Interview de Kaare Andrews pour Spider-Man L’Empire 2

Kaare Andrews – « Spider-Man est l’optimiste ultime. Reign (L’Empire), c’est ce qui se passe quand il renonce. »

Kaare Andrews Spider-Man Reign

Photo : Kaare Andrews

Le scénariste-dessinateur Kaare Andrews revient avec nous sur Spider-Man : Reign (Spider-Man : L’Empire en VF) et sa suite, Reign 2, et évoque ses inspirations, sa vision du héros vieillissant, ainsi que sa place dans la culture américaine… depuis le Canada.

Yaneck Chareyre : Pouvez-vous expliquer au public français comment est né le premier projet Spider-Man : L’Empire?

Kaare Andrews : L’origine remonte à mes débuts chez Marvel Comics. J’y suis entré comme dessinateur. Mais ayant une certaine connaissance de l’histoire des créateurs de comic-books, je savais que la manière dont on fait ses débuts influence durablement la perception que l’on donne. Or, je tenais à ne pas être cantonné au seul rôle de dessinateur. Je souhaitais ardemment écrire, et ce, le plus tôt possible.

Spider-Man L’Empire : Une idée née dans l’ombre des tours effondrées.

Un de mes premiers travaux chez Marvel fut de réaliser des couvertures pour Spider-Man. J’ai alors exprimé à mon éditeur de l’époque, Axel Alonso – avant qu’il ne devienne rédacteur en chef, il supervisait la ligne Spider-Man – mon envie d’écrire une histoire. Il m’a répondu : « Beaucoup veulent écrire, mais c’est plus difficile qu’il n’y paraît. Cela dit, j’ai une anthologie en préparation, Tangled Web. Si tu as une idée, on peut en discuter. »

Je n’ai pas attendu. J’ai aussitôt élaboré une histoire complète, avec des planches non finalisées, mais lisibles comme une bande dessinée. Je les lui ai envoyées. Il a adoré, et nous avons lancé le projet. Par la suite, j’ai également écrit et dessiné un one-shot Spider-Man Mangaverse. Puis est venu le moment d’un projet plus ambitieux. Axel m’a demandé si j’avais d’autres idées.

Je voulais absolument que ce soit un projet centré sur Spider-Man. À l’époque, il existait déjà de nombreuses variantes du personnage, dans différents univers ou époques. Mais ce qui n’avait pas encore été exploré, c’était un Peter Parker dans le futur. Il y avait bien Spider-Man 2099, mais c’était un autre personnage. Il n’existait pas encore de récit futuriste avec Peter lui-même. C’est cette opportunité que j’ai saisie. J’ai présenté une proposition à Marvel, qu’ils ont acceptée. C’est ainsi qu’a commencé l’aventure. Je me suis ensuite attelé à imaginer ce qu’il adviendrait de Peter s’il vieillissait, prenait sa retraite, et cessait toute activité héroïque.

Spider-Man L'empire Panini Comics

YC : Reign présente une vision très sombre du futur de l’univers Marvel. Quelles ont été vos références ou influences pour concevoir un tel monde ?

 KA : Le contexte de l’époque était encore marqué par les événements du 11 septembre. Ce n’était pas une critique explicite, mais l’atmosphère était empreinte d’un sentiment de bascule : celui d’un monde prêt à sacrifier ses libertés au nom de la sécurité.

Ce qui m’intéressait surtout, c’était de comprendre ce qui pourrait pousser Spider-Man à renoncer à son rôle. C’est un personnage fondamentalement optimiste, toujours tourné vers un avenir meilleur, qui se bat pour les siens, pour les gens qu’il aime. Même quand tout va mal, il conserve une certaine joie intérieure. Alors qu’est-ce qui pourrait briser cela ?

J’en suis revenu au cœur du personnage : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Mais que se passerait-il s’il perdait ce pouvoir ? Si la personne qu’il aimait le plus mourait, et qu’il se sentait responsable de cette perte ? Il pourrait alors croire qu’il n’a plus de pouvoir – donc plus de responsabilité. Cela justifierait son retrait.

J’ai mêlé cette idée au climat post-Patriot Act, où les citoyens acceptaient de céder des libertés en échange de sécurité. J’ai imaginé une société où les gens ne voudraient plus de super-héros, préférant la protection de l’État. Le récit est né de cette convergence. Pour moi, tout choix a un prix. Et si Spider-Man se ment à lui-même, le monde finira par lui rappeler qu’il a encore un rôle à jouer.

 YC : Viviez-vous alors aux États-Unis, ou bien toujours au Canada ?

