Loïc Clément : entretien pour Chroniques de l’île perdue

Scénariste dévoilant de très belles et intelligentes histoires, Loïc Clément a pris quelques minutes de son temps pour répondre aux questions de Comixtrip sur son nouvel album Chroniques de l’île perdue, un récit intimiste qui lui tient énormément à cœur, mis en image par Anne Montel.

Loïc Clément, depuis combien d’années êtes-vous scénariste ?

J’écris depuis que je suis tout petit. Lorsque je vais dans les écoles rencontrer des enfants et que l’on me pose cette question, j’ai tendance à dire que je ne fais pas de distinction entre le moment où je fus considéré comme professionnel et celui où je ne l’étais pas. Je dis que je suis scénariste depuis l’âge de 7 ans ! La différence est que maintenant on me paie pour faire ce que je faisais avant sans l’être. Petit, j’écrivais des bandes dessinées et je les dessinais. Je n’ai donc jamais arrêté de le faire.

Vous n’avez donc jamais voulu poursuivre dans le dessin ?

Cela ne servait à rien. Ma femme dessinatrice a d’ailleurs a une bonne description de ce qu’est un dessinateur. Elle explique que tout le monde est dessinateur, que tous les gamins ont eu des feutres ou des crayons mais que la différence, c’est que les dessinateurs n’ont jamais arrêté de le faire.

J’ai aussi arrêté parce que j’ai trop de « passions », je fais trop de choses. Je continue de faire des petits story-board pour parfois compléter mes scénarios. Mais surtout, je n’ai pas le talent pour dessiner.

« Je peux mieux exprimer ce que j’ai en tête que par n’importe quel autre biais »

Qu’est-ce qui vous attire dans le monde de l’écrit, de l’écriture ?

Que ce soit aujourd’hui ou lorsque j’étais enfant, ça a toujours été par ce biais que j’ai pu le mieux m’exprimer.

Lorsque je suis confronté à des sujets qui me concernent, j’ai du mal à les analyser en direct. Je pense avoir une parole très prudente. En revanche, j’ai remarqué que je pouvais avoir un point de vue sur des questions via ce biais-là ; c’est mon meilleur mode d’expression. Ce n’est ni à l’oral ni dans les débats surtout lorsque cela me porte à cœur – l’affect prend le dessus – alors qu’un livre on me fout la paix parce que je peux développer mon propos et même si c’est par le biais de la fiction, je suis à peu près bon pour défendre un point de vue dans un bouquin.

« C’est le sujet le plus personnel et le plus intime que j’ai fait jusqu’à présent parce que ça parle de la relation fraternelle »

Un an après Chaussette, vous retrouvez Anne Montel sur un projet de bande dessinée. Quel fut le point de départ pour écrire Chroniques de l’île perdue ?

En général, j’écris sur l’intime même si parfois les sujets peuvent paraître éloignés de moi. Par exemple dans un de mes albums, je vais traiter de la grande distribution et des petits producteurs, on peut penser que je ne suis pas concerné mais pourtant j’écris avant tout sur ce qui me concerne.

Pour Chroniques de l’île perdue, c’est le sujet le plus personnel et le plus intime que j’ai fait jusqu’à présent parce que ça parle de la relation fraternelle. J’avais beaucoup de choses à en dire. Ce qui m’intéressait en premier  lieu c’était que l’on se serve d’un genre basé sur « l’aventure pour enfant » et cela faisait aussi très plaisir à Anne d’aller vers quelque chose d’assez éloigné de son dessin. Lorsqu’elle réalise des bandes dessinées pour adultes, on peut penser que c’est un album pour enfant parce qu’elle a un trait pur et coloré comme sur Les jours sucrés où sur un malentendu, les enfants parfois l’achètent.

Cela lui a plu de réaliser une bande dessinée horrifique, d’aller chercher dans son dessin, la peur. Cette fiction avec beaucoup d’horreur, qui fout les pétoches, cela lui plaisait bien et de mon côté, cela me permettait de concilier la relation fraternelle qui a parfois été horrible pour moi, avec le genre « aventure ». Donc nous étions tous les deux contents, elle, parce qu’elle allait faire une BD avec des panoramas différents – la jungle luxuriante ou le froid canadien- et pouvait ainsi varier les plaisirs. Elle allait chercher du côté de la peur comme quelque chose qui était un peu nouveau pour elle et de mon côté, une idée qui m’était chère.

Là où Anne a eu une appréhension, c’est que l’histoire est toujours en mouvement, c’était donc un vrai challenge pour elle.

Pourriez-vous nous présenter Charlie et Sacha, les caractériser ?

