Nous avons rencontré Sara del Giudice à la Maison des sciences humaines et sociales sur le campus universitaire de Poitiers. Ensemble, nous avons parlé de ses deux albums publiés en France et de sa résidence d’autrice. Un moment chaleureux.

Sara del Giudice. Nous sommes à la Maison des sciences humaines et sociales de l’université de Poitiers. Pourquoi nous rencontrons-nous ici ?
Alors, on se rencontre ici principalement pour la résidence dans laquelle je suis en ce moment.
La principale raison, c’est que j’ai été sélectionnée il y a quelques mois pour un programme de résidence BD qui a lieu tous les ans et qui dure cinq mois. Le but de cette résidence, c’est de créer un album de bande dessinée complet de A à Z.
Cinq mois, c’est quand même très, très rapide, mais au moins, ça donne des opportunités comme celle-ci, de se rencontrer, de voir aussi d’autres personnes. Il y a plein d’actions, de médiations qui sont organisées, donc c’est super intéressant.

« C’est une résidence très accessible aux auteurs émergents ou même aux personnes qui sortent des études »
Pourquoi avoir soumis votre dossier pour cette résidence d’artiste ?
Le fait de participer à une résidence m’intéressait déjà depuis un petit moment parce qu’il y en a vraiment beaucoup et de différents types.
Pour l’université de Poitiers, ce que je trouvais bien, c’est que c’est une résidence très accessible aux auteurs émergents ou même aux personnes qui sortent des études et qui n’ont pas encore publié. Ce n’était pas mon cas, mais je suis quand même émergente, donc je me suis dit que je devais encore rentrer dans cette catégorie.
« Je voulais parler des intelligences à travers les cultures et donc de comment cette notion peut varier ou pas »
Quelle est la thématique exacte de la résidence ?
Les intelligences. C’est un thème qui me parle beaucoup.
Ce que j’avais proposé, c’est de parler des intelligences à travers les cultures et donc de comment cette notion peut varier ou pas. C’est aussi une étude des différences. J’ai donc rencontré beaucoup de personnes qui viennent d’autres pays pour échanger là-dessus.

« J’ai interviewé à la fois les étudiants du centre de Français langues étrangères, des personnes qui sont aidées par différentes associations de la ville et des amis »
Est-ce que vous avez aussi rencontré des professeurs, des universitaires ?
J’ai rencontré des chercheurs du SOCOG, qui est le Social Cognition Team. Ils font des recherches sur les sciences cognitives et les sciences sociales.
J’ai interviewé à la fois les étudiants du centre de Français langues étrangères, des personnes qui sont aidées par différentes associations de la ville et des amis. C’était un peu complémentaire.
Il y avait différents types de personnes, de différents âges, des hommes, des femmes. Il y avait un peu de tout. Et c’était hyper enrichissant.
C’était surprenant parfois aussi dans le type de réponses. Je trouvais ça parfois très poétique. Il y avait vraiment des réponses très variées.
Aviez-vous déjà l’idée de l’histoire ou s’est-elle construite en chemin lors des interviews ?
J’avais déjà pensé au fait que je voulais rencontrer des personnes pour pouvoir les interviewer. La grosse partie du travail au début, c’était justement de contacter les gens et faire des interviews. Et puis à partir des réponses, voir les parties qui étaient les plus intéressantes pour ce projet.
Il a donc fallu faire une sélection. Et à chaque fois, j’enregistrais, je réécoutais et je retranscrivais les parties qui étaient les plus intéressantes pour moi.
C’est un vrai travail de capter le témoignage des personnes et après de restituer.

Le but de la résidence est de créer une bande dessinée. Est-ce qu’il y avait d’autres actions dans cette résidence que vous avez aussi menées en parallèle, en dehors de ce projet de livre ?
Oui. Il y a eu l’atelier de bande dessinée. L’objectif, c’était de créer un fanzine sur le thème de la bêtise. Et ça nous a pris sept séances et on va en avoir une dernière pour boucler le projet.
Après, j’ai participé à un colloque de Prisme BD, qui était très bien. C’était super intéressant.
Je dois aussi créer un journal de résidence tous les mois. C’est un peu pour promouvoir la résidence, montrer ce qu’on fait, etc. J’ai décidé de le publier sur ma page Instagram.
Je suis aussi allée parler de mon travail dans certains cours, notamment le Master BD.
Il y a eu aussi le Créa’midi, qui est super sympa. C’est une action organisée toujours par la Maison des étudiants où on interviewe des personnes du milieu artistique lors de la pause du déjeuner. Chacun a un panier et on mange en parallèle.