 KA : Je vis au Canada, et j’y ai toujours vécu. Mais culturellement, nous baignons dans la culture américaine. Nous avons cette particularité : nous sommes totalement immergés dans la culture américaine, tout en restant légèrement en retrait. Ce qui nous confère une certaine distance, une capacité d’observation que l’on ne retrouve pas forcément chez ceux qui vivent en plein dedans.

 YC : Le 11 septembre a donc été un choc pour vous, autant que pour les Américains ?

 KA : Absolument. Je m’en souviens très précisément. Mon éditeur était à New York. J’étais avec un ami venu d’une autre ville. Quand les attentats ont eu lieu, sa première réaction a été de retirer de l’argent à la banque – on ne savait pas ce qui allait suivre. Ensuite, j’ai ramené d’autres amis chez eux, car tout le monde voulait rentrer. Personne ne comprenait ce qui se passait. C’était profondément déstabilisant, et les répercussions ont été longues.

 YC : Avez-vous puisé dans des œuvres de bande dessinée, ou des dystopies, pour créer l’univers de Reign ?

Spider-Man L'Empire 2 extrait

Source : Facebook Panini

KA : Oui, bien sûr. L’influence majeure, c’est The Dark Knight Returns de Frank Miller. Lorsque j’ai présenté le projet à Marvel, je l’ai résumé ainsi : « C’est le Dark Knight Returns version Spider-Man. » Cela a immédiatement suscité leur intérêt.

 Mais j’étais conscient que les deux personnages sont fondamentalement différents. Batman est un personnage patriarcal, autoritaire, traumatisé, qui impose l’ordre par la force parce que le chaos a tué sa famille.  Spider-Man, lui, est un humaniste. Il veut sauver, pas dominer. Il prend la vie sous un angle joyeux, optimiste pour essayer de sauver les gens et de réparer les choses.

 Je savais que de manière obligatoire, la comparaison serait faite. Mais je savais aussi que les deux histoires seraient réellement différentes.

 Spider-Man : L’Empire, un processus exténuant, un projet total

 YC : Comment avez-vous vécu l’expérience Reign, une fois les quatre numéros terminés ?

KA : La question est intéressante… J’ai vraiment aimé cela, pour Reign, comme pour Reign 2. Je me suis totalement impliqué, à fond. Ce sont des tas de tentatives, d’idées, qui s’enchaînent et que vous essayez de produire au mieux. C’est un objectif à atteindre qui est absolument épuisant. J’étais à la fois scénariste, dessinateur, encreur, coloriste, et je réalisais également les couvertures. Cela absorbe toute votre énergie, toute votre vie. À la fin, vous êtes juste épuisé. Mais vous ressentez aussi un mélange de soulagement, de vide, parfois même de déprime. Et très vite vient la question : « Que vais-je faire ensuite ? »

YC : Vous cumulez les rôles d’auteur, de dessinateur, de scénariste… Les appréciez-vous de manière égale ?

KA : Pour moi, tous ces rôles forment un tout. J’ai grandi en lisant des comics, en étant passionné par l’histoire autant que par le dessin. Certains artistes viennent de l’illustration, et se retrouvent dans les comics presque par hasard. Moi, c’était une passion viscérale. Je peux tout à fait me contenter d’écrire ou de dessiner un projet. Actuellement, je dessine Spider-Man & Wolverine et j’aime beaucoup ça. Mais ce que je préfère, c’est de tout faire, même si c’est aussi ce qu’il y a de plus éprouvant. C’est difficile de faire ça trop longtemps.

Et puis, quand vous faites tout vous-même, il n’y a personne d’autre à blâmer. Parfois, quand je suis simplement dessinateur, il y a des retours de lecteurs qui regrettent que le scénario ne soit pas aussi bon que les dessins. Et c’est terrible à recevoir pour un dessinateur, ça apporte un sentiment de gâchis. Mais quand je suis tout seul, je suis le seul responsable.

Alors j’alterne, histoire de pouvoir régénérer mon énergie avec des projets où je travaille avec d’autres artistes. Cela me permet ensuite de produire mes propres histoires.

YC : Vous réalisez aussi des films et des séries. Qu’est-ce que le cinéma vous apporte que la BD ne permet pas ?

KA : Le grand différenciateur, c’est le mouvement. Le cinéma permet de jouer avec le temps, avec la dynamique. C’est une tout autre approche. Et puis, dans un film, tu ne peux pas tout sublimer par le dessin. Il faut trouver l’acteur idéal, le décor adéquat, une lumière juste, un mouvement de caméra inspiré… Alors qu’en BD, une simple posture, bien dessinée, suffit souvent à créer l’effet recherché.

