Quand le Futuroscope proposait une plongée dans les mondes de Moebius

Le samedi 10 mars 2012, jour de l’annonce de son décès, les hommages se sont multipliés. Jean Giraud, alias Moebius, a considérablement marqué des générations de créateurs dans de multiples domaines. Si Gir incarnait avant tout le western, Moebius était résolument tourné vers l’avenir. Dès lors, il était finalement logique de voir ses mondes futuristes prendre corps au Futuroscope de Poitiers. Le parc européen de l’image avait ainsi proposé au père de l’Incal de mettre sur pied une attraction entièrement centrée sur le Major Grubert et le monde du Garage Hermétique.

Baptisée la Citadelle du vertige, elle mêlait habilement l’univers de Moebius et le monde de l’illusion de Gérard Majax. Si les décors étaient futuristes, le procédé imaginé par le magicien était en revanche très simple. Baptisé « l’hallucinoscope », il s’agissait d’une paire de lunettes possédant à la base des yeux des miroirs horizontaux reflétant les décors du plafond. Et cela fonctionnait à merveille. Le visiteur basculait dans une autre dimension, trompé par sa vision et ses sensations définies par les différentes textures des sols, plus ou moins mous selon les mondes traversés, et les multiples sons rythmant le parcours.

« J’avais juste testé le système de miroirs dans mon salon. J’étais dans l’expectative mais quand j’ai vu que Majax était aux manettes, ça m’a rassuré. C’est un maître qui faisait partie de mon univers d’enfance. Les sensations étaient bonnes », confiait à La Nouvelle République Jean Giraud lors de l’inauguration le 9 février 2008. « C’est basé sur l’ingénuité, l’observation et le sens du merveilleux. Ça montre que la nouveauté n’est pas forcément liée à d’énormes investissements technologiques, mais aussi simplement à l’observation des lois naturelles et à l’ingéniosité d’un magicien. »

Aider le Major Grubert à délivrer Malvina

Deux magiciens plutôt. Car Moebius en est un également. C’est dans son univers que le visiteur tentait de se frayer un chemin avec pour principal objectif d’aider le Major Grubert à délivrer Malvina, sa compagne, prisonnière du terrible Bakalite. C’est d’ailleurs la voix du personnage principal du Garage Hermétique qui guidait le public dans la traversée de six mondes fantastiques.

D’entrée, l’univers de Moebius était saisissant. La Ville chaotique avait de quoi désorienter. Klaxons, cris, sifflements, fracas d’effondrement, déflagrations, éclairs… Le brouhaha et toute la fureur d’une ville en ébullition s’élevait sous les pas des visiteurs juchés en altitude sur des passerelles striant le ciel de la cité. Tandis que la voix lointaine de Malvina leur parvenait, chacun assurait son pas pour atteindre les différentes passerelles sans être happé par le vide. Mais ce n’était que le début d’un long périple.

La traversée des mondes organiques ne s’arrêtait pas là. L’Ecloserie des cocons valait elle aussi le détours. Gargouillis, pulsations, bruits organiques… L’ambiance était inquiétante. D’étranges larves s’animaient et semblaient vouloir éclore sous les pieds du public qui distinguait des formes humaines, aux têtes étranges, comme marquées par des signes cabalistiques, isolées les unes des autres dans des cocons. L’idée de traverser ce monde était loin d’être engageante, pourtant le sauvetage de Malvina en dépendait.

Car la suite était tout aussi relevée avec le Labyrinthe matriciel, un véritable enchevêtrement de boyaux constituant un labyrinthe visqueux. Derrière des ouvertures représentant des bouches béantes, des ombres chinois d’hommes sortaient de part et d’autres de différents tubes.

Changement de décors avec le passage dans le Refuge du Bakalite. Dans l’obscurité du néant, les visiteurs, tels des équilibristes, avançaient prudemment dans les airs sur les tubes que l’ennemi juré du Major Grubert avait tissé de manière spectaculaire.

La traversée était sans filet et le monstre reptilien, dévoilant enfin sa tête, était aux aguets sous les pas des visiteurs, avec l’espoir cruel que l’un d’eux, prit de vertige, se laisse happer par l’abîme. L’immersion dans le Garage Hermétique était totale. Quel dépaysement et quel incroyable voyage parmi les mondes fantastiques de ce fabuleux créateur!

