Laurent Audouin, illustrateur et dessinateur de bandes dessinées installé à Poitiers, est un fidèle ami de Comixtrip. Aujourd’hui, Sacré Cœur, la série de livres imaginée avec Amélie Sarn, est adaptée en série animée. Plongée dans l’univers steampunk de cet enquêteur en herbe qui résout des énigmes dans le Paris des années 1900.

Comixtrip et vous, Laurent Audouin, ça fait depuis de nombreuses années que l’on se connaît. Nous étions venus vous voir dans votre atelier, il y a plus de 10 ans. Que s’est-il passé depuis ce laps de temps dans votre travail d’illustrateur ?
Il y a plus d’une dizaine d’années, c’était le début de l’aventure de Mirette, des albums mais aussi le début de ses aventures en dessin animé.
Et ce qui a changé, c’est que je ne suis pas resté seulement attaché à réaliser des albums, mais j’ai imaginé leur prolongement en dehors des pages. Notamment en faire des expositions et rencontrer le plus de gens.
Quand tu es dans ton atelier, tu travailles de façon solitaire. Le but, c’est de rencontrer les lecteurs, des classes dans les écoles pour partager.

« Je lui ai dit que j’aimerais faire des histoires avec un personnage, avec une ambiance un peu entre Tintin, Adèle Blanc Sec et Jules Verne. »
Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est la série Sacré-Cœur ?
Sacré-Cœur, c’est une aventure qui démarre au début des années 2010, quand j’ai rencontré Amélie Sarn, l’autrice. Au départ, j’avais illustré un de ses textes, mais sans la connaître.
Un jour, on s’est retrouvés sur un salon du livre, en Charente, et elle est venue me voir. Elle m’a dit qu’elle avait beaucoup aimé mes illustrations faites sur son texte et qu’elle aimerait bien écrire pour moi. Elle m’a alors demandé si j’avais des envies de thèmes, des vœux en termes d’écriture.
À ce moment-là, je lui ai raconté tous mes plaisirs de lecture de jeunesse. Je lui ai dit que j’aimerais faire des histoires avec un personnage, avec une ambiance un peu entre Tintin, Adèle Blanc Sec et Jules Verne. Une sorte d’histoire steampunk pour enfants.
Ensuite, on a quand même pas mal échangé. On a construit, finalement, pendant à peu près deux ans, ce qu’allait être l’immeuble de Sacré-Cœur et les habitants qui allaient y habiter.
Notre envie commune, c’était de partir sur du feuilletonnant. C’est-à-dire d’avoir des histoires où on aurait un personnage qu’on a appelé Sacré-Cœur.
C’est moi qui lui ai proposé le nom, parce que tous les livres se déroulent à Paris. Ce qui correspondait à l’un des monuments les plus célèbres de la capitale mais aussi à son caractère.

Comment la série Sacré Cœur est-elle arrivée au catalogue du Petit Lézard des éditions du Lézard noir ?
L’idée, c’était de travailler avec un éditeur plus local, de façon à avoir une liberté totale. Quand j’ai rencontré Stéphane Duval, patron du Lézard noir, je savais que Sacré Cœur ne correspondait pas du tout à son catalogue, puisqu’il édite quasiment que du manga. Mais, il nous a laissé carte blanche. On a donc pu monter une série, même si ça n’a pas été très simple au départ, parce que Sacré Cœur est entre le roman et la BD.
Quand on a commencé – le premier album est sorti en 2011 – ça n’a pas très bien marché, parce qu’on ne savait pas comment nous positionner en librairie. Ce n’est pas de la bande dessinée et ce n’est pas du roman. Stéphane nous a soutenus pour les trois, quatre premiers albums. La série a vraiment décollé à partir du quatrième album.
Avec un éditeur local, ça nous laissait le champ complètement libre. Nous n’avions pas de contraintes de résultats immédiats.

