Stéphane Sénégas : entretien avec le dessinateur d’Anuki

Anuki s’est imposé comme une référence en bande dessinée sans texte. Le petit indien imaginé par Frédéric Maupomé et Stéphane Sénégas est un vrai terrain de jeu pour les deux auteurs. Nous sommes allés à la rencontre du dessinateur pour parler avec lui de cette merveilleuse série. Plongée dans l’univers d’un artiste enjoué à l’accent chantant.

Stéphane Sénégas, peux-tu nous décrire ta rencontre avec Frédéric Maupomé ?

J’avais déjà fait 3/4 albums illustrés chez Kaléidoscope et je cherchais alors un scénariste. Il se trouve qu’avec Frédéric, nous allions tous les deux dans la même librairie à Toulouse, Terres de légendes.

Un jour, je leur ai demandé si par hasard ils connaissaient un scénariste. Ils m’ont alors proposé Frédéric. Ils m’ont présenté un mec qui était prof de maths, alors que moi je rêvais d’un scénariste avec qui je me drogue, que je fasse la fête et que je picole. Et je suis tombé sur lui, tu vois !

Il m’a proposé une histoire – de mémoire – sur les croisades ou les Cathares dans une basilique albigeoise, tu vois le truc ? Un récit historique qui ne me correspondait pas du tout. Je lui ai alors dit : « on va boire une bière » et il m’a répondu : « non, plutôt un jus de pomme ». Là, je me suis dit que ça n’allait pas le faire du tout.

Comment cela s’est décanté ?

Je lui ai alors dit que je voulais réaliser une histoire avec des enfants pirates. Je lui ai proposé quelques personnages. De cela, il a écrit Piraterie. L’album est sorti chez Kaléidoscope. Il a d’ailleurs pas mal marché. Il a été même recommandé par le Ministère de l’éducation nationale. Puis, il y a eu Jungleries, une sorte de suite à Pirateries.

De mon côté, j’ai continué à faire des livres chez Kaléidoscope. C’est à cette période que nous avons commencé à parler de bande dessinée.

C’était un genre nouveau pour toi ?

Oui. Ni lui, ni moi n’en avions fait auparavant. J’ai toujours apprécié la bande dessinée, mais je ne rêvais pas d’en faire parce que je ne me baladais pas assez en dessin pour cela.

Nous avons monté des petits projets jusqu’au jour où est arrivé Anuki. Au départ, c’était un livre illustré, pas une bande dessinée, que nous avions présenté à la même éditrice que nos deux autres albums. Frédéric avait eu l’idée de raconter une histoire avec très peu de texte.

L’éditrice a trouvé le personnage très bien mais que le récit faisait beaucoup trop bande dessinée. Nous l’avons alors retravaillé en bande dessinée. Nous l’avons proposé à Dupuis et Glénat, ainsi qu’à La Gouttière.

Pourquoi eux ? Parce que j’avais sur mon bureau La carotte aux étoiles de Murat et Lejonc. Nous avons eu que des retours positifs. Nous sommes alors partis avec Dupuis pour le publier. C’est l’époque où la collection Punaise et Puceron s’est arrêtée. Nous n’avons alors plus eu de nouvelles.

Comment la série Anuki s’est-elle retrouvée au catalogue La Gouttière ?

J’étais très branché par La Gouttière et par le discours de Pascal Mériaux. Le feeling est très bien passé entre nous et lui. C’était une jeune maison d’édition à l’époque, puisque nous étions le troisième livre à être publié chez eux.

Quelles sont les interactions entre Frédéric et toi ?

Nous habitons à 80 km l’un de l’autre. Nous avons appris à nous connaître artistiquement mais aussi humainement. Nous sommes maintenant un espèce de vieux couple. C’est très riche parce que nous avons grandi ensemble dans ce monde de la bande dessinée que nous ne connaissions pas.

« Frédéric est un mec qui a du talent, qui bosse beaucoup et humainement, c’est un type bien. »

Est-ce difficile de mettre en image ses idées, qui peuvent aussi être les tiennes ?

