Renaud Dillies pour l’émouvant émouvantail

Un épouvantail qui ne veut pas effrayer les oiseaux, ce n’est pas commun. Nous avons rencontré Renaud Dillies pour parler avec lui de son personnage bienveillant, L’émouvantail. Plongée dans le superbe univers zoomorphique et poétique de cet auteur de grand talent.

Renaud Dillies, comment L’émouvantail s’est-il retrouvé au catalogue La Gouttière ?

J’avais envie depuis un moment d’écrire un album jeunesse. J’ai eu l’occasion de regarder la production de La Gouttière. Je trouvais cela vraiment sympa, cela me plaisait beaucoup. J’aimais bien la politique de cette maison.

J’ai toujours eu envie de faire un album en format à l’italienne. Ça m’a inspiré. Je ne sais plus si le personnage de L’émouvantail m’est arrivé avant, pendant ou après, en tout cas ce fut dans la même période.

Comme c’est un format allongé, j’avais ce soucis, lorsque j’imaginais les planches, je me demandais si avec un personnage comme un épouvantail cela pourrait fonctionner. Tout de suite, ça m’est apparu comme ça, j’ai crayonné, story-boardé et j’ai trouvé cela très inspirant.

Qui est l’Emouvantail ? Comment pourrais-tu le qualifier ?

A la base, c’est un lapsus que j’ai pu faire. Un jour, quand on m’a demandé ce que je faisais, j’ai dit que je travaillais sur L’émouvantail. Je ne me suis pas rendu compte de mon lapsus et c’est après que l’on m’a dit que ce nom était sympa. J’ai répondu : « Je n’ai pas dit L’émouvantail mais l’épouvantail ». J’ai gardé le terme parce que je me disais que cela fonctionnait très bien. Cela marchait à merveille parce que je voulais travailler les émotions. Même si je ne voulais pas cibler uniquement enfant, je voulais que le propos soit encore plus ouvert.

« Il est un peu naïf, candide, ouvert à toute chose. Il est pur »

Qui est-il vraiment ?

C’est un personnage qui vit au jour le jour. Je le présente comme ça dès la première planche : le fermier a mis tant de cœur à l’ouvrage pour le fabriquer qu’il s’est mis à vivre. Il a une vie très simple, il n’a pas forcément besoin de manger ni de manques particuliers. Il est un peu naïf, candide, ouvert à toute chose. Il est pur.

« Est-ce que l’on est obligé de suivre ce que l’on nous dit de faire ? »

Il tente d’effrayer les oiseaux, puis rencontre ce chat. Changer sa personnalité profonde, est-ce si compliqué pour lui ?

C’est une création de son fermier et son but c’est d’épouvanter. Mais il n’en a pas envie. Les oiseaux, il les aime bien même s’ils picorent.

Le chat tente de lui faire comprendre que s’ils picorent les graines, le fermier ne va pas être content. C’est à ce moment que cela se complique pour lui puisqu’il a été créé pour faire fuir les oiseaux mais lui veut faire autre chose. Il n’a pas envie de les ennuyer.

La question est là : Est-ce que l’on est obligé de suivre ce que l’on nous dit de faire ? Est-ce que l’on est condamné à être ce que les autres veulent que l’on soit, que l’on demande de nous ?

L’émouvantail a beaucoup de connections avec d’autres personnage que tu as créé. Tu apprécies qu’ils soient humains et bienveillants. Pourquoi est-ce important pour toi d’imaginer des héros dans cette veine ?

Je préfère un monde de sourires qu’un monde de tristesse. Mais seulement, on sait très bien qu’il n’est pas comme ça. Je préfère partir d’un postulat que mes personnages sont bons. Ce sont les épreuves qui font qu’après, ils doivent se durcir. Comment on fait pour se durcir ? Est-ce que cela veut forcément dire qu’il faut être pessimiste ? Est-ce que c’est forcément devenir mauvais ? Non, je ne crois pas en ça ! C’est avant tout que l’on doit se remettre en question. Pour retrouver une sorte de fraîcheur, de sourire.

Cela m’a aussi fait penser au Magicien d’Oz et l’homme en fer-blanc à qui il manque un cœur…

Oui, c’est le même principe. L’émouvantail a un cœur et ça pose vraiment la question : Qu’est-ce qu’avoir un cœur ? Mais aussi, qu’est ce qu’avoir du cœur ?

Donner tout cela à un enfant, donner ce jeu sur cela, ce sont des choses que l’on va garder toute sa vie, même adulte, qui feront toujours réflexion. C’est un questionnement que l’on devrait tout le temps avoir, tout au long de sa vie. Je ne prétends pas avoir de réponses mais je veux mettre ce questionnement à plat pour les enfants et se dire que c’est la vie qui fera le reste.

« J’ai toujours apprécié ce côté «histoire hors du temps» »

Tes histoires ressemblent souvent à des fables. Est-ce que tu aimes ce style de construction de récits, même dans ta vie personnelle ?

