Quentin Zuttion : entretien avec l’auteur de Touchées

L’auteur de Touchées, Quentin Zuttion, nous a accordé quelques minutes pour parler avec lui de ses albums : Sous le lit, Chromatopsie et Appelez-moi Nathan, mais également de luttes pour les droits LGBT, d’acceptation, de transidentité, d’engagement, de genre et de violences faites aux femmes. Combattant et passionnant !

Quentin Zuttion, quel a été ton parcours avant l’illustration ?

J’ai suivi les cours des beaux-arts de Dijon pendant cinq ans, mais pas en dessin. Je faisais de l’art contemporain. Je faisais plutôt de la performance, de la vidéo et de l’installation. Je travaillais déjà beaucoup sur le corps.

L’avantage des beaux-arts, c’est que l’on nous prête tout le matériel nécessaire : caméra, lumière, studio, donc cela était pratique pour développer nos projets.

Lorsque j’ai quitté les beaux-arts en 2013 avec mon diplôme, je me suis retrouvé avec plus rien. Pour continuer de raconter des histoires quand on a pas d’argent, le plus simple, c’est d’utiliser une feuille et un crayon. C’est comme ça que j’ai commencé le dessin. J’avais une petite technique que j’avais acquis en autodidacte depuis petit.

« Ce que j’aime par dessus tout, c’est l’écriture, peu importe le support. »

En quoi la photo, la vidéo ou les illustrations pour mademoizelle.com ont-ils nourri ton parcours professionnel ?

Ça a nourrit une méthodologie. Je ne ferais pas les mêmes albums si j’avais suivi des cours de bande dessinée ou d’illustrations.

La bande dessinée est un support, un médium pour raconter ce que je veux dire. Ce n’est pas une fin en soi. Chromatopsie, c’est une chose que j’avais d’abord pensé en pièce de théâtre.

Je ne me considère pas comme auteur de bandes dessinées mais plutôt comme auteur et artiste. Selon ce que je veux dire, je sais que je peux utiliser un autre médium. Ce que j’aime par dessus tout, c’est l’écriture, peu importe le support.

Sous le lit (Editions Des ailes sur un tracteur, puis Lapin)

Comment Sous le lit est arrivé au catalogue des éditions Des ailes sur un tracteur ?

C’est un scénario que j’avais écrit quand j’avais 19/20 ans et que j’étais encore aux beaux-arts. Je ne savais pas vraiment quoi en faire, c’était tel quel, un scénario.

Quand j’ai terminé mes cours, j’ai monté un blog où il y avait des illustrations et j’ai commencé à travaillé pour Néon et mademoizelle.com. Je me suis dit que cela pourrait être très bien en bande dessinée.

C’est aussi une période où Des ailes sur un tracteur cherchait du contenu LGBT à publier. Sous le lit fut surtout distribué et vendu dans des boutiques spécialisées LGBT à Paris, Aux mots à la bouche ou Violette and Co.

La maison d’édition a ensuite fermé, j’ai récupéré mes droits et les éditions Lapin ont réédité l’album.

Pourquoi était-ce important que cette histoire prenne la forme d’un album de bande dessinée ?

J’étais loin de ce que je faisais aux beaux-arts, qui était plus abstrait, là c’était vraiment de la narration. Je voulais aussi me confronter à un format plus long et raconter une histoire du début à la fin.

« J’aime tourner autour de mes personnages, c’est ainsi que je mets en scène mes cases »

Puisque tu n’as pas pris de cours de dessin, est-ce difficile de passer à cette étape ?

Non, c’est assez instinctif. Je fonctionne plus par plans cinématographiques. J’aime tourner autour de mes personnages, c’est ainsi que je mets en scène mes cases.

Est-ce que l’on peut dire que Sous le lit est un album engagé ? A-t-il une destination, une cible bien précise ?

Je l’ai réalisé à 19 ans, donc oui plus à destination des jeunes. Je l’ai fait pour me parler aussi à moi. C’est un album très autobiographique. Je voulais aussi parler du moment de la sortie de l’adolescence. Je ne l’ai pas fait pour quelque chose de particulier non plus.

Il n’est pas pédagogique, il n’y a pas de jugement sur ce personnage. Je suis d’une génération post-Sida. J’ai grandi en entendant souvent que faire l’amour, c’était dangereux. Il y a forcément un trouble entre plaisir et pulsion de mort.

