Emilie Plateau, entretien avec l’autrice de Noire la vie méconnue de Claudette Colvin

Comixtrip est allé à la rencontre de Emilie Plateau, l’autrice de Noire la vie méconnue de Claudette Colvin, adaptation du livre de Tania de Montaigne. Adolescente noire américaine dans les années 50, cette jeune fille ne céda pas sa place dans un bus à une femme blanche. Un album fort et très actuel. Entretien avec une des membres de l’Atelier Mille à Bruxelles, autour des thématiques de la ségrégation, du racisme et du féminisme. Passionnant et engagé !

« J’ai lu son livre et ce fut une révélation »

Emilie Plateau, trois ans après Moi non plus, ton récit autobiographique, tu réalises Noire la vie méconnue de Claudette Colvin. Comment es-tu passée de ce récit intimiste à cette adaptation ?

Après Moi non plus, j’avais besoin de faire une pause de bande dessinée et surtout j’avais du mal à faire encore de l’autobiographie. Cet album avait été le plus personnel, le plus intimiste et cela avait été assez éprouvant de le réaliser. Pendant cette période, j’ai donc fait beaucoup d’illustrations pour des magazines pour enfants mais aussi deux livres-jeux pour Fleurus. Cela m’a permis de souffler, de faire des travaux de commande, en somme des choses moins personnelles. J’avais dessiné beaucoup de canapés et de lits et donc cela m’a permis de dessiner enfin d’autres choses. Et puis, j’avais aussi envie de travailler sur le scénario de quelqu’un mais finalement cela ne s’est pas conclu.

Un jour, Gilles Rochier – un ami auteur chez 6 pieds sous terre notamment – m’a invitée à lire le roman de Tania de Montaigne. Elle cherchait quelqu’un pour l’adapter et Gilles a pensé à moi.

J’ai lu son livre et ce fut une révélation. J’ai adoré non seulement l’histoire de Claudette Colvin mais aussi le style d’écriture de Tania, incisif et percutant. Je trouvais qu’il y avait des similitudes dans nos manières d’écrire, dans un style synthétique, qui va droit à l’essentiel. Je l’ai ensuite contactée et nous nous sommes rencontrées. Elle m’a tout simplement dit de faire ce que je voulais avec son livre et qu’elle me faisait confiance.

Je voulais néanmoins qu’elle ait un regard sur mon travail, surtout que c’était la première fois que je réalisais un travail qui ne me concernait pas. J’ai fait tout le scénario, toutes les planches et à certains moments, je lui montrais parce que j’avais besoin de ses retours d’un point de vue documentaire. Elle m’a guidée et a reformulé certains passages de l’écriture.

« Elle est courageuse. C’est une héroïne »

Qu’est-ce qui t’a attiré dans la personnalité de Claudette ?

Tout d’abord parce que c’est une femme et qu’elle a été complètement oubliée dans l’Histoire. Le livre de Tania la réhabilite. Nous connaissons l’histoire de Martin Luther King et Rosa Parks mais nous n’imaginons pas que derrière des grandes histoires, il y a plein de gens autour dont on ne parle pas.

Elle est courageuse. C’est une héroïne, alors qu’elle est une anti-héroïne. Dans le livre, il y avait aussi les thématiques du racisme, du sexisme, de l’injustice et des discriminations; ce sont des sujets qui me tiennent à cœur et ce de plus en plus dans ma vie.

Etre une femme aux Etats-Unis est un fardeau. Etre noir aux Etats-Unis est un fardeau. Les deux, c’est la double peine. Pourquoi ?

Oui, c’est un fait. Par rapport à Claudette en plus, l’adolescence n’existe pas vraiment. On est soit enfant, soit adulte. C’est aussi pour cela qu’elle a été mise de côté parce que l’on n’écoutait pas les adolescents à l’époque.

« Un jour, elle a décidé de rester assise : c’est un acte très fort et engagé politiquement »

Pourquoi a-t-elle était oubliée ?

Claudette était très en colère et en a eu marre. Un jour, elle a décidé de rester assise : c’est un acte très fort et engagé politiquement.

Le lecteur apprend des choses dans la bande dessinée. Surtout, elle fut oubliée à cause de son jeune âge, mais aussi parce qu’elle vivait dans un quartier très pauvre et qu’elle avait la peau très foncée. Les gens autour d’elle ne l’ont pas retenue parce qu’il y a eu un problème d’identification.

L’Histoire a retenu Rosa Parks, parce qu’elle était couturière. Elle avait donc un métier et une quarantaine d’années. Elle avait une peau plus claire et était très chrétienne donc très soutenue par l’Église contrairement à Claudette.

Il ne faut pas oublier que Rosa Parks était une militante. Souvent, on a dit qu’elle ne s’était pas levée parce qu’elle avait mal aux pieds. C’était avant tout pour enjoliver, pour construire la légende.

En quoi cet album est moderne et très actuel ?

On parle de plus en plus des femmes qui ont marquées l’Histoire – pour moi Claudette a marqué l’Histoire – mais aussi le fait qu’il y ait encore beaucoup de racisme, notamment aux Etats-Unis. Des noirs tués par des policiers et des bavures policières, il y en a encore énormément. Pour moi, c’était très important d’aborder ses sujets.

Etait-ce délicat narrativement de suggérer sans montrer, notamment les exactions ignobles du Ku Klux Klan ?

