatesse, Benoît Preteseille. Juste avec quelques dessins d’un simple trait, d’une redoutable efficacité. Celle de faire comprendre – ressentir ? – ce qu’il a subi.
Si l’on ne peut se mettre à sa place, il détaille ses grands vides et ses grands pleins pour amener aux lecteurices ce qu’il a vécu. Benoît Preteseille ne s’apitoie jamais sur son sort. Il ne se plaint pas. Il est dans la livraison des faits. La chambre de l’hôpital, les bandages, ses pieds qu’il voit tout le temps, la télévision, les soignant.e.s. Tout est vertigineux dans le malheur. Mais tout est aérien dans ses mots. Car les mots s’imposent plus que les dessins dans Un grand brûlé.

Des mots, rien que des mots
L’auteur né en 1980 est un vrai théoricien de la bande dessinée. Il sait, il connaît le médium. Il est également cofondateur des éditions Warum avec Wandrille, créateur des éditions Ion, docteur en bande dessinée et enseignant dans cet art.
La bande dessinée, c’est une grammaire subtile qui allie le dessin et le texte. Alors, Benoît Preteseille pour Un grand brûlé, choisit d’insister sur la deuxième entité.
Les mots, il sait les connecter entre eux, dans son recueil de poésies (Le livre tranchand) ou en chanson lorsqu’il devient Benoît Tranchand, chanteur de rock.
Dans Un grand brûlé, ses mots sonnent, résonnent. Il y a de la poésie, de l’humanité. Il les met en musique dans des pleines-pages. Ils ne sont pas dégoulinants et pesants comme chez les grands anciens (Charlier ou Greg), ils sont pesés.
Mais, les mots de Preteseille sont accessibles. Ils sont accessibles parce qu’ils racontent les maux, les douleurs.

Un grand brûlé, Benoît Preteseille et sa chaire mangée par le feu
Dis comme ça, on pourrait penser que Un grand brûlé est plombant, empli de noirceur. Il n’en est rien. Les mots sont lumineux parce qu’ils forment un récit lumineux, avec de l’espoir.
Alors, oui. Il y a la chaire brûlée, une oreille quasi absente, une peau sans barbe sur le visage et des stigmates sur tout le corps. Il s’y est habitué, au point de ne pas vouloir subir des opérations pour le rendre plus beau aux yeux des autres.
Avec celles et ceux qui ont subi le feu et les flammes, ils forment une petite famille. Les marqués par le brûlé. “Une tribu de personnes “abîmées, bousillées, tordues, ébréchées” et “visiblement pas intactes””.
Oui, les autres regardent, se posent des questions, veulent savoir. Lui balançant à la gueule son propre corps, comme un miroir. C’est dur. Dur aussi de mettre son corps nu en face d’une femme. Alors, il continue d’écrire, de raconter, d’inventer, de créer des histoires. Et ça, il sait bien le faire.
Benoît Preteseille ne voulait pas en parler “trop clairement” jusqu’à présent. Il a bien fait de nous raconter ce chemin. Au-delà de la bande dessinée, Un grand brûlé est un bel ouvrage. Simple, délicat, pudique et humble comme son auteur.
- Un grand brûlé
- Auteur : Benoît Preteseille
- Éditeur : Atrabile
- Parution : 20 mars 2026
- Nombre de pages : 120
- Prix : 20€
- ISBN : 9782889231614
Résumé de l’éditeur : « Le 1er avril 2001 je suis mort. » On connaît Benoît Preteseille pour ses bandes dessinées parues chez Atrabile, Biscoto, Cornélius et d’autres éditeurs, où il exprime un intérêt certain pour l’art du début du XXe siècle, le dadaïsme, le surréalisme, Fantômas, Boris Vian ou encore Marcel Duchamp. C’est peu dire qu’on ne le voyait pas vraiment investir le terrain de l’autobiographie. Et pourtant… Il y a 25 ans, Benoît Preteseille a été foudroyé sur un train par un arc électrique. Brûlé de part et d’autre au troisième degré, hospitalisé pendant de longues semaines, il en a gardé une série de marques et cicatrices, autant de souvenirs indélébiles et aujourd’hui toujours visibles. Si certains accidents, certains traumatismes, viennent blesser l’intérieur d’un être sans que cela soit discernable, la brûlure, elle, abîme la chair pour longtemps, voire pour toujours. Et si Benoît Preteseille a appris à vivre avec ce nouvel état, le regard de l’autre, lui, renvoie sans cesse l’image d’un être qui appartient désormais à une communauté à part, une tribu de « personnes abîmées, bousillées, tordues, ébréchées » et « visiblement pas intactes ». C’est de cela dont parle Benoît Preteseille dans « Un Grand Brûlé » – la douleur infinie, le regard des autres, les liens familiaux – à travers des pages humbles dans leur forme, mais incroyablement puissantes, et marquantes. Quand il ne dessine pas, Benoît Preteseille dirige sans partage ION éditions et fait de la musique sous le pseudonyme de Benoît Tranchand; il est également enseignant à l’EESI d’Angoulême.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
En savoir