Il y a aussi l’aspect collectif : en tournage, je suis entouré d’une centaine de personnes, chaque jour. En BD, on est seul. Parfois, je regrette l’immédiateté de la création solitaire. Parfois, je suis en manque de cette énergie du collectif. Mais quand la collaboration est réussie, elle permet d’atteindre des sommets qu’on ne pourrait jamais atteindre seul.

Spider-Man L'Empire extraitYC : Revenons à L’Empire. Vous aviez laissé une conclusion ouverte dans le premier volume. Il a fallu attendre de nombreuses années pour revisiter cet univers. Qu’est-ce qui vous a finalement convaincu de revenir ?

KA : Marvel m’avait déjà proposé, à plusieurs reprises, de revenir dans l’univers de Reign. Mais je ne ressentais pas, moi, le besoin d’y retourner. J’estimais avoir dit ce que j’avais à dire, et je ne voulais pas m’engager dans un projet qui ne me semblait pas indispensable.

Cela dit, il y avait bien une séquence de quelques pages que je n’avais jamais pu intégrer dans Reign. Elle mettait en scène un Caïd emprisonné par le maire, affamé, maigre, humilié chaque année lorsqu’on l’exhibait pour lui manger un steak sous les yeux. J’avais imaginé sa revanche, qui aurait tenu en deux à quatre pages, mais je n’avais pas eu la place pour la raconter.

Je pensais qu’un jour, peut-être pour les dix ou vingt ans de Reign, je demanderais à Marvel la possibilité de la publier. Et puis un jour, alors que je discutais de mes projets futurs avec eux, j’ai spontanément proposé trois idées – dont Reign 2. Je sentais que c’était le bon moment. Marvel sortait d’une période plus rigide, et je pressentais un retour à une phase plus ouverte à la créativité.

Ils ont immédiatement accroché sur Reign 2. Et comme l’énergie de ce monde me revenait – avec cette même ambiance post-crise qu’on retrouvait, d’une certaine manière, dans la période post pandémique – j’ai senti que j’avais, de nouveau, quelque chose à exprimer sur ces futurs sombres et sur ce que devient un monde privé de héros.

YC : Dans Reign 2, vous avez intégré des personnages comme Miles Morales, qui n’existaient pas en 2006. Le Kaare Andrews de l’époque aurait-il été surpris par la direction que vous avez prise ?

 KA : C’est une bonne question. En fait, j’ai réalisé les couvertures de la première année de publication de Miles Morales, de Ultimate Spider-Man #1 à #12. Donc j’ai un lien très fort avec ce personnage. À l’époque, on m’avait simplement envoyé son design – sans même me dire son âge – alors je l’ai dessiné comme un adulte, parce que je ne savais rien de lui. C’était très secret.

 J’ai toujours gardé un attachement particulier à Miles. Il m’a donc semblé tout naturel de l’intégrer à Reign 2. De même que j’avais représenté Peter âgé dans Reign, je voulais imaginer un Miles plus mûr. Et surtout, je voulais en faire un opposant potentiel à Peter. Peut-être qu’il n’a jamais abandonné, lui. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela raconte ? Il y avait là une richesse narrative et graphique à explorer.

 Et j’ai pris le parti de le représenter très musclé, massif – une version inédite de Miles, que je n’avais encore jamais vue. C’était extrêmement stimulant sur le plan créatif.

 Mary Jane Parker, lumière éternelle de Spider-Man

Mary-Jane & Peter Parker

Crédit : Joe Quesada

 YC : Parlons d’un autre personnage important : Mary Jane. Elle tient un rôle central dans les deux récits. La considérez-vous comme essentielle dans la mythologie Spider-Man ?

 KA : Pour moi, elle est la plus essentielle de toutes. Plus encore qu’Oncle Ben ou Tante May. Je n’ai pas grandi avec Gwen Stacy. Quand j’étais lecteur, Mary Jane était la compagne de Peter. Et Spider-Man a toujours été mon héros préféré.

Je ne conçois pas Peter Parker sans Mary Jane. Même si, dans la continuité actuelle, ils ne sont plus ensemble, rien ne dit qu’ils ne le seront pas de nouveau dans cinq ans. Je savais que je devais l’inclure, et je savais comment je voulais le faire. Elle représente pour moi cette voix qui, lorsque Peter est à bout, lui rappelle pourquoi il doit continuer, pour quoi il se bat. Elle incarne l’espoir, l’amour, la résilience. Il peut se battre pour elle, elle le régénère et lui permet de reprendre le combat.

 YC : Le style visuel de Reign rappelait celui de Frank Miller. Dans Reign 2, on ressent davantage l’influence de Todd McFarlane. Était-ce intentionnel ?