Charlie c’est le petit frère, Sacha, l’aîné. Ils sont tous les deux sur un bateau pour une croisière avec leurs parents. Le bateau va sombrer et le lecteur ne sait pas vraiment où ils vont atterrir. Ils échouent tous les deux sur une île. Le lecteur a un peu de mal à comprendre au début qu’ils ont atterrit au même endroit. Ils se sont échoués dans une sorte de confluent, de Triangle des Bermudes qui charrie un peu tous les univers.

L’île sur laquelle ils atterrissent va révéler les peurs intérieures du petit Charlie. Les deux frères ont un passif, plein de choses à régler et  ils n’ont pas une relation paisible comme c’est souvent le cas des fratries. Peut-être que le grand frère est à des années-lumière de soupçonner le traumatisme et les douleurs du petit frère. Cette aventure va donc être cathartique, un moyen de révéler ces douleurs.

« Les mots les plus justes pour qualifier leurs rapports, c’est la maltraitance fraternelle »

Ils sont le jour et la nuit, ils se chamaillent. Est-ce ainsi que vous voyez leurs rapports ?

C’est bien au-delà de la chamaillerie. Les mots les plus justes pour qualifier leurs rapports, c’est la maltraitance fraternelle.

« Le lieu a servi la psychologie des personnages »

Pourquoi avoir voulu mettre au point ce schéma narratif de deux lieux distincts sur la même île, en parallèle ?

C’est pour rester dans la thématique. Ils sont différents dans leur caractère. J’aime l’idée qu’ils atterrissent aux antipodes alors qu’ils sont très proches géographiquement, à quelques kilomètres. Ils sont aussi proches en âge, c’est important.

Je voulais que l’un soit dans la luxuriance, la chaleur et l’autre dans le froid. Cela permet de voir qu’ils sont proches mais aussi à des années-lumière l’un de l’autre. Le lieu a servi la psychologie des personnages. Ce n’est pas anodin si le petit frère s’échoue dans la partie glacée.

Sacha doit se débrouiller seul avec un livre « le Journal de Jack », tandis que Charlie est sous la protection de Rose et de La Bête. Etait-ce important cette dualité dans cet exil forcé ?

En effet, l’autre personnage très important de l’histoire, c’est Rose. Ce n’est pas pour rien que Charlie atterrit dans la partie où elle vit. C’est un substitut, elle a un rôle dans la résilience que vit le petit frère. Le traumatisé, c’est Charlie, il a donc besoin d’une protection extérieure.

Se perdre, s’éloigner, être seul, qu’apportent ces ressorts narratifs à l’histoire ?

La peur et la frayeur, c’est l’ambiance de cet album. Ce qui fonctionne bien sur moi et souvent sur les autres lorsque je regarde un film ou lit un livre, c’est que les personnages sont isolés, sont coupés de tout et doivent se débrouiller avec ce qu’ils ont sous la main.

Cet île, elle est extrêmement étrange. Ils sont coupés de tout mais en plus ils sont perdus. Ils n’ont plus leurs repères. Il y a des bestioles qui parlent, il y a des trucs comestibles qui ne le sont pas et inversement. Tous les repères sont brouillés. Il s’y passe des choses hors-norme.

Peut-on qualifier l’album de quête initiatique ?

Oui, du côté du grand frère. Du point de vue du petit frère, c’est cathartique et du grand frère, c’est initiatique.

Est-ce que l’écriture fut longue, délicate ?

L’album a été mûri très longuement. Il y a eu beaucoup de discussion avec Anne. Il a vécu sous d’autres formes pour d’autres éditeurs.

Finalement, c’est très bien qu’il n’ait pas été signé chez d’autres éditeurs mais chez Métamorphose. Il a pris cette forme aussi grâce aux éditrices. Barbara Canepa a une vision sur le graphisme et Clotilde Vu sur l’histoire, mais tout cela est perméable. C’est une équipe qui roule parce qu’elles ont chacune leur tâche bien définie et tout en étant complémentaire.

L’enfant qui va ouvrir l’album va se dire : chouette une robinsonnade, sauf que l’on est loin de Robinson Crusoé.

Il y a un peu ce côté robinsonnade mais il y a un deuxième effet, comme dans les contes. Je lis beaucoup d’albums BD pour la jeunesse et ce que je peux souvent leur reprocher – je vais paraître un peu dur en disant cela – c’est que le héros va d’un point A à un point B mais le sous-texte, le lecteur ne le trouve pas.

Construire une robinsonnade en y apportant une deuxième couche, un autre niveau de lecture, cela la rend plus intéressante.

Cet album n’aurait pas pu exister si ça n’avait pas été Anne Montel ?

Cela aurait été compliqué. Cet album est issu de nos heures et de nos jours de discussions de ce livre en amont. Je passe plus de temps avec ma femme qu’avec mes autre dessinateurs.

En revanche, maintenant que le concept est né, rien n’empêcherait – même si ça ne va pas être le cas et si on avait cumulé comme la série Donjon de Sfar et Trondheim – d’autres dessinateurs et un traitement d’autres thématiques.