Ce sont des scènes qui m’ont beaucoup touchées. C’était émouvant et intense de les retranscrire en dessin. Dans le roman de Tania, il y a des séquences qui sont très implicites et où l’on devine à peine ce qui se passe. J’aimais beaucoup cela.

Je ne voulais pas réaliser des planches très violentes, parce que cela ne correspond pas à mon style. Je voulais que cela soit subtil, en filigrane. Ces scènes sont souvent traitées sur fond noir avec des silhouettes que l’on devine. C’est suggéré et moins montré frontalement. Cela laisse aussi des portes ouvertes sur des interprétations.

« Ce sont des sujets qui me touchent énormément »

En quoi tu te reconnais dans les combats de Claudette, comme le sexisme, le féminisme ou le racisme ?

Ce sont des sujets qui me touchent énormément. Je suis une femme, donc je vis au quotidien du harcèlement de rue ou des agressions physiques. Il n’y a pas longtemps, je me promenais dans Paris et je me suis fait frapper par un mec.

Il est très important que l’on en parle de plus en plus, notamment grâce au mouvement #metoo. Il y a une conscientisation et je pense que l’on va encore en parler dans :es années qui viennent.

Claudette Colvin vit encore. Est-ce que tu sais ce qu’elle pense de cette période ? Comment est-ce qu’elle vit aujourd’hui ?

J’ai vu une petite vidéo – d’ailleurs la dernière image du livre est issue de cette vidéo – où Claudette explique cette période. Ne pas se lever de son siège, c’était pour exprimer son ras-le-bol et lutter contre la ségrégation.

Tania a tenté de la contacter afin de la rencontrer pour son livre mais elle ne voulait pas donner suite. Elle ne veut plus entendre parler de cette histoire. Elle est passée à autre chose.

Comme on l’apprend dans l’album, elle voulait être avocate mais n’a pas pu et est devenue infirmière.

Quelles furent tes sources ?

J’ai fait de nombreuses recherches de photographies. J’ai cherché des informations sur des photographes comme Gordon Parks qui a pris énormément de clichés sur la ségrégation aux Etats-Unis.

J’ai aussi regardé des documentaires et des films. J’ai cherché des choses sur la vie de Claudette mais il n’y a qu’un seul cliché d’elle à cette période de l’adolescence. J’ai forcément aussi cherché des photos de personnalités autour d’elle. Et enfin, je me suis aussi baladée dans Montgomery grâce à Google Maps.

Toutes ses recherches, c’était quelque chose de nouveau aussi dans ton travail…

Oui, je ne savais pas que j’étais capable de faire une bande dessinée non-autobiographique. Je ne l’avais jamais fait et c’était un beau challenge pour moi, en plus de se baser sur le texte de quelqu’un.

« Le texte est tellement puissant, beau et juste que je n’ai pas envie d’en rajouter »

Pourquoi avoir adopté une lecture verticale, d’empilement ?

Mon regard sur l’histoire que je raconte, c’est très frontal. Je n’ai pas envie de faire de grands effets. Le texte est tellement puissant, beau et juste que je n’ai pas envie d’en rajouter. C’est aussi ce côté intimiste que j’aime bien retranscrire.

Cela te semblait logique ?

C’est intéressant comme question. C’était avant tout une évidence. C’est un empilement de faits. A un moment dans l’écriture, je voulais parler de faits historiques. Nous en avons parlé avec Tania et il semblait logique d’aller à l’essentiel, sans en rajouter. Nous ne voulions pas perdre le lecteur.

Parfois le visage de Claudette arbore du marron, parfois non, pourquoi ?

Au début, j’avais pensé ma bande dessinée en noir et blanc. Puis, ensuite, nous nous sommes dit que deux couleurs en plus ce serait bien.

La première fois où l’on voit Claudette, elle est dessinée au trait noir mais pas mise en couleur. Pour moi, elle est « neutre ». C’est un moment où elle se balade dans son quartier, elle existe donc en tant que personne et pas en tant que personne noire. A partir du moment où elle est confrontée à des blancs, là on voit sa différence. Ce sont les blancs qui pensent qu’elle est différente. Elle est alors colorisée parce qu’elle subit le regard des autres et le racisme.

As-tu déjà eu des retours de lecteurs même si l’album est tout juste sorti ?

Tous ont adoré. J’ai toujours des doutes sur mon travail, donc je suis surprise de cet accueil. Des amis auteurs m’ont dit qu’ils avaient adoré l’histoire et mon dessin. Des libraires m’ont dit que ça les avaient beaucoup touchés.

Ici à Angoulême, beaucoup de lectrices m’ont dit qu’elles étaient contentes de l’avoir lu, qu’il fallait que je continue nos batailles et que c’était important qu’un tel livre existe.

Après une histoire aussi délicate et puissante, est-ce que cela est difficile d’enchaîner sur un autre album ?

Cet album m’a énormément motivé ! Il y a beaucoup de scènes que j’ai dessiné alors que j’étais énervée par des choses qui m’entouraient. Je veux raconter des choses plus personnelles, notamment traiter de l’homophobie, un sujet que je vis au quotidien et surtout faire des choses plus engagées.

Emilie Plateau, dernière question : Noire tient-il une place particulière dans ton parcours ?

Oui, je crois, même si je ne m’en rend pas encore compte. Il est important parce qu’il m’a permis de me libérer des limites que je me mettais à moi-même.

Entretien réalisé à Angoulême le samedi 26 janvier 2019
Article posté le vendredi 08 février 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir