Monstres et Tendresse : Rencontre avec Toth-M pour Distress

Distress est un webtoon édité aux éditions Dupuis collection KFactory, tout en sensibilité, en charme et mystère… Son jeune auteur, Rémi Macia alias Toth-M, pioche dans les mythes amérindiens pour nous raconter le passage à l’âge adulte. Rencontre avec Toth-M, un auteur qui raconte la monstruosité avec tendresse. 

Distress 1 de Toth-M (K Factory / Dupuis)

Pour découvrir la BD, retrouvez notre chronique ici.

Tu as fait une école d’animation avant de te lancer dans la BD. Est-ce que ta formation d’animateur 2D a influencé ton travail de bédéiste ?

Oui, bien sûr. Je ne voulais pas faire d’animation, mais à l’époque je trouvais mon dessin un peu rigide. Donc ça m’a permis de fluidifier mon trait et de construire mes plans. On me dit souvent que Distress a un côté cinématographique. Je pense que c’est parce que j’ai appris comme ça. J’aime bien, ça donne un aspect contemplatif.

Le webtoon est d’origine coréenne, ta série se range donc à côté de création asiatique. Mais Distress n’en contient pas les codes. C’est un choix réfléchi ? 

En effet. J’estime que si j’essayais de faire du manga, je ferais forcément moins bien que les gens qui ont cette culture de base. En tant que français, j’ai quelque chose à apporter et le style en fait partie. En Europe, on est influencé par des productions américaines, franco-belges et asiatiques. L’idée, c’est de faire un mixe des trois. Je pense qu’on a tous quelque chose à apporter.

Tu as fait un one shot : sortie d’école, prise de contact avec un éditeur, commande de ce même éditeur, sortie d’une première série. Comme as-tu vécu le fait d’écrire un scénario pour répondre à une commande aussi rapidement ?

C’est très dur. C’est une souffrance pour moi d’écrire. J’ai un mal fou à me concentrer sur cette tâche-là. D’autant plus que, selon moi, c’est très dur d’estimer la valeur de son travail dans un scénario. Dans un dessin, c’est plus facile. On est habitué au retour. Pour ce scénario, j’ai bossé pendant deux ans. Même si je l’ai fait lire à quelques amis, j’avais du mal à savoir quelle était sa valeur.

Distress 1 de Toth-M (K Factory / Dupuis)

Mais au fond de moi, je savais que j’avais des choses à raconter et que je voulais les raconter à ma manière. Mais je savais aussi qu’il me manquait un peu de structure. C’est le plus dur à faire. Le reste, je pense que ça dépend de la singularité de chacun.

Quels étaient les éléments que tu avais déjà de Distress, avant la commande des éditions Dupuis ?

La monstruosité. Je spoile ma carrière, mais c’est un thème qui va traverser toutes mes productions. C’est un sujet qui m’est cher et je suis très obsessionnel dans ma manière de m’intéresser au chose. Je suis capable de m’intéresser énormément à quelques sujets et d’en faire le tour.

Donc avec Distress, c’était la monstruosité et le passage à l’âge adulte. Mais, j’avais aussi envie de faire le Twilight que j’aurai aimé lire gamin. J’ai grandi avec Twilight, donc un couple hétéronormé et des histoires hétéronormées. J’avais besoin de faire quelque chose que moi j’aurai eu envie de lire en tant que jeune gay qui ne s’assume pas encore.

Est-ce pour ça que dans Distress, les relations Queer des personnages n’est, au contraire, pas un sujet ?

Oui, c’est exactement pour ça. Il y a des gens qui parle très bien d’homosexualité et qui le font de façon très pointue. Je pense que sur la cause, en tant qu’analyste, je n’apporterais pas grand-chose. Je n’ai pas été traumatisé par mon coming-out, je n’ai pas subit d’homophobie, je ne me sens pas habilité à parler de ces sujets-là. J’ai vécu que de l’amour avec mon coming-out, je l’ai vécu de façon super normal dans ma famille et je me voyais plutôt aborder ça de manière douce. Donc c’est un non-sujet.

Je pense que c’est utile d’avoir des publications militantes et des publications un peu plus douces. Ce sont des travaux qui se complètent.

Distress 1 de Toth-M (K Factory / Dupuis)

Pourquoi s’intéresser aux monstres canadiens ?

J’ai toujours été influencé par les publications américaines. D’abord par les dessins animés des années 60 avec ces grands ensembles. On voyait New York se construire avec ses grands bâtiments qu’on ne voit jamais en Europe. J’ai été abreuvé par ces productions-là, comme des films tel Le Diable s’habille en Prada. J’ai toujours aimé l’univers un peu étrange qu’est l’Amérique. Et en même temps, c’est un univers qui ne me plaît pas trop. Il ne me plaît pas dans le sens où il est toujours abordé d’un point de vue américain qui ne correspond pas à ma vision des choses en tant qu’Européen.