« Sacré-Cœur, c’est un petit garçon qui a une dizaine d’années, bricoleur, qui est à la recherche du fantastique, donc qui court après les monstres. »
Qui est Sacré Cœur ? Comment pourriez-vous le présenter ?
Sacré-Cœur, c’est un petit garçon qui a une dizaine d’années, bricoleur, qui est à la recherche du fantastique, donc qui court après les monstres.
Finalement, c’est tout ce que je n’aurais pas aimé faire quand j’étais enfant, c’est-à-dire que j’étais dans une trouille des monstres, je pensais que les vampires existaient.
En revanche, je me rends compte que Sacré-Cœur ne me correspondait pas du tout au début, mais que je corresponds de plus en plus au personnage, parce qu’il bricole.
Au fur et à mesure dans les albums, je me suis dit que les machines dont il avait besoin pour ses aventures, il fallait que je les fabrique en vrai pour bien les appréhender.
Donc entre le premier et le dix-septième album qui sort bientôt, les machines ont évolué, et moi aussi, finalement, je me suis connecté au personnage. C’est-à-dire que c’est moi qui ai évolué comme lui, c’est pas lui qui a évolué au fur et à mesure de mon travail.
Donc, c’est ce petit garçon bricoleur ingénieux qui parcourt Paris, qui est là pour sauver les parisiens, dans une ambiance 1900.

Autour de Sacré Cœur, il y a une galerie de personnages très bien campés. Qui sont-ils ?
En fait, je crois que lorsque l’on fait une série, au départ, on ne sait jamais si elle va marcher ou pas. Mais, je me suis rendu compte en faisant cette série-là que ce qui fait qu’elle dure, c’est que l’on a réussi à créer une galerie de personnages qui fait que les lecteurs s’attachent à tel ou tel personnage.
Un peu comme quand on lit Tintin. Ce n’est pas parce qu’il y a juste Tintin et Milou, c’est parce qu’il y a Haddock, Tournesol ou La Castafiore. Les séries qui fonctionnent, ce sont celles qui ont une galerie de personnages secondaires, qui nourrissent l’intérêt des lecteurs pour continuer à vouloir suivre la série.

Ce ne sont pas que des personnages secondaires, comment entrent-ils en résonance avec le héros ?
Ils ne sont pas des faire-valoir. Même la petite chauve-souris, qui s’appelle Mimi et qui ne parle pas, a son rôle.
Au départ, c’était vraiment un personnage hyper secondaire, c’était une petite chauve-souris qui apparaît à la fin du premier album. Les lecteurs étaient très attachés au personnage, et on a décidé de lui accorder de plus en plus d’importance. Finalement, nos personnages évoluent.
C’est comme l’immeuble que l’on a créé. Il y a une dizaine de personnages et on découvre au fur et à mesure des albums leur personnalité.
On voulait que le lecteur découvre au fur et à mesure des albums, leurs caractères. Certains que l’on pensait sympa, on découvre qu’ils sont bien plus étranges qu’ils n’y paraissent, ou mauvais. Nous, on a les clés dès le départ, et on les distille au lecteur au fur et à mesure des livres.

« J’ai envie que le visiteur soit au cœur de l’exposition, qu’elles soient interactives. »
Juste avant, vous nous avez parlé de l’exposition itinérante de Sacré Cœur. Pouvez-vous nous expliquer ses enjeux ?
Comme je disais, les machines que je dessine, pour pouvoir bien les dessiner, j’ai pris le parti de les fabriquer en vrai. Pas avec un logiciel en 3D, mais de les fabriquer avec des objets que j’ai récupérés sur des brocantes. Et au fur et à mesure, j’ai commencé à en cumuler beaucoup. Sachant que dans chaque album, il y en a une, deux, trois ou quatre.
On m’a dit que ce serait sympa de les exposer. Ce n’est pas du tout ce que j’avais envisagé au départ. Alors tant qu’à faire une expo, il fallait qu’elle soit vivante. J’ai envie que le visiteur soit au cœur de l’exposition, qu’elles soient interactives. L’exposition regroupe les machines qui sont dans les albums, plus tout un tas d’autres que je fabrique en plus, de façon à ce que le visiteur s’imprègne et rentre dans l’univers de Sacré-Cœur, et puisse manipuler les machines.
Il y a évidemment des originaux et des tirages spéciaux. Mais c’est surtout la machinerie de Sacré-Cœur qui est le centre de l’expo.