Quels étudiants et quelles étudiantes viennent dans votre atelier ? Comment sont-ils sélectionnés ?
C’est la Maison des étudiants qui choisit. Ils essayent d’être inclusifs avec les cours qui n’ont rien à voir avec la BD.
J’avais, par exemple, deux étudiantes en médecine aussi. Mais la plupart des gens sont quand même soit du Master BD, soit de cours humanistes.
Il y a 8 étudiantes et étudiants.

Sara del Giudice. Est-ce que vous pouvez expliquer ce qu’est le colloque Prisme BD auquel vous avez participé ?
C’était un colloque sur les minorités en bande dessinée. Et j’ai trouvé ça extraordinaire. Je trouve que c’est une thématique hyper actuelle.
C’est particulier aussi parce qu’en bande dessinée, c’est vrai qu’il y a de plus en plus de voix qui émergent, qui parlent soit de thèmes liés à la communauté LGBT, soit de questions de racisme, questions en général qui concernent les minorités, ou celles qu’on considère comme minorités, comme les femmes, même si numériquement ce n’est pas une minorité, mais sociologiquement, on considère qu’elles sont discriminées comme les minorités.
Quelle sera la forme de la restitution de la résidence ?
Tout d’abord, l’album. La publication officielle, c’est le 1er avril, puisque c’est la date de la fin de la résidence.
Je suis obligée de terminer le projet fin février, même mi-février, parce qu’après, il faut faire la couverture. Il faut faire l’impression. L’album est publié par Flblb.
J’avais des contraintes concernant le nombre de pages. J’ai dû couper parce qu’au début j’avais plus de 80 pages. Je l’ai réduit à 56.

Quelle est votre technique de dessin sur ce livre ?
C’est un peu une sorte de collages. Il y aura des parties qui sont sous forme de photos. Il y aura des parties qui sont plus dessinées.
Comme les années précédentes, y aura-t-il une exposition ?
Oui. Avec Ana Maria Haddad Zavadinack, comédienne et metteuse en scène en résidence au Méta université de Poitiers, on envisage une sortie de résidence ensemble. Nos thématiques convergent donc on veut faire quelque chose ensemble.
Comment passe-t-on de Milan où vous êtes née à Poitiers ?
En effet, je suis Italienne. J’ai fait mes études en Italie les trois premières années. Puis, j’ai attendu une année parce que c’était l’année du Covid.
Après, j’avais envie de continuer à Angoulême. J’ai découvert qu’il y avait le Master BD là-bas qui existe maintenant à Poitiers. Donc, c’est assez logique de découvrir par la suite qu’il y avait une résidence ici.

« Derrière le rideau est un projet de fin d’étude »
Comment Derrière le rideau s’est-il retrouvé au catalogue des éditions Dargaud ?
Derrière le rideau est un projet de fin d’étude. Il était donc déjà bouclé pour démarcher les éditeurs.
Par contre, j’étais un peu paumée parce qu’en Italie, il n’y a pas énormément d’opportunités pour les autrices et auteurs de bande dessinée.
Donc, ce qu’on m’a conseillé de faire, c’est d’écrire à un auteur dont j’aimais bien l’œuvre. J’ai donc envoyé un mail à Stefano Turconi. Il m’a répondu et donné des conseils alors que je ne le connaissais pas personnellement.
Je lui ai envoyé mon projet et il l’a lu avec sa femme, Teresa Radice, elle aussi autrice. Ensuite, ils l’ont transmis à leur éditrice en Italie et leur éditrice en France. Parce qu’effectivement, la thématique concerne plus les Français.
J’ai été recontactée après par Pauline Mermet, éditrice chez Dargaud. Et on a commencé le travail ensemble. J’ai juste changé un peu le fond.