Il n’est pas non plus tout noir. C’est aussi un témoignage d’un adolescent de 2007/2008. Comme je travaillais pour Néon ou mademoizellm.com, j’avais une communauté d’adolescents qui me suivait. J’avais des retours de leur part. Ça leur parlait car le personnage avait leur âge. C’est un moyen de transfert, de projection assez facile pour eux. C’est une porte d’entrée par rapport à leurs questionnements sur le genre, l’orientation sexuelle ou de dépistage.

Appelez-moi Nathan (avec Catherine Castro, Payot Graphic)

Comment es-tu entré en contact avec Catherine Castro ?

C’est elle qui est venue me chercher. Comme son éditeur, elle connaissait mon travail. Elle connaît le vrai Nathan. Vu la thématique, cela tombait sous le sens pour elle de me le proposer. En plus, dans Chromatopsie, je parlais déjà beaucoup de genre, de corps et de métamorphose.

Qu’est-ce qui t’a tout de suite plu dans cette histoire ?

Au début, Catherine ne savait pas quelle forme prendrait l’histoire de Nathan. Ce que j’aimais, c’est que ce soit un adolescent. En plus, on retrace sa vie de ses 12 à 18 ans. Il n’y a pas encore beaucoup de livres ou de documentaires de comment on aborde ce sujet à l’adolescence.

C’était aussi une histoire qui se terminait bien. Ce sont souvent des parcours très durs, et là encore, il manque de récit où cela se passe bien. D’ailleurs, en général, dans les films ou séries, les personnes LGBT sont souvent dépressives, mal dans leur peau.

Lorsque que l’on est un.e adolescent.e LGBT, on grandit beaucoup plus vite que les autres. On se pose des questions d’identité, souvent plus violentes.

Nathan découvre qui il est en faisant des recherches, un soir, sur des forums. Il met les mots dessus. Il apprend cela d’un seul coup et le lendemain, il a cours de maths et d’EPS. J’aimais cette double narration : dans l’intime et avec le reste du monde.

En quoi la transidentité est un thème qui te concerne ?

Je ne suis pas un mec trans, c’est pour cela que l’on s’est appuyé sur un vrai témoignage. Nous l’avons rencontré plusieurs fois. C’est le fils d’amis de Catherine.

Je suis militant LGBT. J’ai des amis trans à qui j’ai aussi beaucoup posé de questions pendant l’élaboration de l’album, sur certaines planches, pour aller plus loin, que cela soit un peu plus universel.

Lorsque l’on n’est pas concerné, il suffit de tendre l’oreille, d’écouter les personnes. On peut parler de tout, si on fait les bonnes recherches, que l’on s’appuie sur les bonnes personnes.

Quelle place tient cet album dans ton parcours professionnel ?

C’est celui qui a le mieux marché en terme de ventes. C’est un album qui m’a permis de rencontrer les éditions Payot et donc de leur apporter mes propres projets.

Cela m’a aussi donné une autre visibilité. Chromatopsie et Appelez-moi Nathan sont sortis quasiment en même temps, donc ils se sont nourris l’un l’autre.

Touchées (Payot Graphic)

La thérapie par l’escrime existe. Comment en as-tu eu connaissance ?

Totalement par hasard, il y a deux ans. Je visitais un appartement à Paris. J’ai discuté avec une jeune fille qui attendait avec moi dans les escaliers. Nous étions dépités parce que l’on savait que l’on ne l’aurait pas.

Nous avons ensuite décidé d’aller boire un verre et elle m’a alors parlé de l’escrime-thérapie. Cela a résonné en moi puisque plus jeune je fus témoin impuissant de violences physiques sur une proche.

Souvent les thérapies sont avant tout autour de la psychologie ou la psychiatrie et on oublie le corps. Je me suis demandé comment cette amie – à qui je dédie le livre en page 2 – aurait réagit si on lui avait mis un sabre entre les mains.

J’ai ensuite contacté la présidente de l’association Stop aux violences sexuelles qui a crée ces ateliers. Je lui ai présenté ce que je voulais faire et elle m’a alors soutenu. Elle m’a prêté des ouvrages sur la mémoire traumatique. J’étais complètement libre dans mes interprétations.

J’ai aussi testé un cours d’escrime. C’était un très grand moment de n’importe quoi. Lorsque l’on regarde de l’escrime, on voit quelque chose de très gracieux, presque nuageux (comme je l’ai abordé dans les planches, sans contour…). C’est hyper violent quand on le vit de l’intérieur. Rien que dans le langage de ce sport, c’est fort pour des victimes de violences : « viens me toucher », « se fendre en deux ». Il y a aussi le fait que tout le monde soit masqué. Cela anonymise la combattante. Elle prennent aussi une arme, elles deviennent guerrière, chevalière. Ce n’est pas rien, c’est lourd. Ça les remet dans des émotions très fortes et profondes.