Donc l’idée, c’était de mettre un français qui ne connait pas les codes américains dans ces grands ensembles. L’intégrer à cet endroit un peu bizarre qu’est le Canada. Je voulais le faire interagir avec les manières de faire que j’ai tellement vu et qui m’ont tant frustré. Après c’était plus logique de mettre mon personnage à Montréal car les français qui partent étudier en Amérique vont souvent là-bas. En plus j’aime la neige et je m’intéressais déjà aux Wendigowak, ces créatures nord-américaines et aux cultures des Natives.

Dans Distress, tu t’es intéressé spécifiquement aux Algonquins. Tu as fait des recherches préalables ?

J’ai d’abord commencé de façon un peu bourrine. Mais je me suis confronté à une amie qui vit à Montréal et qui m’a dit : « Attention, en abordant ça comme ça tu vas aborder le sujet d’une manière qui va blesser des gens que tu ne veux pas blesser ». Je me suis donc renseigné sur qu’est-ce qu’un Natif américain et quelle est l’implication d’être un Natif en Amérique aujourd’hui. Je me suis rendu compte que ma première approche était très européanocentré et maladroite.

Distress 1 de Toth-M (K Factory / Dupuis)

Je voulais me concentrer sur le mythe du Wendigo et en me renseignant, je me suis rendu compte que ce mythe a été complétement balafré par les européens. Il a été complétement déformé. Et ce que nous on appelle un wendigo, donc cette créature cornue, ce n’est pas du tout ce que c’est à la base. Je me suis sentie très mal-à-l’aise avec cette façon de faire. Ça m’a permis de me remettre en question, notamment sur la réappropriation culturel. D’où « les Carnets de Distress » [qu’on retrouve entre les chapitres]. Donc au début, on parle facilement du wendigo. Mais plus le récit avance avec ma réflexion,  plus ça s’adoucit. Le sujet du wendigo devient de moins en moins important car finalement le sujet de Distress, ce sont les relations des personnages. Anoki, Lenny et comment Anoki interagit avec le monde et pourquoi.

La culture Algonquine fait partie de tout ça. C’est une population qui a été maltraitée, à qui on a retiré tout un pan de leur histoire et de leur identité.  Il fallait l’aborder d’une façon la plus douce possible. Mais je ne ferai jamais comme si je connaissais cette culture. J’aurai beau me renseigner, je ne l’ai pas vécue. Ce que je veux, c’est qu’on comprenne qu’Anoki a un passé compliqué mais qui lui appartient.

On comprend qu’avec cette première série, tu hésites à t’emparer de certain sujet. Même si, en effet, on est toujours sous le prisme de notre propre vécu, tu penses que ça va évoluer ?

C’est vrai, il y a sans doute un peu d’hésitation. Réfléchir à tous ça, m’a permis de me demander pourquoi je fais Distress. Est-ce pour parler des Amérindiens ? Non, je fais Distress pour parler de jeunes adolescents qui passent à l’âge adulte. Et là par contre, je vais au fond du sujet. C’est important de représenter Anoki de façon positive et construite. Mais l’histoire raconte surtout son passage à l’âge adulte et comment il gère ses traumatismes. C’est d’ailleurs pour ça que la série s’appelle Distress.

Distress 1 de Toth-M (K Factory / Dupuis)

 

 

Car on parle finalement de deux personnages qui sont en détresse psychologique et qui le montre de deux façons très différentes. L’un ne le montre pas, l’autre le montre en étant exubérant. Ce sont des sujets que je vais aborder au maximum.

Quels sont les autres sujets que tu as envie d’aborder dans tes futurs travaux ?

En faisant Distress, j’ai compris que je n’étais pas habilité ou super doué pour parler de culture qui ne sont pas les miennes. En revanche, j’ai envie d’aborder ma propre culture, la culture bretonne. J’ai envie de faire une grande BD-fresque d’une Bretagne qui n’aurait pas été christianisée. Ce sera clairement du shōnen fantastique avec des centaures, des menhirs et des druides. Une histoire un peu loufoque qui se base sur une culture que je connais bien.

J’aime bien traiter de relation un peu étrange, de la monstruosité, de l’ambiguïté. Mais j’ai signé pour deux saisons de Distress, donc je vais déjà me concentrer sur ça.

Distress 1 de Toth-M (K Factory / Dupuis)

Entretien réalisé le samedi 15  juillet 2023 à la Japan Expo de Paris.
Article posté le jeudi 03 août 2023 par Marie Lonni

Distress 1 de Toth-M (K Factory / Dupuis)
  • Distress, tome 1
  • Auteur : Toth-M
  • Editeur : K Factory / Dupuis
  • Prix : 15 €
  • Parution : 02 juin 2023
  • ISBN : 9782379503337

Résumé de l’éditeur : Lenny, jeune français, débarque à Montréal pour poursuivre ses études de journalisme. À l’occasion d’un devoir de classe, il fait la connaissance d’Anoki, un Algonquin discret avec qui Lenny fera équipe. Leur enquête va les entraîner dans une mystérieuse chasse au monstre. Entre mythes et légendes ou faux-semblants, les deux garçons échangent leurs convictions et se lient l’un à l’autre. Mais que se passera-t-il quand ils devront partager leur secret ?

À propos de l'auteur de cet article

Marie Lonni

"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont englouti Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !

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