« C’était un peu un hommage à mes grands-parents »
Concernant Derrière le rideau, en quoi vous teniez à raconter cette histoire en particulier ? Quelle était la motivation derrière le processus créatif ?
C’était, je pense, parce que j’ai toujours beaucoup été en contact avec mes grands-parents.
Et tous les quatre ont vécu des expériences différentes pendant la guerre. Mais chacun, à sa manière, en a un peu subi les conséquences. Et tous les quatre étaient soit enfants, soit adolescents.
Je pense qu’à chaque fois où je m’imaginais ça, j’imaginais être dans leur peau d’enfants. Le personnage principal que j’ai décidé de représenter est une enfant. Et ce n’est pas anodin.
Déjà pour moi c’est plus facile d’imaginer ce que pourrait penser un enfant plutôt qu’un soldat, par exemple. Déjà parce que je n’ai jamais été soldat et que j’ai été enfant. Donc c’est plus facile.
Et puis parce que je trouve que les enfants ont souvent un regard très juste sur les choses. Même si parfois on peut considérer qu’ils sont un peu naïfs. Mais souvent, ils ont un regard très frais et très juste.
Je voulais aussi transmettre quelque chose qu’on m’avait transmis d’une certaine manière. Même si l’histoire est fictive, mais il y a quand même pas mal d’anecdotes de ma famille.
C’était un peu un hommage à mes grands-parents et aux autres grands-parents qui ont vécu des choses similaires.

Est-ce que ça veut dire que vos grands-parents ont lu l’album ?
Alors il y en a deux qui l’ont lu parce qu’au début je l’avais écrit en italien. Vu que c’était mon projet de fin d’études en Italie.
Il y en a deux qui l’ont lu et les deux autres n’ont pas pu le faire. Parce qu’il y en a un qui est décédé quand j’étais en train de l’écrire. Et l’autre est morte depuis quelques années.

Quels furent leurs retours ?
Mon papy était très ému. Il pleurait à la fin. Il est trop mignon. Après bon, les grands-parents, je ne sais pas si ça peut être très objectif, mais ils étaient touchés.
« Yaël, c’est ma mamie maternelle, Denise, celle qui n’a pas pu lire la bande dessinée parce qu’elle était déjà décédée »
Qui est Yaël ?
Alors Yaël, je pense à la fois que c’est un condensé de mes grands-parents. Mais c’est en particulier ma mamie maternelle, Denise, celle qui n’a pas pu lire la bande dessinée parce qu’elle était déjà décédée en 2000.
Et puis forcément il y a plein d’éléments que j’ai insérés et qui me représentent aussi. Je pense que c’est quand même plus facile pour quelqu’un d’écrire s’il y a quand même des éléments qui lui ressemblent.
J’étais une enfant un peu grognon parfois. Donc Yaël, je pense qu’il y a des similitudes là-dessus. Mais on m’a dit aussi souvent que je ressemble à ma grand-mère.
Je pense que Yaël, c’est quelqu’un de très curieux, qui a du mal à accepter qu’on la tienne à l’écart des affaires des adultes. Parce qu’elle considère que ça la concerne aussi.
C’est quelqu’un de très attaché à sa famille, à sa sœur.

Elle boude facilement. Mais aussi parce qu’il y a plein de choses qu’elle n’arrive peut-être pas à comprendre et qui la frustrent. Et qui font qu’elle n’arrive pas à avoir l’enfance heureuse qu’elle pourrait avoir dans un autre contexte.
Et puis au-delà de ça, c’est quand même quelqu’un qui aime encore jouer. Qui aime encore lire, faire des activités que les enfants de son âge aiment faire.

Comment se glisser dans la grande Histoire par une histoire fictive ? Comment on articule le tout dans une bande dessinée ?
Ce que je trouve super intéressant en général, c’est de mêler quelque chose de politique à l’intime. Parce que je trouve que ça rajoute une profondeur qu’autrement on n’a pas. Parce que quand c’est que politique, ça devient un peu froid. Et quand c’est qu’intime, ça risque de ne pas toucher à la complexité de la vie en général.
Je pense que c’était important pour moi de partir de l’histoire d’une famille. Et en même temps de questionner la période historique et peut-être aussi l’héritage qu’on en a maintenant.
Je pense que ça part de cette idée que ça m’intéresse beaucoup d’imbriquer les deux.

