Clément Oubrerie : entretien avec l’auteur de Voltaire amoureux

Clément Oubrerie nous a accordé quelques minutes de son temps pour parler avec nous de Voltaire amoureux, sa nouvelle série sur le célèbre philosophe, considéré comme le père de la laïcité à la française. Plongée dans le Paris du XVIIIe siècle.

« Voltaire est une référence, il incarne un peu l’esprit français »

Clément Oubrerie, est-ce après les attentats contre Charlie Hebdo que vous est venue l’idée de la création de Voltaire amoureux ?

Chronologiquement, c’est parfaitement vrai. Après c’est de savoir le délai entre les Attentats contre Charlie et le moment où j’en ai eu l’idée. Ce ne fut pas immédiatement après, je ne me suis d’ailleurs pas précipité sur ma planche à dessin pour créer cette histoire.

Une des réponses à cet événement ce fut Voltaire pour un grand nombre de personnes. Petit à petit, je me suis penché sur la question et finalement je me suis aperçu que je ne savais pas vraiment qui c’était et quelle était sa position précise là-dessus. C’est très intéressant parce que Voltaire est une référence, il incarne un peu l’esprit français. Je savais qu’il était brillant, très habile dans les salons et qu’il passait son temps à ridiculiser les autres. J’ai adoré Candide comme beaucoup de monde mais je n’en savais pas tellement plus que cela.

Je me suis rendu compte qu’il était un personnage de comédie exceptionnel puisqu’il a cette volonté de s’élever dans la société, de conseiller les puissants et de devenir un auteur incontournable, mais en même temps, il est fondamentalement attaché à la liberté d’expression, donc en désaccord total avec la monarchie dans laquelle il vit et qui plus est, vit sous la tutelle de l’Église. Nous sommes donc en face d’un échec annoncé.

J’aime les personnages avec des failles et sa faille à lui, c’est qu’il est brillant mais en même temps, il a un ego surdimensionné.

Quelles furent vos sources de documentations. Avez-vous relu certains textes ?

Je n’en ai pas relu mais lu (rires). Je n’étais pas un spécialiste du XVIIIe siècle et je me suis pris de passion pour cette époque. Je commence donc à me faire une petite idée de la façon dont on vivait à cette période.

J’aime vraiment changer d’univers d’une série à l’autre parce que je ne veux pas dessiner éternellement la même chose. J’aime tout changer, y compris les procédés. Le fait d’être dans le XVIIIe, dans un « film à costumes », ça m’a énormément plu. J’aime bien trouver des « niches » et la peinture française de cette période représente peu Paris et la vie quotidienne. C’est plutôt une peinture soit religieuse, soit de portraits de nobles. Nous n’avons pas ce qui se fait en Hollande à ce moment-là où l’on peut voir des scènes de rues.

De la même manière dans la vie de Voltaire, nous avons des dates, nous savons ce qu’il a fait à tel moment mais nous n’avons pas tout le sous-texte.

« Il y a une chronologie qui n’est pas la même selon les biographies, c’est amusant ! »

Est-ce aussi en cela que la période de la vingtaine de Voltaire vous a attiré ?

Il y a une chronologie qui n’est pas la même selon les biographies, c’est amusant ! Lorsque l’on fait attention aux détails, les biographes ne sont pas tous d’accord, ils inversent les événements.

Nous ne savons pas non plus qu’elle est la nature de ses relations avec les autres. Cela me permettait de recréer – de manière à peu près crédible et qui soit juste par rapport au personnage – et de m’imaginer sa vie quotidienne : le soir qu’est-ce qu’il fait ? Comment sont les conversations dans les Salons ? Tout cela, il faut l’inventer et c’est drôle à faire.

Paradoxalement moi qui ai toujours brimé mes scénaristes pour ne pas avoir trop de texte, en prenant la place du scénariste, je me suis rendu compte que j’aimais quand il y en avait;  j’aime quand ça parle. J’aime le verbe, j’aime écrire et lire. En fait, pour moi, une bande dessinée, cela peut être dense et cela me plait qu’il y ait de la lecture.

Dans votre œuvre, qu’elle place tient cet album ?

Pour moi, il est particulier parce que c’est mon premier album seul. J’y tiens particulièrement – même si j’adore les autres aussi – celui-là comme je suis très prétentieux, je veux que tout le monde le trouve formidable ! (rires).

D’ailleurs pourquoi n’avez-vous pas réalisé les couleurs alors que vous étiez cette fois-ci auteur complet ?

J’ai déjà travaillé avec Nicolas Bègue auparavant. Nous nous entendons très bien. Je suis d’un naturel brouillon et si je commence à détourer des trucs, c’est jamais propre, tout est de travers, alors que lui, il fait cela très bien. En plus, j’aime sa sensibilité sur les couleurs. Je fais juste les éclairages et les ambiances à la fin.