Spider-Man Todd McFarlane KA : Oui, tout à fait. Avec Reign 2, je voulais faire évoluer ce que j’avais mis en place dans le premier tome. J’ai expérimenté de nouvelles techniques graphiques. Et j’ai ressenti, de manière presque irrésistible, l’envie de ramener Peter dans l’esthétique des années 90.

Ce n’était même pas une décision rationnelle : c’était une pulsion. Je voulais qu’il traverse le futur, qu’il revienne visuellement dans le passé, avant de replonger vers l’avenir. Et Todd McFarlane a toujours été l’un de mes artistes préférés sur Spider-Man. Quand j’étais ado, sa période sur Amazing Spider-Man correspondait à mon âge d’or de collectionneur.

 YC : Il y a un lien canadien, peut-être aussi ?

 KA : Oui, tout à fait. Il y a beaucoup de créateurs de comics originaires du Canada. J’ai fait mes études à Calgary, où j’ai rencontré le père de Todd, même si je ne connais pas Todd personnellement. Et puis il y a John Byrne qui est aussi de Calgary, nous avons fait la même école. J’ai toujours trouvé amusant de constater combien d’auteurs canadiens ont trouvé leur place dans le monde du comic-book américain.

 YC : Une fois encore, vous concluez Reign 2 sur une fin ouverte, mais avec un « The End » assumé. Envisagez-vous un troisième volet ? 

KA : Je ne sais pas encore. J’aime écrire des fins qui ouvrent sur l’imaginaire du lecteur. Ce ne sont pas des conclusions figées, mais des tremplins vers d’autres histoires, qu’elles soient racontées ou simplement rêvées. Je sème des graines pour nourrir l’imaginaire. Que je fasse Reign 3 ou non, je veux que perdure cette énergie issue du livre.

 Souvent, en cours d’écriture, je prévois une fin très tranchée. Et puis, arrivé au bout, je n’ai plus envie que ça s’arrête. Alors je l’adapte. J’aime cette idée qu’un récit puisse continuer à vivre, même sans suite officielle.

Wolverine & Spider-Man : « Les jouets sont sortis du coffre »

Spider-Man & Wolverine #1 Marvel Comics Marc Guggenheim / Kaare Andrews

Spider-Man & Wolverine #1 Marvel Comics Marc Guggenheim / Kaare Andrews

YC : Un mot pour conclure sur Spider-Man & Wolverine. Est-ce une pression ou un plaisir de travailler sur deux icônes pareilles ?

KA : Ce sont mes deux personnages Marvel préférés, donc c’est un pur plaisir. Comme je le disais avant, sur ce projet, je ne fais que dessiner. Après avoir tout donné sur Reign 2, j’avais besoin de souffler un peu. C’est une respiration bienvenue.

On dit souvent : « Ce projet, c’est pour moi » ou « celui-là, c’est pour l’éditeur ». Eh bien Spider-Man & Wolverine, c’est pour les fans. Du fan service assumé. Marc Guggenheim écrit une histoire très sympa. On s’amuse avec nos jouets. C’est un pur moment de jeu.

YC : Dernière question : les éditeurs indépendants prennent de plus en plus de place. Peut-on espérer te retrouver bientôt sur un projet creator-owned ?

KA : Oui, j’ai quelque chose en préparation. Ce n’est pas encore le moment d’en parler, mais il y a toujours des personnages qui m’habitent, qui attendent leur heure.

J’ai déjà eu cette expérience avec Iron Fist: The Living Weapon, ou Renato Jones chez Image Comics. À un moment, ces voix deviennent trop fortes. Il faut tout arrêter pour les écouter. Ce sera peut-être mon prochain projet, peut-être celui d’après. Mais c’est dans mes plans.

YC : Est-ce une énergie différente, de travailler pour un éditeur ou sur un projet personnel ?

KA : Oui, surtout si je fais tout moi-même. Quand je dessine sur un scénario écrit par quelqu’un d’autre, c’est un peu comme réaliser un film à partir d’un script : je dois analyser, interpréter, sublimer.

Mais quand j’écris et dessine, c’est autre chose. C’est comme faire émerger une histoire de la brume, capter une idée encore floue, l’assembler, lui donner forme. L’un est un travail de décodage, l’autre un acte de création pure. C’est là que réside, pour moi, la vraie différence d’énergie.

 

Merci Kaare Andrews pour cet entretien.
Retrouvez en ligne notre critique de Spider-Man : L’Empire 2, sorti en mai 2025 aux éditions Panini Comics. 

Coffret Spider-Man L'empire panini comics

Source : Facebook Panini Comics

Article posté le mercredi 21 mai 2025 par Yaneck Chareyre

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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