« À la fin de l’atelier, au bout d’une heure, ils sont amoureux de leur boîte de conserve. »
Ce qui est génial avec l’exposition, c’est que vous la couplez avec des ateliers pour enfants. Qu’est-ce qui s’y passe dans ces ateliers ?
On récupère des choses qui n’ont plus aucune utilité, des petites boîtes de conserve, des boulons, des tuyaux, des gaines électriques… Et les enfants fabriquent leur propre machine.
Dans mon processus de création, il faut qu’il y ait une contrainte. S’il n’y a pas de contrainte, pour moi, il n’y a pas de création. Plutôt que de faire les machines avec un logiciel en 3D, je décide de les faire avec le matériel que j’ai à disposition.
En ce moment, on parle beaucoup de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire qui crée un peu à notre place. Dans les ateliers que je propose, on est à l’inverse de ça, c’est-à-dire qu’on met en avant le cerveau du créateur. On va dire à l’enfant qui va le faire avec ses mains. C’est-à-dire qu’avec quelques objets de rien du tout, et on va transformer une boîte de conserve, un bout de tuyau en une œuvre. Les enfants, à la fin, repartent avec leur œuvre.

À la fin de l’atelier, au bout d’une heure, ils sont amoureux de leur boîte de conserve. Le but, c’est vraiment de manipuler.
Mais sauf que cette contrainte, elle nous restreint. Cette restriction fait qu’on va être finalement beaucoup plus créatif, on va être obligé de trouver des solutions.
C’est comme moi quand je fais des machines. J’ai des objets, ils ont une forme, ils ont une taille, je ne peux pas faire autrement que de les garder. Je ne déforme rien, je garde l’objet. Et c’est cette contrainte-là qui va m’obliger à trouver des solutions.

« Sacré-Cœur va être diffusé sur France Télévisions en dessin animé »
Aujourd’hui, vous allez nous dévoiler une grande annonce autour de Sacré Cœur. Quelle est-elle ?
À partir des vacances de Pâques, Sacré-Cœur va être diffusé sur France Télévisions en dessin animé. Sur France 4 et sur la plateforme TV Okoo.
Ce sont les studios Ankama qui ont racheté les droits de Sacré Cœur pour l’adapter en série animée. Ça fait déjà 3-4 ans qu’ils travaillent dessus. Ils ont réalisé 26 épisodes de 22 minutes.
Ce que j’aime beaucoup dans leur projet, c’est qu’ils sont partis sur le principe, comme nous dans les albums, de faire du feuilletonnant.

Est-ce que vous êtes allé visiter les studios Ankama lors de la réalisation de la série ?
Il y a quelques mois, j’y suis allé. C’était drôle parce que j’y suis allé comme visiteur. Ils étaient tous en train de réaliser des décors. Puis, à un moment donné, il y a une fille qui me dit : “Je peux savoir qui vous êtes ?” Je lui réponds que je suis le dessinateur de Sacré Cœur. Elle était hyper enthousiaste et m’a même dit qu’ils avaient pris énormément de plaisir à travailler sur le dessin animé.
Ils ont mis d’énormes moyens financiers pour la produire. Les décors sont super beaux ! Il y a à peu près 140 personnes qui ont travaillé dessus.
Une anecdote. À l’international, Sacré Cœur s’appellera Montclair.

Qui est le réalisateur de la série ?
C’est Florent Heitz, le même réalisateur que la série animée Mirette. C’est vraiment chouette qu’il travaille encore sur mes dessins.
Dans Mirette, la voix de l’héroïne est interprétée par la comédienne Marie Facundo. Et quand, ils ont fait le casting pour la voix de Sacré Cœur, ils ont choisi Marie. C’est drôle ! Je suis aux anges de voir que c’est la même comédienne qui fait la voix de Sacré-Cœur.
Mais pour l’instant, je ne peux pas montrer les épisodes que j’ai reçus ni le générique. C’est classé confidentiel !
En revanche, le réalisateur et le directeur de production sont venus à Poitiers. Nous avons fait une matinée d’explications avec le personnel de la médiathèque. Et vendredi 23 janvier, la médiathèque organise une soirée pyjama et Ankama a accepté de diffuser en avant-première, le premier épisode de Sacré Cœur. Un sacré cadeau !