Avez-vous de l’appréhension quant aux retours du public ?

Bien sûr. Cela s’est aussi produit lors de la sortie des Jours sucrés, une histoire personnelle avec des morceaux de ma vie dedans. Chroniques de l’île perdue est très intime comme livre. Si on n’aime pas ce bouquin, ça peut être douloureux.

« Le genre fantastique doit avoir une lecture politique parce que sinon il n’a pas d’intérêt »

Vous écrivez beaucoup d’histoires fantastiques à destination de la jeunesse (Le temps des mitaines, Chaque jour Dracula ou Le voleur de souhaits). Qu’est-ce qui vous attire dans ce genre littéraire ?

On est issu de sa propre culture; c’est mon pedigree. Je consommais des livres et une quantité astronomique de films de ce genre. Je me qualifie d’ailleurs plus de cinéphage que de cinéphile, même si j’ai une connaissance solide.

Résonance, pourquoi ? Parce que lorsque j’étais petit, je trouvais cela magique que le Père Noël existe, puis un jour tu découvres que cela est faux et c’est une belle désillusion. Tu te réfugies alors dans la littérature parce que finalement le Père Noël, il continue d’exister dans des bouquins. C’est ce désenchantement du monde réel que tu peux continuer de toucher dans ces univers. Je suis attiré par cela mais pas pour faire du fantastique.

Ça m’est égal de faire du genre, j’ai toujours cette idée que tu peux faire une histoire dans l’espace, avec des dragons ou dans un Londres du XIXe siècle, ce n’est que la carapace, la surface. Ce qui m’intéresse c’est de me servir de cela pour raconter un autre truc derrière. Le gars qui arrache une épée d’un rocher m’intéresse assez peu, sauf si c’est par exemple pour parler du racisme. Le genre fantastique doit avoir une lecture politique parce que sinon il n’a pas d’intérêt.

J’ai l’impression que Anne est à l’aise dans le genre fantastique, n’est-ce pas ?

Je pense que le genre, cela lui est égal. Que cela soit du fantastique ou pas, l’important est qu’elle prenne du plaisir à réaliser l’album. Dans Chaussette, je lui apporte une vieille grand-mère. Elle la dessine mais comme dans l’intérieur de sa maison, il y a plein de petits objets, elle va y prendre du plaisir. Dans le fantastique, tu peux te permettre de faire une page entière avec des papillons et cela elle adore.

En temps que lectrice, Anne aime le genre fantastique. Ces ouvrages préférés sont les romans de Philipp Pulmann ou de J.K. Rolling.

Dernière question, Loïc Clément, sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

En ce moment, j’imagine des histoires jeunesse pour Taleming, une webradio. Ce sont comme à mon habitude, des thématiques intimistes.

Une bonne nouvelle aussi : les droits de notre série avec Anne, Le temps des mitaines, sont en passe d’être rachetés par un autre éditeur. C’est très bien parce que j’étais un peu frustré de ne pas avoir pu raconter tout ce que je voulais avec ces personnages.

Toujours avec Anne, nous réalisons Professeur Goupil, des petits romans jeunesse édités par Little Urban. En gros, ce renard misanthrope a de gros soucis avec ses contemporains mais il va évoluer petit à petit. Le tome 3 sort l’année prochaine.

Enfin avec Anne nous allons adapter en bande dessinée Miss Charity chez Rue de Sèvres, le roman de Marie-Aude Murail, paru en 2008 à L’école des Loisirs.

Entretien réalisé le mardi 11 septembre 2018
Article posté le vendredi 21 septembre 2018 par Damien Canteau

Chroniques de l'île perdue de Loïc Clément et Anne Montel (Soleil)
  • Chroniques de l’île perdue
  • Scénariste : Loïc Clément
  • Dessinatrice : Anne Montel
  • Editeur : Soleil, collection Métamorphoses
  • Parution : 26 septembre 2018
  • Prix : 18.95€
  • ISBN : 9782302071230
Résumé de l’éditeur : Sacha et Charlie, deux jeunes frères, font une croisière avec leurs parents. Soudain, une terrible tempête éclate : leur bateau sombre et tous deux échouent séparément sur de mystérieux rivages… À la recherche de son petit frère, Sacha va devoir lutter contre d’étranges entités malveillantes, tandis que Charlie fait la rencontre d’une jeune fille qui le protégera contre une force inconnue. Au gré de leurs aventures, tous vont croiser une faune fantasmagorique : les Doudous, peuple de peluches – originellement bienveillant – torturé et violent ; les Akupunkts, troncs d’arbres anthropomorphiques ; les Loups-cauchemars ; ou encore, les Moaïs, sages qui tiennent des discours apparemment sans queue ni tête. L’île, composée de six environnements distincts, semble être vivante et se nourrir des frayeurs et des angoisses des naufragés…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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