Non, pas du tout. Nous fusionnons artistiquement et humainement parlant, nous nous entendons super bien. Ce qui prône pour nous, c’est la narration même si nous avons des idées parfois différentes.

Il m’arrive souvent de refaire des planches que pourtant j’avais super bien travaillé. Simplement parce qu’il y avait mieux à faire pour la narration ou que cela ne servait pas assez le scénario. La même chose dans l’autre sens lorsque nous avons de nouvelles idées, Frédéric réécrit l’histoire.

Frédéric est un mec qui a du talent, qui bosse beaucoup et humainement, c’est un type bien.

Anuki, ce n’est pas vraiment une série sur les indiens, c’est surtout un prétexte pour raconter des histoires ?

Oui, c’est une histoire d’enfants, comme dans une cour d’école où il n’y a pas beaucoup d’adultes. Ce sont des gamins qui se débrouillent entre eux.

L’important pour nous, c’est qu’Anuki apprenne quelque chose dans chaque album. D’ailleurs, le point commun de toutes les histoires de Frédéric, c’est le manque et l’absence de parents.

« Frédéric te dirait qu’il calque cela sur mon mauvais caractère. »

Anuki, en plus, à chaque fois, il se met dans des situations pas possibles…

Frédéric te dirait qu’il calque cela sur mon mauvais caractère. Alors que moi, je dirais que c’est un personnage qui a du caractère. Il se crée des problèmes parce qu’il a du caractère. Mais au bout du compte, il en sort grandi et il apprend des choses.

En plus, nous le mixons avec du cartoon pour que cela reste très attractif et parce que nous sommes de cette génération de Tex Avery. Quand nous en parlons dans les écoles, nous disons que nous sommes de la génération de RécréA2.

Il me semble que tu as suivi des cours d’animation…

J’ai suivi des cours à l’école Emile Cohl où j’ai touché au dessin animé, l’illustration, la bande dessinée ou la vidéo. J’ai passé de très belles années là-bas. C’est une super école !

Dans Anuki, il n’y a pas de texte. Est-ce que cela veut dire que tu as plus de pression puisque c’est par ton dessin que passe la compréhension de l’histoire ?

C’est là où je me régale parce que c’est très théâtral. Je le montre comme les phases-clé en dessin animé. Pendant les phases de story-board, avec Frédéric, nous prenons beaucoup de plaisir. Il me propose un découpage très léger puis nous faisons le story-board et la mise en scène ensemble. C’est un moment hyper intéressant et stimulant.

« J’ai une vraie tendresse pour ce personnage. »

Que représente le premier album d’Anuki dans ton parcours professionnel ?

La fierté déjà ! Je me lance souvent des challenges dans la vie. Celui-là, c’était de faire de la bande dessinée. Je ne me doutais pas que cela aurait un tel impact. En plus, c’est une belle histoire avec La Gouttière qui a grandi en même temps. Il y a une histoire humaine forte avec des gens comme Pascal, l’association On a marché sur la bulle et le Festival BD d’Amiens. Je suis rentré comme un gamin dans un magasin de jouets. C’était un vrai rêve d’enfant.

J’ai une vraie tendresse pour ce personnage. Cela m’a prouvé certaines choses graphiquement, avec une évolution permanente dans le mise en scène. Maintenant je me sens plus à l’aise.

Je ne m’amuse pas autant lorsque je réalise des albums illustrés. Mes prochains challenges, ce sera des histoires plus ado-adultes.

En plus, autour d’Anuki, La Gouttière a fait un énorme travail…

Oui, c’était étonnant. Ils voulaient vraiment faire entrer Anuki dans les bibliothèques et les écoles. Il y a des outils de médiation de folie ! Pour chacun des cinq premiers albums, nous avons un outil différent de médiation : une expo interactive, un raconte-tapis, un kamishibaï, un théâtre d’ombres, une application I-Pad. Et pour le sixième, avec Frédéric, nous avons imaginé une lecture dessinée.

