Weegee, serial photographer

Photographe de presse hors-norme à New-York dans les années 30, Weegee aimait le sensationnalisme. Il était prêt à tout pour améliorer les scènes de crime et ainsi vendre au plus offrant ses clichés. Max de Radiguès et Wauter Mannaert dévoilent un pan de la vie de ce serial photographer dans l’album Weegee aux éditions Sarbacane.

DE USHER A ARTHUR

Né en 1899 à Zloczow dans l’ancien empire Austro-Hongrois d’un père rabbin et d’une mère au foyer. Alors qu’il est encore enfant, la famille émigre vers les Etats-Unis en 1906. Usher – son prénom de naissance – est transformé en Arthur, plus américain. Mais il doit quitter l’école pour subvenir aux besoins du foyer en enchaînant les petits boulots.

Quelques temps plus tard, un photographe ambulant le prend en cliché et c’est le déclic. Il s’achète un appareil, photographie les membres de familles aisées et quitte le foyer familial en 1917. Après des années délicates de vagabondage, il débute sa carrière en 1923 dans un studio photo. Mais il devra attendre 1935 pour devenir un vrai photographe indépendant pour la presse.

WEEGEE, PREMIER SUR LES LIEUX DE CRIME

Intelligent, bien informé – par des amis et connaissances sur place mais aussi par les policiers eux-même ou par leur fréquence CB – il est toujours le premier sur les scènes de crime. Il est d’ailleurs le seul photo-journaliste à être branché sur la radio de la police. Il faut dire que l’Est de New-York n’a pas de secret pour lui; il en connait tous les recoins.

Pour être le plus réactif, il dort n’importe où, dans sa voiture ou dans les bordels de la ville. Mais pour plus de sensationnalisme, il n’hésite pas à « améliorer » les scènes de crime. Là une tête plus droite pour être mieux photographiée, là un bras sur la poitrine, là un accessoire mieux mis en valeur. Cela n’a d’ailleurs pas trop l’air d’émouvoir ses amis policiers. Son flash crépite de toute part dans la nuit new-yorkaise. Il vend ses clichés aux rédactions du Herald Tribune, du Daily Mirror, du New York Daily News, de Life, de Vogue ou du Sun.

A LA RECHERCHE DE LA CELEBRITE

Malgré ses clichés qui se vendent comme des petits pains, malgré une célébrité relative dans la ville, malgré Rita – sa voisine qui lui offre des repas – malgré les ambiances enfumées et violentes des bars, malgré les prostituées, il en veut toujours plus, devenir un photographe connu et reconnu dans tout le pays. Pourtant, il en est loin, très loin même, se contentant de photographier des macchabées, des incendies, des accidents, des voleurs ou des pauvres.

Mais il sombre souvent; sa vie est émaillée de bouteilles d’alcool fort, de prostituées, d’un appartement modeste et de ses vieux démons.

WEEGEE : HOMME ATYPIQUE

Anti-Capa, Weegee deviendra néanmoins Weegee the famous, un destin de photographe à sensation. Sous la plume de Max de Radiguès, le lecteur découvre un homme atypique avec beaucoup de défaut, plutôt proche de l’illégalité, à la trogne de malfrat mais ô combien attachant. Irascible, taciturne, râleur, buveur invétéré, parfois à la limite de la violence, le photographe est rendu sympathique par l’auteur de Hobo Mom (L’employé du moi). Faisant entièrement partie du quotidien des habitants de l’Est de Big Apple, il leur ressemble par sa vie modeste et délicate.

L’auteur des remarquables 520km et Un été en apnée (Sarbacane) brosse un portrait en creux des Etats-Unis des années 30, de la Grande Dépression; une Amérique de la Prohibition, corrompue, sale et déviante.

En imprimant un rythme endiablé à son récit, Max de Radiguès tient en haleine son lectorat, qui passe d’un cadavre, aux pubs ou aux habitants du quartier.

WAUTER MANNAERT MAGNIFIE LES BAS-FONDS DE NEW-YORK

Pour mettre en image cette belle histoire, Max de Radiguès a fait appel à Wauter Mannaert, un jeune dessinateur belge, diplômé de la section cinéma d’animation de Saint-Luc. Il publiera son premier album en 2010 – Ondergronds (Oog&Blik) – puis El Masias en 2015 avec Mark Bellido (Blloan).

Par son trait simple, efficace et lisible, mais aussi des couleurs sépia, il magnifie New-York, ses habitants et ses bas-fonds. Rendant un très bel hommage aux polars américains des années 30/40, il peut se rapprocher du trait de Joan Sfar par moments. L’auteur flamand possède un style expressif et vivant, qui en fait un dessinateur à suivre.

*A noter que les biographies de photographes ont le vent en poupe depuis un an avec notamment Capa Omaha beach 6 juin 1944 (de Jean-David Morvan et Dominique Bertail), Cartier-Bresson (de Jean-David Morvan et Sylvain Savoia) dans le collection Dupuis-Agence Magnum mais aussi le somptueux Etunwan celui qui regarde de Thierry Murat (Futuropolis).

Article posté le mercredi 24 août 2016 par Damien Canteau

Très beau portrait du photographe Weegee par Max de Radiguès et Wauter Mannaert aux éditions Sarbacane, décrypté par Comixtrip le site Bd de référence
  • Weegee, serial photographer
  • Scénariste : Max de Radiguès
  • Dessinateur : Wauter Mannaert
  • Éditeur : Sarbacane
  • Prix : 22.50€
  • Parution : 17 août 2016

Résumé de l’éditeur : Premier sur les lieux, il n’hésitait pas à « améliorer » la scène de crime pour la photo ! Fin des années 30, New York, Lower East Side, le terrain de chasse privilégié de Weegee (de son vrai nom Arthur Fellig). Dans sa voiture, une radio branchée sur les fréquences de la police ; Weegee, cigare, imper et chapeau mou, photographie à tombeau ouvert la vie nocturne et brûlante des bas-fonds de Big Apple : accidents, corps carbonisés, incendies, « passants-voyeurs »… Mais aussi, déshérités, Noirs, petits bonheurs… Weegee est l’observateur – au vitriol – des inégalités et des discriminations de l’Amérique de la Grande Dépression. Les auteurs nous proposent d’accompagner Weegee le solitaire dans une séance de shooting comme en apnée, vertigineuse et crue, au coeur de la société américaine d’avant-guerre, déviante et corrompue.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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