Sara del Giudice. Quelle fut votre documentation ?
Ce n’était pas évident. Parce qu’en plus, c’était pendant le Covid. Et donc, je n’avais pas d’accès aux bibliothèques, aux documents d’archives, etc.
Heureusement, il y a quand même pas mal de choses numérisées sur internet. J’ai eu accès à Gallica, plein de sources, des documentaires.
J’avais aussi des livres à la maison. Donc ça, ça m’a aidée, à la fois du point de vue iconographique et aussi des contenus historiques.
Après, il reste toujours, un peu le doute de la légitimité de quelqu’un qui n’est pas historien ou qui n’a pas de connaissances précises de la période historique à écrire quelque chose de semblable.
Peut-être que finalement, ce n’était pas si essentiel d’être à 100% précis du point de vue historique, mais plus justement de donner une sensation de ce que ça pouvait être.

Est-ce qu’on laisse l’espace à l’imagination dans ces cas-là, en tant qu’autrice de bande dessinée ?
Je pense qu’on essaie aussi de ne pas rentrer dans certains détails si on n’est pas sûr qu’on est en train de dire des choses correctes. Et si jamais il y a des personnes qui trouvent qu’il y a des erreurs, j’accepte.
Comment travaillez-vous votre scénario ?
Alors, pour Derrière le rideau, je pense que c’était un processus que je ne vais peut-être pas répéter.
Parce qu’au début, j’avais écrit un récit, mais, je n’avais pas écrit un scénario. Je ne savais pas si je voulais le transformer en livre illustré ou carrément le transformer en bande dessinée.
Quand j’ai décidé que je voulais l’adapter en bande dessinée, j’ai dû changer des choses parce que la forme du récit est un peu particulière. On ne peut pas non plus répéter la même chose dans le texte et dans l’image à chaque fois. Donc, j’ai dû couper des choses.
Mais en grande partie, j’ai quand même essayé de garder le texte original.
En revanche, si j’écris une autre BD, je pense que je saurai déjà que c’est une BD. Et donc, je vais probablement écrire un scénario et ça sera un peu différent parce que je vais éviter peut-être certaines descriptions.
« Ma technique de dessin, c’était le crayon »
Comment travaillez-vous votre dessin ?
Ma technique de dessin, c’était le crayon. Et après, la couleur était en numérique. Je scannais et j’utilisais Photoshop.
J’utilisais aussi des photos que j’ai mises à l’intérieur, des collages, mais tout en numérique. Il y a aussi des photos de ma famille, de mes arrière-grands-parents qui sont un peu glissées à droite à gauche.

Quel est votre rapport avec le papier ?
J’ai du mal à m’imaginer faire un travail très long entièrement en numérique.
Je peux faire des illustrations courtes en numérique parce que je trouve que c’est quand même hyper satisfaisant. Mais le rapport avec le papier est différent parce que je ne me sens plus libre.
Mais il y a quand même quelque chose où on laisse une trace alors que quand on est sur le numérique, ça doit être parfait. On élimine toutes les erreurs et ça disparaît complètement. Et c’est un peu dommage parfois, je trouve.
Parfois, j’utilise la gouache, comme pour le projet de résidence.

Votre deuxième bande dessinée, La semaine où je ne suis pas morte, a été publiée en septembre 2025. Pourquoi avez-vous accepté le projet de Vincent Zabus ?
En fait, c’est un des éditeurs de Dargaud avec qui je n’avais pas encore travaillé, mais que j’avais déjà rencontré en vrai, qui s’appelle François Le Bescond, qui m’a contacté pour me dire qu’il avait un scénario sous la main de Vincent Zabus.
J’ai lu le scénario, j’ai bien aimé. J’ai découvert à ce moment-là que j’avais déjà lu Macaroni, un album de lui, que j’avais bien aimé.

Puis, j’ai ensuite lu Mademoiselle Sophie et Incroyable. J’aime beaucoup quand il écrit pour les enfants. C’est très bien.
J’ai alors réalisé deux planches pour qu’ils aient une idée du style que je pouvais adopter. Ils voulaient un style un peu différent pour la ville et pour la nature. Je leur ai donc proposé d’utiliser des crayons couleur dans la nature et dans la ville, d’utiliser des couleurs plus ternes, plus désaturées.
On a ensuite commencé la collaboration. Vincent était hyper collaboratif, même du point de vue moral, il m’accompagnait tout le temps.
Je lui envoyais à peu près toutes les deux semaines des planches. Et après, soit on s’appelait, soit on s’envoyait des mails ou des messages et il me donnait des conseils. C’était super.