« Ici, l’univers de science-fiction du Garage Hermétique assume le côté futuriste. »

Puis le public empruntait le Vaisseau-mystère, marchant sur la coque rouillée et bombée d’un appareil aux allures de sous-marin. Au sommet de cet étrange vaisseau composé de trois tronçons, l’angoisse montait. Il fallait marcher bien droit pour ne pas passer par dessus bord! A bâbord comme à tribord, les parois de la coque s’élevaient à pic au dessus d’un gouffre impressionnant à la profondeur vertigineuse.

« Le système imaginé pour cette attraction par Gérard Majax est d’une simplicité magique mais l’effet de vertige et de dépaysement produit est sidérant, appréciait Moebius. Mon travail est tourné vers le futur. Ici, c’est l’univers de science-fiction du Garage Hermétique qui assume le côté futuriste. C’est un univers très plastique, très ouvert, avec de nombreuses séquences aléatoires s’emboîtant les unes dans les autres. »

Enfin, la Cité Mégalithe était le théâtre de bonnes nouvelles. Dans cette ville démultipliée, les immenses formes géométriques constituant la cité semblaient se prolonger à l’infini. Les visiteurs croisaient sur leur chemin vertigineux des hommes marchant à l’endroit comme à l’envers sur des polygones, comme si la pesanteur terrestre n’avait plus d’effet sur eux. La quête prenait fin. Et on découvrait alors le Major Grubert et Malvina enfin réunis. Happy end de ce merveilleux voyage!

La visite ne durait qu’une dizaine de minutes, mais elle était marquante. Le public pouvait appréhender les 55 mètres du parcours en s’aidant de deux mains courantes précieuses pour éviter les troubles d’équilibre liés aux illusions. Car les décors réalisés par la société XLargo, chargée de la scénographie, étaient envoutants.

L’attraction a duré trois ans

Le résultat final avait été apprécié par Jean Giraud. « Ce travail de conception ressemble à ce que j’ai pu faire pour le cinéma en ce sens qu’il faut mettre en oeuvre un spectacle, une rencontre avec le public, confiait-il. Mais dans la modalité c’est assez différent, c’est plus proche du théâtre ou du cirque, voire de la fête foraine. Tout cela sans perdre de vue la thématique futuriste. Quand on l’évoque, il peut y avoir plusieurs axes d’approche. Il y en a un qui privilégie la forme et utilise des technologies de pointe ou des prototypes, et l’autre qui s’attache au fond en parlant de prospective. »

Durant trois années, la Citadelle du vertige fut l’une des attractions importantes du parc du Futuroscope qui a accueilli durant cette période près de quatre millions de visiteurs. Moebius avait de quoi être comblé, lui qui déclarait avant l’ouverture au public, « le challenge consiste à transposer une oeuvre relativement confidentielle en une attraction populaire. »

Une fois de plus il avait su conquérir avec brio un nouveau domaine pour le plus grand plaisir des visiteurs et des responsables du parc. « Moebius fait partie des grandes signatures qui ont contribué à l’attractivité et au renouveau du Futuroscope. Il avait mis tout son talent et toute son énergie au choix des univers qui créaient une atmosphère si particulière et si unique dans l’attraction », lui rendait hommage dès samedi Dominique Hummel, le président du directoire du Futuroscope. « Il s’était rapidement impliqué dans le projet, conscient que l’animation proposait une nouvelle porte d’entrée pour la bande-dessinée, une approche vivante et stimulante de l’univers fantastique qu’il avait créé avec le Garage Hermétique et son personnage le Major Grubert. »

(Photo Dominique Bordier)

Jean Giraud Moebius lors de l’inauguration de la Citadelle du vertige au Futuroscope. (Photo Dominique Bordier)

Article posté le mardi 27 mars 2012 par Nicolas Albert

À propos de l'auteur de cet article

Nicolas Albert

Nicolas Albert

Nicolas Albert est journaliste à la Nouvelle République - Centre Presse à Poitiers. Auteur de plusieurs livres sur la bande dessinée (Atelier Sanzot, XIII 20 ans sans mémoire…) ou de documentaires video, il assure également différentes missions pour le festival international de la bande dessinée d'Angoulême : commissaire d’expositions (Atelier Sanzot, Capsule Cosmique, Boule et Bill, le Théâtre des merveilles, Les Légendaires…), metteur en scène des concerts de dessins, rédacteur en chef de la WebTV et membre du comité de sélection.

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