Avec cette proche, nous avons aussi parlé de #metoo, de la libération de la parole. Elles ne souhaitaient pas en parler, n’avaient pas envie de s’en rappeler. Après #metoo, qu’est-ce que l’on en faisait ?

L’association propose aussi de la natation et de l’équitation. Les femmes victimes sont accompagnées, dirigées vers tel ou tel atelier selon leur profil. Les résultats sont bons.

En quoi était-ce important dans ces trois portraits de femmes qu’elles soient différentes et dans des tranches d’âge différentes ?

Elles ont toute une manière de bouger, de parler, une manière différente de s’exprimer dans leur mémoire traumatique. Il y a aussi le questionnement de comment elles vont s’entraider malgré ses différences.

Tamara, la plus jeune, utilise une forme d’hyper-sexualisation pour se protéger. C’est cette forme qui aide Nicole à sortir de son effacement et de son isolement. Comment le traumatisme de l’une peut amener l’autre à se libérer. Entre elles, il n’y a jamais de jugement.

Lucie est plus mutique et a rapport complexe avec son fils. Après ce traumatisme, il y a la question de comment on touche son enfant, comment on lui parle.

En plus, cette violence, elle n’est pas intervenue à même moment dans leur vie. Tamara, pendant l’enfance, Nicole pendant l’adolescence et Lucie, adulte.

Transversalité dans les albums

« Ce sont des livres de soulagement. On a craché la merde mais on va essayer d’en faire un truc bien et dire que l’on est pas tout seul »

Tes albums abordent toujours des sujets délicats. Leurs héroïnes ou héros y sont confrontés, parfois durement. Pourtant, tous ont une lueur d’espoir, sont positifs. Pourquoi est-ce important que cette notion soit clairement exposée ?

Parce que je veux qu’on aille mieux ! Ce sont des livres de soulagement. On a craché la merde mais on va essayer d’en faire un truc bien et dire que l’on est pas tout seul. Touchées est très dans la rencontre, la sororité. On s’entraide.

En quoi la bande dessinée peut-elle être un bon vecteur des idées liées aux LGBT ? Est-ce que ce médium pourrait changer les mentalités ?

Je ne sais pas si je suis assez optimiste pour aller jusque-là. Parce que la plupart des gens qui vont lire mes livres, sont déjà convaincus. Je passe plus de la pommade à ceux qui ont subi des choses que de convaincre des gens. Appelez-moi Nathan, je pense qu’il a pu dépasser le cercle et a pu toucher au-delà.

Est-ce que ce médium serait idéal pour aborder ses sujets avec les autres personnes ?

Je crois beaucoup en la fiction, en la narration. On va plus convaincre quelqu’un en racontant une histoire plutôt qu’en expliquant ce que les gens doivent penser ou faire.

Quand on est ignorant, comme moi souvent, je n’ai pas envie que l’on m’explique. Je veux avoir l’impression d’avoir compris seul.

Est-ce que ta vie engendre tes histoires ? Est-ce que cela les impulse ?

On met toujours un peu de nous partout dans nos livres. Finalement, il y a presque plus de moi dans Touchées que dans Sous le lit. Je l’ai pourtant vécu, je l’ai transformé mais j’y ai mis moins d’intensité. Peut-être parce que je voulais me protéger.

Quand j’ai relu Sous le lit pour sa réédition, je l’ai trouvé trop gentil. A l’époque où cela m’est arrivé, c’était plus violent que ça. J’avais aussi besoin de cette douceur quand je l’ai réalisé. Victime ne fait pas identité.

Est-ce que les questions liées au féminisme ont des connections avec celles LGBT ?

Oui, il y en a beaucoup. Par exemple, l’homophobie vient du sexisme. Toutes les insultes homophobes sont féminines. Pour les homophobes, être homosexuel, c’est être moins qu’un homme.

Comment réalises-tu tes planches ?

Touchées, c’est tout à l’Ipad. Les autres, à chaque fois, c’est du numérique. J’ai des petites brosses qui font aquarelle pour les couleurs.

As-tu déjà des projets signés ?

Oui, Drosophilia, un nouvel album chez Payot en mai. Nous sommes deux sur le scénario avec Emmanuelle Laurent, puis je fais seul le dessin. C’est une psychanalyste et a une chaîne Youtube, Mardi noir. C’est une errance affective d’une jeune femme trentenaire en plein été caniculaire, qui cherche le prince charmant.

Merci Quentin Zuttion.

Entretien réalisé le samedi 26 octobre 2019 à Saint-Malo
Article posté le vendredi 06 décembre 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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