Qui est Juliette ?
Juliette, c’est une adolescente qui vit de nos jours. Cette fois, ce n’est pas une BD historique.
Elle a des problèmes. On sous-entend qu’elle a des problèmes de dépression, même si ce n’est pas explicité. Elle ne s’entend pas bien avec ses camarades de classe, elle se sent mal à l’aise.
Elle a une histoire familiale un peu compliquée parce qu’elle a perdu son papa. On comprend aussi qu’elle a un rapport spécial avec la nature parce qu’elle aime bien se réfugier dans une forêt pas loin de chez elle. Un lieu où elle fait la rencontre d’un garçon.
On comprend également que c’est quelqu’un qui a besoin de s’attacher aussi aux gens parce qu’elle se sent seule.
Toute l’histoire se déroule lors d’une semaine, à partir du moment où elle rencontre ce garçon jusqu’à la fin. Et ça montre un peu son évolution et comment elle s’accroche à la vie.

« ça posait aussi un défi du point de vue esthétique »
Qu’est-ce qui vous intéressait dans le portrait de cette adolescente ?
Ce qui est particulier, c’est que je pense que Juliette est une adolescente très différente par rapport à celle que moi j’ai été. Mais, je pense que j’ai des amis qui ont été similaires à elle. Donc ça, ça m’a plu.
Le fait qu’elle soit aussi sombre, c’est aussi quelque chose qui ne m’appartient pas beaucoup. Parce que je pense que je suis vachement plus positive.
Mais, ça posait aussi un défi du point de vue esthétique. Parce qu’il fallait essayer de trouver une manière de représenter quelque chose de glauque. Sa vision des choses, pour moi, ce n’était pas nécessairement évident.

Sara del Giudice. Existe-t-il une raison spécifique au choix de la musique “La Grenade” de Clara Luciani ? Qui l’a choisie ?
Ce n’est pas moi qui l’ai choisie. C’était déjà dans le scénario. D’ailleurs, moi, j’ai inséré d’autres easter eggs.
Mais celui-là, il ne m’appartient pas. C’est Vincent qui l’a choisi. Donc, je ne sais pas exactement quelles sont les raisons.
J’imagine néanmoins que ça doit être aussi pour le fait que ça dégage un truc un peu explosif où on se libère de quelque chose. Et en plus, c’est une femme qui parle à la première personne.

Il y a une forme d’onirisme réaliste dans cet album, entre le rêve et la réalité. Comment dessine-t-on la frontière du réel ?
Ce n’est pas évident, effectivement. Alors, il y a différentes parties.
Il y a la partie où elle revient de la rencontre avec Jim. Il y a l’arbre dessiné par lui qui rentre. Et on s’est dit qu’on allait mêler les deux styles.
Il y a donc le style de Jim avec l’arbre dessiné au rotring. Et puis, il y a elle. Et des petites lumières. Je me suis dit que ça allait mettre une petite ambiance un peu irréelle. On va comprendre qu’elle ne flotte pas vraiment au-dessus du lit. Et, il y a des visions glauques.
J’ai imaginé un truc plus des couleurs. Vers le rouge, vers le Bordeaux. À la fin aussi, on s’est dit qu’il va y avoir un ciel un peu à la Van Gogh, où c’est vraiment orageux. Ça représente un peu son intériorité aussi. À chaque fois, on essayait de trouver des escamotages techniques pour représenter ça.