J’ai lu énormément de contes lorsque j’étais petit. Tous les Grimm et les Andersen, je les ai relus plein de fois. Puis ensuite, j’ai abordé ceux de d’autres cultures. J’ai toujours apprécié ce côté «histoire hors du temps».

L’important, c’est toujours de revenir à l’humain. On a toujours au fond de nous, les mêmes questions, mais on y répond différemment.

Il n’y a pourtant pas de morale dans L’émouvantail. Pourquoi ?

Oui, j’essaie de répondre à une question en posant une question : «Et vous qu’en pensez-vous ?». J’essaie moi-même d’y répondre, sinon ce ne serait pas non plus intéressant, mais je donne juste des pistes. Tous les mots que j’ai mis dans mon récit sont pensés et réfléchis.

« La musique m’a appris beaucoup pour le dessin, notamment à ordonner et à rédiger autrement »

Comme dans Loup, ton récit est rythmé comme une musique. Est-ce une volonté de ta part ?

Je suis musicien. Je parle d’indifférence dans un passage, et je pose ainsi la question : « Connaissez-vous cet air de musique appelé Indifférence ? ».  C’est un air qui existe vraiment et qui me touche énormément. C’est une valse que j’aime beaucoup. Le paradoxe de cette musique, c’est que d’habitude, une valse c’est léger. Elle est redoutée de tous les musiciens manouches parce que très difficile d’accès techniquement. Lorsque c’est joué, on a l’impression de liberté. Quand j’entends cette musique, j’essaie de la retranscrire en dessin. Je mets ce que ces gens me font ressentir.

La musique m’a appris beaucoup pour le dessin, notamment à ordonner et à rédiger autrement. Une forme d’art peut vraiment aider un autre art. C’est une question d’ouverture. Je lis beaucoup de bandes dessinées mais moins que de la littérature et de la poésie.

« L’ailleurs, c’est le rêve ! « 

En quoi la poésie et l’évasion (la recherche d’un « ailleurs meilleur ») sont-ils indissociables dans ton travail, dans ta vie ?

L’ailleurs, c’est le rêve ! C’est la symbolique de l’étoile. Dans tous mes albums, on voit des étoiles. C’est aller là où nul autre être n’est allé. C’est aller penser une idée, se sentir inspiré et surtout y penser soi-même. Si on le fait de soi-même, on sera original et le point de vue sera le nôtre.

Si on regarde dans tous les champs de la culture, on parle d’étoile. L’important, ce n’est pas l’étoile mais ce que cela inspire.

Comment réalises-tu tes planches ?

Tout à la main y compris le lettrage et la typographie. Quand je dessine mes lettres et j’écris mes dessins, c’est une unité. Le faire à la main, ça m’est naturel, ça m’aide.

Comment se déroule le travail avec Christophe Bouchard, le coloriste ?

Il travaille avec moi depuis longtemps. Le premier album, il me semble que c’était Mélodie au crépuscule chez Paquet.

Je continue avec lui parce qu’il y a un très bon feeling entre nous. On se fait un topo, il lit l’album et s’il a des questions, il me les pose. Si je lui parle des heures d’un projet, cela ne va pas l’aider alors que si je lui donne des noms d’artistes, il comprend tout de suite.

Il fait de superbes matières. Il sait dessiner et c’est pour cela qu’il sent les choses. Il fait tout par ordinateur mais il est aussi capable de le faire à la main, il connaît les techniques.

« Je me suis tellement amusé avec ce personnage »

Tu alternes des projets seul (Saveur Coco, Loup) et ceux avec des scénaristes (Alvin et Abélard avec Régis Hautière). En quoi est-ce important pour toi cette alternance ?

Les deux me plaisent. Les collaborations, cela donne beaucoup d’émulation. Actuellement, je suis déjà sur la suite de L’émouvantail. Ce n’était pas prévu.

Je me suis tellement amusé avec ce personnage. Le tome 1, je l’ai fait assez vite, non pas parce que j’étais pressé mais parce que j’étais à fond dedans. J’avais d’autres idées avec lui. Lorsque je suis allé à l’impression du premier, j’ai apporté mon projet en expliquant qu’il n’y avait rien d’obligatoire et ils ont accepté. C’est signé.

Renaud Dillies, tout à l’heure, nous parlions de « grand public » pour cet album, néanmoins pourquoi c’est important de t’adresser aux plus jeunes lecteurs ?

Je suis à l’aise dans cet univers. Il y a aussi une petite particularité que je n’avais pas eu avant, c’est qu’il est moins animalier. Les gens à qui cela fait peut être peur des animaux qui parlent, ça les touche plus facilement.

Je m’imagine moi quand je lisais petit, quand je regardais des illustrations et des bandes dessinées. Je me dis que c’est là que tout est né de ce que je fais maintenant. J’essaie de retrouver cela. C’est un peu comme un héritage, si je pouvais moi aussi passer le relais, ça me ferait plaisir. Si le bonheur que l’on m’a donné, j’arrive à le donner ne serait-ce qu’à un seule personne, ce serait formidable !

Entretien réalisé le vendredi 25 janvier 2019 à Angoulême
Article posté le vendredi 15 février 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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