Le crédo des éditions La Gouttière, c’est de rendre accessible le livre au plus grand nombre mais aussi de le montrer différemment.

« ça me plaît de ne pas avoir de plan de travail trop figé. »

Comment réalises-tu tes planches ? Tes couleurs ?

En fait, ça varie souvent. Pour les premiers, une case c’était au minimum un A4, voire même du A3. Je me suis rapidement retrouvé avec une quantité incroyable d’originaux. Je dessine au crayon à papier et la couleur est réalisée sous Photoshop en numérique.

Puis, j’ai fait des albums avec des planches en entier. Puis j’ai fait le mixte des deux. Maintenant, je travaille avec une Cintiq et même le story-board, je le fais avec. Je m’enflamme parfois en faisant tout dessus. Puis, je me dis : et les originaux ? Alors, j’en fais en plus à part. Si c’est handicapant, ça me plaît de ne pas avoir de plan de travail trop figé.

Avec Frédéric, on se complète bein. Lui est très rigoureux et pragmatique, tandis que moi, c’est moins organisé.

Quel sera le thème du nouvel Anuki qui sortira dans quelques jours ?

Il y aura un côté un peu écologique, sur le réchauffement climatique et les réfugiés. Les enfants jouent dans un endroit où il y a de l’eau. Ils doivent aller en chercher. Il y a alors un incendie qui se déclenche. Une forêt entière brûle. Et de là, sortent quelques indiens d’une autre tribu qui sont des migrants.

Leur accueil n’est pas le meilleur du monde. Anuki est jaloux de cette arrivée. Tandis que la petite fille, elle, est très accueillante avec un gamin qui a le même âge qu’elle. Anuki, lui, n’est pas très sympa avec lui.

« Anuki s’adresse à tout le monde. »

Anuki est-elle une série jeunesse ?

Anuki s’adresse à tout le monde. Visuellement, c’est pour les enfants mais ça fonctionne sur tout le monde. Je ne réfléchis pas comme cela. Je fais une mise en scène et je ne sais pas à qui cela s’adresse.

Je me suis mis à faire de la jeunesse parce que c’est là que je sentais qu’il y avait le plus de liberté. C’est par la suite que je me suis rendu compte de l’impact que ça pouvait avoir.

La série Anuki te laisse-t-elle du temps pour d’autres projets ?

Oui, nous venons de sortir deux albums avec Frédéric. La ligne chez Frimousse. C’est l’histoire d’un enfant dans une cour d’immeuble qui lit. Une petite fille arrive, faisant trop de bruit parce qu’elle veut jouer. Il prend alors une craie et coupe la cour en deux. C’est un récit sur la colère, sur le fait de gagner du terrain sur l’autre et de ne plus s’écouter.

Et le deuxième, On l’a à peine remarqué, toujours chez Frimousse. D’un seul coup apparaît un trait au milieu d’une marelle. Puis, le lendemain arrive une ligne de parpaing, puis une deuxième etc. Au début, les enfants se disent que ce n’est pas grave parce que l’on peut sauter par-dessus le mur, puis on peut grimper. On ne se voit plus, mais c’est pas grave, on peut s’envoyer des papiers…

Le texte de Frédéric est magnifique. Il m’a fallu six mois avant de pouvoir sortir un bon dessin. Les couleurs, quant à elles, sont aux crayons de couleur.

Dernière question Stéphane Sénégas : pourquoi est-ce important de s’adresser aux plus jeunes lecteurs ?

Oui, parce que c’est magique les gosses. Ce n’est pas flatteur pour soi, notamment lorsque l’on est dessinateur. Quand tu fais de l’adulte, ce sont les lecteurs qui te parlent de ton livre ; avec les enfants, c’est toi qui leur parle.

Lorsque j’anime des rencontres scolaires – j’en fais entre 80 et 100 par an – il y a des moments waouh, magiques !

Entretien réalisé le vendredi 25 janvier 2019 à Angoulême
Article posté le mardi 10 septembre 2019 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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