« Son idée c’est que l’État doit commander à l’Église et non l’inverse »

Tout le paradoxe de l’œuvre de Voltaire réside dans le fait que pour être édité, il doit récupérer de l’argent chez les nobles. Etonnant parce qu’ensuite dans ses écrits, il les fustige…

Oui et non. Son vrai truc, c’est l’état de droit. Son idée c’est que l’État doit commander à l’Église et non l’inverse. Il n’est d’ailleurs pas du tout contre la Noblesse, il s’attribuera d’ailleurs par la suite un titre. Il est pour la monarchie éclairée, pour un monarque absolu dont lui serait le conseiller personnel et à qui il donnerait tout la marche à suivre pour administrer le pays. C’est d’ailleurs ce qu’il tentera de faire auprès de Frédéric II.

« il est suffisant et en même temps, il a des positions très intéressantes et résolument modernes »

Qu’est-ce qui vous a particulièrement touché dans sa personnalité ?

J’aime les personnages complexes et lui en est un. Ils sont traversés par des envies ou des pulsions contradictoires. Voltaire est nettement en contradiction avec lui-même : il veut réussir dans un état violent avec une hiérarchie, alors qu’il n’a pas la bonne naissance ni la bonne fortune pour cela. Il est surtout très hostile à la manière dont la politique est menée et comment l’Etat est géré.

Il y a un autre point – juste ébauché dans le premier volume – c’est son rapport aux femmes et en particulier une : Emilie du Châtelet, une scientifique et mathématicienne surdouée qui sera sa compagne pendant 10 ans. Ce qui est touchant chez lui mais qui n’entre pas dans les mœurs du XVIIIe siècle, c’est qu’il veut trouver quelqu’un qui soit son égal. Elle l’influence énormément et il s’initie notamment à la science avec elle. Ensemble, ils vont à l’Académie des Sciences et font des recherches sur le feu. Ils sont newtonniens quand tout le monde est cartésien. Ils ont une vraie vie intellectuelle ensemble, ils vont au théâtre ensemble… Il est de ce fait très moderne. Une autre chose étonnante, il est aussi l’un des premiers défenseurs des animaux, considérés seulement comme des machines à l’époque. Il a même écrit des contes sur ce thème. Il est très sensible à leur sort.

Il a un côté insupportable avec sa logorrhée verbale un peu teigneuse, il est suffisant et en même temps, il a des positions très intéressantes et résolument modernes.

Voltaire sublime les femmes, il est exalté lorsqu’il en parle ou il leur parle. Pourquoi cela vous attirait dans le personnage ?

Cela annonce la suite. Il est déçu à chaque fois de ses histoires et lui même ne sait peut être pas pourquoi il est déçu. C’est pour cela qu’il a besoin d’un échange intellectuel fort qu’il pourra avoir avec Emilie du Châtelet. Des gens de son niveau, il n’y en a pas beaucoup et comme les femmes ne reçoivent pas spécialement d’éducation, il y avait peu de chance d’en trouver philosophes ou scientifiques. Il y en a quelques-unes qui émergent mais il y en a peu à cette époque.

« J’essaie de faire la bande dessinée que j’ai envie de lire »

Voltaire amoureux respire la comédie. Vous êtes friand de ce genre de bandes dessinées, vous avez donc été servi avec ce personnage fantasque…

J’aime bien Bretécher, Pétillon et j’ai envie qu’il y ait de la répartie. La bande dessinée et le théâtre, je pense, ne sont pas très éloignés, parce qu’il me semble que l’on est dans le même ton, dans le dialogue. J’essaie de faire la bande dessinée que j’ai envie de lire. Si l’on parle de quelqu’un de brillant, il faut que les dialogues le soient.

Comment l’album s’est-il retrouvé au catalogue aux éditions Les Arènes, puisqu’elles n’en réalisent que depuis trois ans ?

C’est avant tout une belle rencontre avec Laurent Muller et Laurent Beccaria. Nous sommes sur la même longueur d’ondes et ce sont de supers éditeurs. Comme j’aime bien changer de sujet, j’aime aussi changer d’éditeur.

Où en êtes-vous avec la suite des Royaumes du Nord ?

Je n’ai pas le temps de continuer parce que je démarre trois séries simultanément – Voltaire plus une chez Dargaud et une autre chez Rue de Sèvres – et c’est Thomas Gilbert que nous avons choisi avec Stéphane Melchior pour reprendre la série et fera la trilogie suivante. Je trouve qu’il a un dessin lâché qui fait que ce sera un peu dans le même esprit, avec sa personnalité à lui mais ce ne sera pas du copier-coller. Je suis arrivé au bout du premier roman, je n’abandonne pas le navire mais je passe le flambeau.

Mon premier projet avec Julie Birmant chez Dargaud est une fiction sur les aventures d’une romancière anglaise et un archéologue en Ethiopie dans les années 30 autour de l’invention de l’Ecriture. Quant à l’autre chez Rue de Sèvres, il est classé secret-défense (rires).

Entretien réalisé le dimanche 26 novembre 2017
Article posté le vendredi 29 décembre 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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