« J’ai créé une cinquantaine de personnages inédits ! »
Quel a été votre rôle sur la série ?
Quand ils ont décidé de réaliser la série, ils m’ont demandé si je voulais participer à ce qu’on appelle la “bible graphique”. C’est-à-dire de réaliser tout ce qui allait être ajouté par Valérie Baranski, qui est la directrice scénaristique sur la série animée.
Comme ce sont des histoires inédites et pas les reprises des albums, il fallait créer graphiquement de nouveaux personnages. J’en ai créé une cinquantaine ! Ce sont des personnages importants, pas du tout des figurants. Ils vont avoir un vrai rôle dans les épisodes.
Dessiner de nouveaux personnages, participer à la série, je le prends comme un vrai cadeau !

Est-ce que vous avez aussi créé des décors en plus ?
Comme la série se passe à Paris au début du XXe siècle, ils n’ont pas besoin de moi pour ça. C’est-à-dire qu’ils ont travaillé avec des archives de Paris. J’ai juste imaginé le repaire du nouveau méchant de la série.
« Le résultat est vraiment supérieur à ce que j’espérais. »
Quel a été votre sentiment lorsque vous avez visionné les cinq premiers épisodes ?
Très franchement, c’est un aboutissement. Parce qu’au départ, je suis quelqu’un de très pragmatique. Quand on me dit que ça va être adapté en dessin animé, jusqu’à ce que je le voie en vrai, je n’y crois pas.
Quand on fait un livre, on parle sur une échelle d’une année. Alors que pour un dessin animé, on parle de trois, quatre ans parce qu’on n’est pas les seuls décisionnaires.
Évidemment, Sacré Cœur n’a pas exactement le même trait que dans mes albums. Maintenant, il a une voix. Évidemment, il bouge en vrai.
J’aime bien parce que c’est comme s’il s’émancipait. C’est-à-dire que je vais continuer à faire des albums. Ça, c’est évident parce qu’on a encore plein d’idées. Mais de voir le personnage s’émanciper et vivre sa vie, moi, je trouve que ça me plaît beaucoup.
À chaque fois que j’ai fait un dessin animé, j’ai des collègues qui m’ont dit : « tu vas être déçu du résumé et du résultat, forcément ». Et moi, je trouve toujours cela réussi !
Je suis très content de voir le personnage vivre sa vie, avec sa voix et ses autres aventures. Oui, il s’émancipe. Et moi, je suis très content de ça.
Le résultat est vraiment supérieur à ce que j’espérais.

Dernière question, Laurent Audouin. Comme vous l’avez mentionné avant, ce n’est pas votre première série de livres qui est adaptée en série animée. Les aventures de Mirette ont été déclinées auparavant. Qui est Mirette ?
Mirette, c’est une petite détective de 8 ans qui vit à notre époque, contrairement à Sacré-Cœur qui lui est en 1900.
Elle mène des enquêtes aidées par un chat-assistant. Chaque enquête va l’emmener dans tous les endroits, dans les villes les plus connues dans le monde. C’est là où sont disséminés les indices.
C’est une sorte d’enquête à 100 à l’heure. Mirette, ce sont 10 albums qui ont été réalisés aux étudiants de Sarbacane. Ça a été adapté en dessin animé à partir de 2016.
On avait fait 53 épisodes de 11 minutes. Donc là, c’est un format beaucoup plus court que Sacré-Cœur. On n’est pas sur du feuilletonnant mais sur des enquêtes très courtes. C’était diffusé sur TF1.
De la même façon que Sacré Cœur, j’avais participé à la Bible graphique. J’avais eu cette expérience-là.
Donc deux séries que j’ai mises en image ont été adaptées en série animée. J’ai beaucoup de chance. C’est tellement chouette !
Merci Laurent Audouin. Nous allons prendre le temps de regarder les épisodes de la série Sacré Cœur à leur diffusion sur France TV.
Entretien réalisé le vendredi 16 janvier 2026 à Poitiers
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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