Dans vos deux albums, ce sont deux jeunes filles dont les vies sont bouleversées dans leur for intérieur. Est-ce là leur seul point commun ?
Alors oui, je pense que c’est quand même deux personnages différents. Peut-être aussi parce qu’ils ont deux âges différents et vivent dans deux époques différentes. Vraiment, il n’y a pas grand-chose en commun. Sauf le fait que ce sont deux filles.
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Comment rendre au mieux par le dessin, ces bouleversements ?
Le fait de rendre leur bouleversement, je pense que ça vient de manière différente. Justement parce que Derrière le rideau, c’est un peu plus réaliste. Il n’y a pas de vision glauque. Il y a juste le regard de Gaëlle. Ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent et ses pensées.
Par contre, pour Juliette, il fallait un peu plus rentrer dans sa tête. Ce que j’ai voulu raconter dans Derrière le rideau, c’était plus raconter peut-être avec les mots. Peut-être aussi parce qu’au début, c’était un récit. Donc les dessins sont venus ajouter de la valeur. Mais beaucoup de choses étaient dites dans les mots.
Dans le scénario de La semaine où je ne suis pas morte, il n’y avait pas énormément de textes. Il y avait donc des choses qu’il fallait représenter plus avec le dessin.
Je pense que Zabus a déjà l’habitude de travailler avec des personnes qui savent faire. Parce qu’il donne des indications quand même dans les scénarios de ce qu’il faut faire. Il s’imagine déjà, je pense, certaines choses. Il fallait rendre plus ce tourment intérieur par le dessin.
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Comment avez-vous appréhendé de travailler avec un scénariste après avoir publié un album en tant qu’autrice complète ?
Je pense qu’il y a quand même pas mal de différences. En positif et en négatif, mais je pense plus en positif. En positif, ce qui est bien, c’est qu’on apprend à se remettre en question.
Je le dis souvent : ne pas accepter la première version des choses qu’on fait. Se dire que ce n’est pas grave si la première version ne marche pas bien. On va en chercher une autre.
Et en plus, on a quelqu’un avec qui discuter. Ça permet aussi, quand on bloque un peu, d’avoir un appui.
En revanche, travailler tout seul, ce qui est bien, c’est qu’on a la motivation aussi de l’histoire qui vient entièrement. Il faut être vraiment très motivé avec l’histoire.
Pour l’écriture, j’ai vraiment besoin d’écrire quelque chose qui me motive à fond. C’est pour ça que ça prend aussi du temps, parce que je n’ai pas tout le temps des idées en tête. Par contre, quand je travaille avec quelqu’un d’autre, si ça se trouve, par exemple, l’histoire de Vincent, je ne l’aurais pas écrite. C’était intéressant de travailler dessus et de comprendre quelle était sa vision des choses et pourquoi il avait envie de raconter cette histoire.
Ce sont deux approches différentes. Le fait de travailler avec quelqu’un d’autre peut aussi vouloir dire qu’on est motivé par l’histoire.
Vous avez souligné que chercher des idées prend du temps. Après la publication de l’ouvrage sur la résidence, savez-vous ce que vous allez faire ?
Je pense que c’est très important en BD d’avoir toujours une idée de ce qu’on va faire après. Sinon, on se retrouve dans un No Man’s Land, une terre de milieu où on ne sait pas comment on va gagner sa vie.
Dans mon cas, mon problème, c’est que cette résidence est hyper prenante. Je me suis dit, vers la fin de résidence que j’allais commencer à écrire un scénario parce que j’ai déjà en tête une histoire. Cela fait deux ans, trois ans que j’y pense et j’ai du mal à la formuler.
Je me suis dit que j’allais commencer à imaginer un dossier de présentation pour les éditeurs. Mais je n’ai pas le temps, c’est impossible. Cette résidence est hyper intense. C’est bien d’un côté parce que je me dis, comme ça, je suis présente ici et après, je vais voir.
De toute façon, c’est que c’est une résidence qui est bien rémunérée. Donc, ça permet d’avoir un petit laps de temps après pour réfléchir et pour envoyer autre chose aux éditeurs.
L’idée, c’est d’envoyer un nouveau dossier d’édition et aussi de chercher des agents pour l’illustration en jeunesse. Pas pour la BD parce que la BD, j’ai déjà des contacts, mais en illustration en jeunesse, j’aimerais beaucoup entrer un peu dans le secteur.

Une histoire avec un scénariste ou seule ?
Là, j’ai envie d’écrire une histoire. Ça sera probablement une histoire plus chorale. C’est ça qui le rend plus compliqué parce qu’il y aura différentes voix, différents points de vue et il faut réussir à tenir tous les fils et que ça marche.
J’aimerais bien écrire quelque chose parce qu’en fait, je m’en rends compte avec cette résidence, que quand j’écris quelque chose qui me tient à cœur, c’est quelque chose qui donne une énergie incroyable.
Le dessin, ça me remplit la vie, j’adore et je ne pourrais pas faire sans. Mais c’est plus reposant. Quand je fais un beau dessin, j’essaie de créer une belle composition, mais l’écriture, ça te tient éveillé la nuit.
Merci Sara del Giudice d’avoir répondu à nos questions.
Entretien réalisé le vendredi 16 janvier 2026 à Poitiers. Propos recueillis par Kydloz et Damien Canteau
À noter que Kydloz et Damien participent au projet universitaire Prism-BD.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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